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Chine : espoirs et incertitudes à l’ère de Xi Jinping

Eric FLORENCE
Spécialiste de la Chine contemporaine, Cedem (Université de Liège)

Pourquoi est-il si difficile de parler de la Chine de manière nuancée, contrastée, sans tomber dans le registre du superlatif et de la généralisation ? À l’occasion d’un important plénum du Parti communiste chinois, le point sur la puissance qui monte.

En une trentaine d’années, le PIB chinois par habitant a été multiplié par huit. D’une puissance économique marginale durant la période maoïste (1949- 1978), la Chine est passée au deuxième rang mondial en termes de poids économique global. « Richesse et puissance » (fu qiang), tels sont les deux termes qui incarnent la quête de modernité chinoise à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, alors que la Chine passait sous le joug occidental. Ces deux termes demeurent encore aujourd’hui au cœur du « rêve chinois de grand rajeunissement de la nation chinoise » cher à Xi Jinping tel qu’il l’a exprimé lors du 3e plénum du 18e Comité central du Parti communiste chinois. Mais se limiter à cette vision de « richesse » et de « puissance » nous renvoie vers un des travers des plus communs en matière de représentation de la Chine, réduisant les transformations et dynamiques socio-économiques en cours à un ensemble de valeurs chiffrées, quantitatives in fine réifiantes et homogénéisantes. Cette montée en puissance et l’internationalisation de l’économie chinoise suscitent un mélange d’inquiétude et d’exaltation. N’impliquent-t-elles pas quelque chose de l’ordre du glissement de paradigme sur le plan des représentations que nous nous faisons de ce pays ? Il ne nous est peut-être pas encore aisé de nous départir de l’image d’une Chine subalterne, pauvre, sans voix et de penser les Chinois comme des sujets au moins égaux à nous-mêmes.

Le caractère audacieux de certaines des 60 propositions a fait écrire à certains de manière quelque peu hâtive qu’il s’agissait là d’un changement fondamental de nature du système politique.

Afin de dépasser cette vision réductrice de la Chine, revenons un instant sur les orientations annoncées par les dirigeants chinois lors du 3e plénum du 18e Comité central du Parti communiste chinois de novembre dernier. Ce sera l’occasion d’interroger la nature du régime et de son économie politique et d’évoquer certaines contradictions qui compliquent la lecture du fait politique en Chine.

Sortie du maoïsme

Pour rappel, la « résolution du Comité central du Parti communiste chinois concernant des problèmes majeurs relatifs à l’approfondissement global de la réforme » adoptée lors du 3e plenum du 18e Comité central du 12 novembre 2013 fait immanquablement écho au 3e plénum du 11e Comité central de décembre 1978 qui a signifié officiellement la sortie de l’ère maoïste et le début de l’ère des réformes et de l’ouverture. Si le plénum de 1978 annonçait la fin de l’utilisation violente de la lutte des classes à des fins de transformation sociale et entendait « faire de la Chine un pays socialiste moderne et puissant avant la fin du siècle », plusieurs des 60 articles de la résolution adoptée en novembre dernier ont pour leur part le mérite d’évoquer sans détour les obstacles qui se posent à présent afin de rendre durable le mode de développement économique chinois. En dépit du climat d’intensification de la répression qui règne en Chine depuis fin 2012, il convient de reconnaître à la lecture du document une réceptivité dans le chef du Parti communiste chinois par rapport à un ensemble de demandes sociales largement débattues en Chine via une diversité de canaux et touchant les sphères économiques, légales et sociopolitiques.

Ces orientations représentent-elles l’ouverture d’une nouvelle phase de transformations socioéconomiques et politiques en Chine ? Il faut en fait voir la « résolution » comme une feuille de route a minima pour les dix années à venir, pour autant que le cap fixé soit maintenu. Le caractère audacieux de certaines des 60 propositions a fait écrire à certains de manière quelque peu hâtive qu’il s’agissait là d’un changement fondamental de nature du système politique. Il est vrai que si les propositions les plus ambitieuses venaient, à terme, à être mises en pratique, cela représenterait ni plus ni moins qu’un nouveau contrat social, un changement de nature de l’économie politique de la Chine post-maoïste et, in fine, de par la redistribution du pouvoir qui en résulterait, une transformation de la nature du régime. Mais l’usage du conditionnel est de mise et tout repose sur ce « si », autrement dit aussi sur le « comment » de la mise en œuvre des mesures. Sur ce plan, si l’ère Hu Jintao-Wen Jiabao (2002-2012) est perçue rétrospectivement comme une décennie perdue au niveau des réformes de nature politique, à la lecture de la résolution de novembre dernier, l’ère Xi Jinping se profile comme étant d’emblée tournée vers une prise en compte de la nécessite impérieuse de changements structurels. On peut d’ailleurs percevoir une montée de la thématique de l’urgence de réformes de système à partir de 2010 [1]. Mais un bémol doit être ajouté à la prudence déjà soulignée : l’ensemble du processus doit être encadré grâce au leadership plus efficace du Parti, ce que soulignent les trois derniers points du texte de novembre 2013. Afin de saisir la dynamique à l’œuvre dans la société chinoise, il faut éviter d’appréhender les mutations en cours de façon binaire, là où il y a des évolutions contrastées, jamais définitives et souvent marquées par l’ambiguïté. Cette vision est probablement à mettre en relation avec l’idée que nombre d’Occidentaux se font des évolutions en Chine qui sont censées mener de manière inéluctable à l’affaiblissement ou à la fin du pouvoir du parti et à la démocratisation du régime [2].

Deux thématiques

Mettons l’accent sur deux thématiques occupant une place importante au sein de la résolution du 3e plénum du 18e Comité central : les relations villes-campagne et la place de la paysannerie dans le mode de développement d’une part, le statut de la loi et de la constitution d’autre part.

Par rapport à la première thématique, la résolution insiste sur le fait que « la structure binaire de la société représente un obstacle à un développement urbain et rural unifié » et qu’il convient de « faire en sorte que les masses paysannes puissent participer de façon équitable au processus de modernisation et bénéficier équitablement des fruits de la modernisation ». Le processus d’accumulation entre 1949 et 1978 a reposé sur une immobilisation et une assignation à la glèbe des paysans et sur un transfert massif de la production agricole afin de financer l’industrialisation et d’assurer la fourniture alimentaire des villes. L’économie politique des réformes économiques postmaoïstes ne modifia en rien la position subordonnée des paysans au sein d’un processus de création particulièrement soutenu de croissance économique. Depuis le début de l’ère post-maoïste, le fameux livret de résidence (hukou), héritage des années 1950, a en effet contribué à la mise en place de régimes de travail répressifs (livret de résidence, dérégulation en matière de régimes de travail, contrôle sur la structuration de l’espace social…) permettant la production d’une main-d’œuvre flexible aux coûts de production et de reproduction très bas. Le fait que la réforme du livret de résidence soit identifiée dans le texte issu du 3e plénum mérite d’être souligné car cela fait écho à des revendications exprimées de façon croissante depuis la fin des années 1980 quant à la nature duale de la société et au statut subalterne des ruraux en Chine. Si, sur le plan du discours politique, cela peut apparaître comme porteur d’un bouleversement de la hiérarchie sociale, la transformation des rapports villes-campagnes et du statut des ruraux est envisagée de manière très graduelle. Par ailleurs, la subordination des ruraux est tellement profondément ancrée et si intimement liée aux intérêts enchevêtrés des pouvoirs politiques et économiques locaux que cette transformation structurelle de l’inégalité s’annonce pour le moins périlleuse. En outre, le maintien du coût très bas de la main-d’œuvre rurale est un facteur déterminant qui a généré une croissante très élevée et a permis l’émergence en Chine d’une classe moyenne au pouvoir d’achat considérable.

La seconde thématique majeure concerne le statut de la loi et de la constitution. Il est précisé que « toute personne est égale face à la loi, qu’aucune organisation ou individu n’est au-dessus de la constitution ou de la loi » et que les « pouvoirs judiciaire et des procureurs doivent être exercés selon la loi, de manière indépendante et de manière équitable ». L’idée de rendre les tribunaux (financièrement) indépendants des pouvoirs locaux est également évoquée. À nouveau, il s’agit d’une demande largement répandue dans le milieu des juristes, mais aussi plus généralement dans la presse et sur les réseaux sociaux chinois. Or, jusqu’à présent, bien que la Chine se soit dotée d’une large gamme de lois dans différents domaines et que la formation des magistrats se soit considérablement améliorée, étant donné la nature encore léniniste du système politique, la justice reste subordonnée au politique de diverses façons : tribunaux sous influence du Parti ; magistrats payés par les gouvernements locaux ; influence du Comité politico-légal du Parti dans le fonctionnement de la justice…

Les politiques et dispositions adoptées par le gouvernement central continueront à ne produire que des effets limités si n’interviennent pas des transformations des arrangements politico-institutionnels et légaux qui, tout en ayant permis de générer une croissance économique très forte, ont produit de la violence sociale, des situations d’indignité et d’inégalité extrêmes à l’origine d’un mécontentement social croissant et d’une perte de légitimité pour l’État-Parti. Il semble bien que ce soit un véritable glissement de paradigme qui soit nécessaire. Certaines propositions, relatives à l’application de la loi, confirment une prise de conscience politique de la nécessité de changements structurels. Mais comment interpréter la répression actuelle qui vise des acteurs du « mouvement de protection des droits des citoyens », alors que, dans un même temps, la résolution du plénum préconise de « renforcer la fonction importante des avocats dans la sauvegarde des droits et intérêts légitimes des citoyens et des personnes légales » ? Difficile de fournir une ébauche de réponse à cette question étant donné l’opacité complète quant aux rapports de pouvoir qui président aux décisions politiques prises au sommet. Quels arbitrages, quels compromis sont atteints par rapport à ce type de question entre les différentes factions au sein du comité permanent du bureau politique du Comité central du Parti ? On pense notamment au cas du Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo ou de l’avocat Xu Zhiyong récemment condamné à quatre ans de prison, tellement emblématique de la lame de fond de la société chinoise d’exigence croissante de justice sociale et d’égalité des citoyens devant la loi. C’est là une question éminemment complexe, car « l’État-parti parle à l’aide de nombreuses voix » et les frontières entre ce qui est toléré et ce qui ne l’est pas sont souvent (volontairement) ambigües et mouvantes [3].

Changement de paradigme

Les avancées possibles en matière de recul de l’arbitraire et de mise en place d’un modèle de croissance plus équilibré et durable ne se produiront que de manière progressive, via un processus itératif. Dans les domaines évoqués, mais aussi dans la sphère économique ou celle des relations entre le pouvoir et les différentes catégories de la population, l’État-parti entend toujours conserver un rôle majeur d’impulsion et de contrôle dans les évolutions à venir. Il a montré depuis 1989 une capacité certaine à se transformer et à réformer ses fondements idéologiques. Or, la mise en pratique de certaines des mesures reprises dans la résolution de novembre 2013 impliquent un partage du pouvoir que l’on a du mal à imaginer à l’heure actuelle, étant donné notamment la très forte concentration des richesses aux mains des élites dirigeantes à différents niveaux de pouvoir.

Dans quelle mesure le Parti prendra-t-il le risque de modifier les équilibres qui ont été redoutablement efficaces pour générer la croissance économique de ces trois dernières décennies ? La capacité des dirigeants chinois à résoudre la question du changement de paradigme de développement économique – en la rendant moins dépendante des exportations et moins vorace sur le plan des ressources naturelles notamment – et à apaiser durablement les tensions sociales conditionnera aussi dans une large mesure la nature des relations que la Chine développera avec le reste du monde et notamment avec l’Union européenne. Si l’issue des transformations à l’œuvre en Chine reste incertaine, il est souhaitable que ces mutations poussent nos gouvernements à réfléchir sérieusement à l’inexistence politique actuelle de l’Union européenne et au besoin criant de construction d’une véritable union économique, sociale, fiscale et disposant d’une politique industrielle digne de ce nom.

[1] Voir François Godement, Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme, Paris, Odile Jacob, 2012. Pour Godement, c’est l’impasse croissante dans laquelle se trouve la stratégie de développement économique et d’internationalisation de l’économie chinoise qui explique ce « retour de l’agenda réformiste ».

[2] Voir à ce propos Stéphanie Balme, La tentation de la Chine, Le cavalier bleu Editions, Paris, 2013.

[3] K. O’Brien and R. Stern, “Politics at the boundary : Mixed signals and the Chinese State”, Modern China, n°34, 2012, pp. 174-198.