LE POINT

Prendre des risques

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Agir, en politique comme ailleurs, c’est toujours prendre des risques. C’est particulièrement vrai pour qui ne s’abandonne pas aux vents dominants de la nouvelle pensée unique : compétitivité, réduction des « charges », tout-au-marché…… Aujourd’hui, pour ceux et celles-là, il faut reconnaître qu’aucune orientation, aucune stratégie ne s’impose avec la force de l’évidence. Du marasme actuel, la gauche peut sans doute sortir. Mais aucun des chemins proposés n’est assuré.

À quelques encablures du 25 mai, les sondages se précisent. Et leurs deux premières indications rendent les choix encore plus périlleux.

Première indication. Le succès de la N-VA ne semble plus faire de doute. On connaît son double agenda. Un volet socio-économique, où le parti de Bart De Wever est aux ordres du patronat flamand, un volet institutionnel qui aurait pour effet de faire exploser le cadre solidaire de la sécurité sociale. La tenaille fonctionne parfaitement : si vous n’acceptez pas mes recettes thatchériennes au fédéral, j’ouvre les hostilités à partir du lieu où je suis incontournable  : la Flandre.

Faut-il accepter un mal certain pour éviter un pire possible ou, au contraire, rebattre les cartes du jeu électoral ? Bref, sachant que rien n’est sûr, quel est le risque qui vaut la peine d’être pris ?

La force de la N-VA, c’est d’abord l’incohérence et l’inconstance de ses concurrents directs. Le CD&V et le SP.A la fréquentent sans trop d’états d’âme au gouvernement flamand. Leur présence sans elle mais avec les libéraux de l’Open VLD au gouvernement fédéral ne convainc manifestement pas l’opinion publique du Nord. Sans doute, avec l’aide du MR, la droite flamande classique peut se vanter d’avoir imposé des mesures « de droite » à un PS « de gauche ». Mais voilà que la N-VA fait miroiter un gouvernement fédéral sans le PS. Pourquoi faire encore des compromis avec les rouges si on peut les mettre dehors ? Oui, le débat en Flandre en est là. La gauche flamande est aux abonnés absents.

Qu’est-ce qui peut enrayer cette machine infernale  ? Pour bloquer le second volet, il faut tabler sur un redressement inespéré des partis traditionnels qui arriveraient à conserver à eux trois 50% des sièges au Parlement flamand [1]. Quant au premier volet, pour le rendre impossible, il suffirait, entend-on, que le PS soit incontournable du côté francophone et, donc, qu’il maintienne au moins ses positions.

Et justement : la seconde indication est le recul annoncé du PS piégé, malgré sa longue habitude de l’exercice, par le grand écart auquel il s’est contraint : apparaître aux yeux de l’électorat modéré comme le sauveur de la Belgique et de l’électorat de gauche comme le bouclier qui préserve les acquis. Mais aux deux bouts de la chaîne, on ne lui en est pas reconnaissant. La poussée des intentions de vote pour les listes de la gauche radicale – avant tout celles du PTB et de ses alliés – montre que, pour une fraction de l’électorat de gauche, le compte n’y est plus. Et pourtant, ne faudrait-il pas mordre sur sa chique encore une fois ? Si seul le PS peut empêcher une aventure droite-droite, ne faut-il pas malgré tout le soutenir, même avec des pieds de plomb ? N’est-il pas indispensable qu’il conserve son leadership francophone devant un MR qui s’y croit déjà ?

Condition nécessaire …mais pas suffisante. Quel que soit le résultat socialiste, tout reste possible. Le nouveau gouvernement pourrait bien être minoritaire du côté francophone, comme l’actuel l’est du côté flamand. Et, surtout, le PS pourrait bien faire preuve, une fois de plus, de son « sens de l’État » et y aller quand même en lâchant toujours plus de lest pour « éviter le pire » et faire contrepoids à une N-VA triomphante.

Jusqu’où, à gauche, est-on encore prêt à lui faire crédit ? Faut-il accepter un mal certain pour éviter un pire possible ou, au contraire, rebattre les cartes du jeu électoral ? Bref, sachant que rien n’est sûr, quel est le risque qui vaut la peine d’être pris ? C’est toute la question.


[1] Aujourd’hui, ils en comptent 71 sur 124 contre 45 à leur opposition de droite et d’extrême droite. Mais en 2009, la N-VA n’avait pas encore décollé.

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    La NVA aux ordres du patronat flamand ? Bien sûr De Wever a un jour lancé la boutade : « Mon boss, c’est la VOKA ! » Obéit-il pour autant ? Prenez le cas de la réforme de l’enseignement en Flandre (1). C’était un projet mûri, voulu par toutes les organisations d’acteurs concernées et soutenu explicitement par la VOKA laquelle est consciente des problèmes actuels de l‘enseignement (1). Le projet était officiellement porté par un ministre SPA mais, sachant le poids tour à fait dominant de l’enseignement libre en Flandre, personne n’ignorait que la part des dirigeants du réseau catholique y avait été (...)
    Posté par Etienne, le 22 avril 2014