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UNE OEUVRE

Pierre Leroux : la fraternité, maître-mot du socialisme

Pierre ANSAY

Pierre Leroux (1797-1871) est un éditeur, philosophe et homme politique français, le premier à faire un usage systématique du terme « socialisme ». Animateur de revue, député à l’Assemblée constituante de 1848, il s’exile après le coup d’État de Napoléon III.

Il est considéré comme le promoteur, redécouvert aujourd’hui, du socialisme mutuelliste et associationniste. Son œuvre, qui connut une immense influence dans la gauche française non marxiste, est accessible, notamment par les travaux de Bruno Viard, Anthologie de Pierre Leroux, Le bord de l’eau, 2007 et Pierre Leroux, penseur de l’humanité, Sulliver 2009. Miguel Abensour lui a consacré un beau livre, Le procès des maîtres rêveurs, Sulliver, 2000.

“Nos pères avaient mis sur leur drapeau Liberté, Egalité, Fraternité. Que cette devise soit la nôtre […] je mets la fraternité au centre de la formule parce qu’elle est le lien entre la liberté de chacun et la liberté de tous ou égalité  ». Pierre Leroux, 6 avril 1885, salle du Cygne à Bruxelles [1]..

Socialisme : le mot fait peur, mais pas pour le fils d’un cabaretier de la place des Vosges à Paris, Pierre Leroux, ami de Georges Sand, fondateur bien oublié du socialisme fraternel, inaugurant le terme 50 ans avant les délégués réunis à Bruxelles.

112 délégués représentant 59 groupes et associations ouvrières se réunissent sous la présidence d’un ouvrier marbrier de Molenbeek, Louis Bertrand. Il s’agit de fonder un nouveau parti et surtout de le nommer. Les Gantois, avec un certain Anseele, veulent clairement le baptiser du nom de socialiste : « À Gand, lance un délégué, nous n’avons jamais mis en poche ni notre nom ni notre drapeau (socialiste) […]. Nous ne devons jamais craindre notre nom […]. Mais ici à Bruxelles, il y a trop d’officiers et pas assez de soldats  ». Les modérés ont peur, surtout les Bruxellois et Jean Volders en rajoute : « Ne présentons pas un programme qui puisse effrayer les masses ». César De Paepe insiste  : « Le mot socialiste fait peur à beaucoup d’ouvriers. Ce mot est donc un obstacle […]. Laissons donc de côté l’étiquette de socialiste pour le moment ».

La prudence prévaudra et le nom de parti ouvrier belge est adopté dans la soirée après de vifs débats. Socialisme : le mot fait peur, mais pas pour le fils d’un cabaretier de la place des Vosges à Paris, Pierre Leroux, ami de Georges Sand, fondateur bien oublié du socialisme fraternel, inaugurant le terme 50 ans avant les délégués réunis à Bruxelles.

L’inventeur du mot « socialisme »

Le terme est apparu quelques fois auparavant notamment dans Le Globe en 1832, mais Pierre Leroux est le premier à l’employer systématiquement, à le définir et à l’inscrire au sein d’une réflexion dialectique qui pose la fraternité comme solution aux excès séparés de la liberté et de l’égalité. En 1838, il lui confère un sens péjoratif, proche de ce que nous nommerions aujourd’hui le totalitarisme, qui dit bien l’effroi prémonitoire devant les futures réalisations du socialisme réel au pays des guides géniaux : « Le socialisme absolu n’est pas moins abominable ni moins absurde que l’individualisme absolu dont nous venons de voir les déplorables […] effets. Qu’il soit maudit pour toujours […] le socialisme, à force de tuer et de persécuter, s’est tué lui-même. Il fit boire la ciguë à Socrate, et mit Jésus-Christ sur la croix ; il a brûlé Jean Huss et Jérôme de Prague ; il a persécuté tous les sages, tous les hommes qui portaient l’amour de la vérité et l’amour des hommes dans leur cœur ».

Un petit siècle plus tard, il aurait pu ajouter Rosa Luxembourg assassinée par les corps francs du Socialistiche Partij Deutschland, ainsi que le génocide khmer et les « réalisations » maoïstes encore approuvées tacitement aujourd’hui par une partie de l’extrême gauche radicale. Dans plusieurs textes des années 1845 et 1850, Leroux utilisera le terme dans un second sens, opposant le « socialisme absolu », synonyme de totalitarisme, et le « socialisme républicain » : « Nous sommes socialistes, écrit-il en 1845, si l’on veut entendre par socialisme la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule  : liberté, fraternité, égalité, unité, mais qui les conciliera tous ».

Leroux, utile et chaleureux

Que de vie, que de désir dans l’œuvre de Pierre Leroux, que de protestations encore si actuelles contre les côtés déshumanisés et cyniques des cheminements révolutionnaires radicaux ! Si l’avenir du changement social est dirigé par des hobereaux intellos, il faut s’en éloigner et dès lors se garder en fraternité, en solidarité existentielle. C’est ça la proposition de Pierre Leroux, être fraternel, honnête, respectueux dans les dialogues, faire jouer la fraternité dans la liberté et dans l’égalité, leur servant de moyen terme unissant les contraires et les fécondant par sa médiation. Abensour l’indique opportunément  : « Leroux, contrairement à son contemporain Marx, prend soin de distinguer entre domination et exploitation ; à ses yeux, en effet, la fin de l’exploitation ne s’accompagne pas nécessairement, voire automatiquement, de la fin de la domination » [2].

La fraternité est tombée dans l’oubli et Marx n’avait que des mots cruels pour la railler. Rien n’est plus grossier, dans le monde des gauches, que d’en appeler à de vraies fraternités.

On ne trouvera pas de justification du socialisme despotique chez Leroux. Alors que les milieux politiques de gauche perpétuent les pratiques de domination dans leur mode de fonctionnement, Leroux annonce la critique nietzschéenne du despotisme : « Le socialisme moderne veut créer le pendant laïque du jésuitisme : chacun est absolument instrument. Mais le but n’a pas encore été trouvé jusqu’ici » [3]. Il met au centre de l’expérience politique, annonçant Axel Honneth, la problématique de la reconnaissance comme vecteur central et existentiel de l’engagement en politique. La liberté et l’égalité doivent se conjuguer dans la fraternité reconnaissante. Comme l’indique le grand spécialiste de son œuvre, Bruno Viard, « Leroux était illisible au XXe siècle » avec les aberrations totalitaires et antihumanistes que l’on connaît et dont l’extrême gauche n’est pas encore débarrassée. Leroux, dans sa maturité, s’opposera autant à l’individualisme du libéralisme montant qu’au totalitarisme socialiste. La modernité est « exposée à deux fléaux opposés : la pulvérisation du lien social sous l’effet délétère de l’économie de marché, la sclérose de ce lien et l’étouffement de la personne individuelle quand un État trop bien intentionné se mêle de tout régenter pour pallier les dégâts du marché » [4].

Deux pistolets chargés l’un contre l’autre

Dans la triade française « liberté, égalité, fraternité », les uns ont mis l’accent sur la liberté, autant le mode de vie individualiste et libertaire que le libéralisme économique. D’autres ont mis l’accent sur l’égalité, les redistributions qui réduisent les inégalités avec la gauche moderne aux manettes de la gestion étatique. La fraternité est tombée dans l’oubli et Marx n’avait que des mots cruels pour la railler. Rien n’est plus grossier, dans le monde des gauches, que d’en appeler à de vraies fraternités, ça fait mauvais genre et on ricane, ça sent la caque et l’eau bénite. L’État lui-même est devenu un acteur essentiel du creusement des inégalités et de l’asservissement clientélisé des populations fragiles. L’amoralité, voire l’immoralité de certains gestionnaires de gauche est le pendant réel de la rhétorique de l’engagement citoyen  : comment s’engager solidairement avec les DSKistes aux manettes ? Socialisme et capitalisme sont, plus que jamais auparavant, les deux faces de la même pièce de monnaie, deux compossibles. « Liberté et Société sont les deux pôles égaux de la science sociale. Ne dites pas que la société n’est que le résultat, l’ensemble, l’agrégation des individus  ; car vous arriveriez à ce que nous avons aujourd’hui, un épouvantable pêle-mêle avec la misère du plus grand nombre […] mais ne dites pas non plus que la société est tout et que l’individu n’est rien, ou que la société est avant les individus, ou que les citoyens ne sont pas autre chose que des sujets dévoués de la société. […] N’allez pas faire de la société une espèce de grand animal dont nous serions les molécules, les parties, les membres […] car vous n’arriveriez par cette voie qu’à l’abrutissement et au despotisme ».

Leroux poursuit : « Nous sommes pourtant aujourd’hui la proie de ces deux systèmes exclusifs de l’individualisme et du socialisme, repoussés que nous sommes de la liberté par celui qui prétend la faire régner, et de l’association par celui qui la prêche ».

Cela donne que nos libéraux veulent un gouvernement minimal, « ils ont fait du gouvernement un simple gendarme chargé d’obéir aux réclamations des citoyens […] le résultat d’un tel abandon de toute providence sociale est que chacun n’a pas sa motte de terre, et que la part des uns tend toujours à augmenter, celle des autres à diminuer ».

Quant aux socialistes, « le gouvernement, ce nain imperceptible dans le premier système, devient dans celui-ci une hydre géante qui embrasse dans ses replis la société tout entière. L’individu […] n’est plus qu’un sujet humble et soumis  : il était indépendant tout à l’heure, il pouvait penser et vivre suivant les aspirations de sa naissance  ; le voilà devenu fonctionnaire et uniquement fonctionnaire  ; il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire, et l’Inquisition à sa porte » [5]. Encore une couche : « Les uns nomment liberté leur individualisme, ils le nommeront volontiers une fraternité  ; les autres nomment leur despotisme une famille. Préservons-nous d’une fraternité si peu charitable, et évitons une famille si envahissante ».

L’homme est inscrit dans trois formes sociales, la famille avec le père despote, l’entreprise avec le propriétaire dominant le prolétaire et l’État gouvernant les gouvernés.

La solidarité n’est pas plus redevable du despote associatif ou politique que du patron qui exploite. L’employeur et l’ouvrier sont liés par une société obligée : l’un a besoin du travail de l’autre et l’autre du salaire. C’est là une solidarité que Leroux nomme un rapport de guerre : patron et travailleurs seraient structurellement opposés, l’un visant le bénéfice à moindre coût et l’autre le maximum de salaire à moindre travail. La société, par ailleurs, n’est pas un corps dont les individus seraient les membres et les partis socialistes la tête. Dans une perspective totalitaire, l’État est un grand despote et s’instaure maître absolu des redistributions à forte tonalité partisane. Le bout de l’affaire, c’est le communisme autoritaire et despotique dont Leroux pressent déjà l’avènement. L’État agit comme un geôlier qui attache nos mains avant de nous nourrir à la cuillère. De plus, il s’acharne à détruire les formes spontanées de la solidarité, telles qu’elles se sont créées spontanément dans l’histoire sociale  : l’association, la société de secours mutuels, les coopératives de consommation et de logement, les associations culturelles, autant de formes de solidarité inventées par génération spontanée, là où le monde ouvrier sans aumônier marxiste prélève anarchiquement des bribes et morceaux de la culture bourgeoise pour recomposer son monde à sa manière.

Cette fraternité inventée dans l’aube du mouvement ouvrier est à mille lieues des deux formes contemporaines du socialisme qui se sont acharnées à la détruire : le socialisme aveugle du formulaire à remplir et celui des despotes de quartier ou de villes qui dirigent d’une main de fer leurs associations clientélisées dont ils se prétendent les plus sûrs soutiens et les vrais directeurs éclairés. Leroux n’épargne pas le père autoritaire, la solidarité intra-familiale est un rapport de guerre, la mère et l’enfant sont soumis à son despotisme. Au-delà du patron exploiteur, du socialiste autoritaire et du père despote, il convient de penser et d’organiser des solidarités en rapport de paix.

Solidarités naturelles, longues et courtes

Après avoir écarté ces fausses interprétations de la solidarité6, Leroux va s’attacher à définir sa propre conception dont on entrevoit déjà qu’elle sera recherche patiente et progressive d’une troisième voie, entre individualisme forcené et socialisme autoritaire. La relation à Spinoza est assez suggestive : «  Ne voyez-vous pas que ce qui vous donne la vie ne peut être que la vie, c’est-à- dire la Vie universelle, et que par conséquent, à travers cette lumière, ce qui vous arrive et pénètre en vous, c’est cette intelligence, ce sentiment et cette sensation, que vous vous attribuez absurdement à vous et à vous seuls […]. Conséquemment, il ne faut pas dire que cette lumière est purement physique et matérielle ; il faut dire que c’est l’être universel (lequel est à la fois intelligence-amour-corps) qui se manifeste par ce corps que nous appelons lumière […]. C’est donc Dieu réellement qui se fait sentir à nous dans la lumière […]. Dieu est partout dans l’Univers, et se manifeste à nous par l’univers » [6]. Le dire en spinozien : nous sommes des modes de Dieu, et Dieu, c’est le tout de la nature, autant la force du dehors théorisée par Foucault que la volonté de puissance nietzschéenne, l’autodétermination des êtres qui se libèrent des chaînes et des asservissements.

Leroux distingue trois types de solidarités : une solidarité reliant l’homme à la nature, des solidarités longues et des solidarités courtes. La théorie du circulus, qui vaudra à Leroux bien des sarcasmes, constitue un exemple probant de cette solidarité homme-nature : « Le règne végétal pris dans sa généralité emprunte sa nourriture au règne animal comme le règne animal la sienne au règne végétal ». De la même manière, chaque homme participe de l’humanité dont il représente une manifestation particulière et actuelle et les énergies qui lient la nature végétale, animale et humaine circulent : aux plantes et aux viandes que l’homme reçoit par son commerce avec la nature, l’homme rend son caca, preuve spinozienne s’il en est, de la circularité des énergies et avant-programme réalisé au XIXe siècle pour une écologie radicale des déchets. Élevant le caca à sa dignité philosophique, Leroux précise : « Que conformément à ce cercle établi par la nature, et dont l’homme ne saurait sortir, il s’empare des plantes et des animaux, de tous les produits de la vie que la terre lui donne, et que sa vie en est entretenue ; mais qu’il ne peut se les assimiler sans restituer à la terre par des sécrétions un équivalent capable de rendre cette terre fertile et productive  ». Dès lors, point de morale constipatoire, faisons « que ces sécrétions soient réellement, au point de vue de la nature, le prix de sa subsistance, étant destinées à d’autres êtres, au même titre que les sécrétions d’autres êtres lui sont destinées » [7]. Idée bien spinozienne, l’homme n’est pas un empire régnant sur la nature mais une de ses parties. Circulez, il y a tout à donner et à recevoir  : cette circulation généralisée est une générosité empêchant l’accumulation comme pratique constipante et dominante sur les autres. Les hommes fraternels sont des abonnés à la diarrhée bien sentie et généreuse. L’anthropologue Pierre Clastres [8] montrait, avec une pertinence inégalée, combien les sociétés traditionnelles anticipaient la formation de l’État et des accumulations comme des pratiques de pouvoir et de domination. D’où des pratiques conjurant la naissance de ce monstre par la mise en circulation de toutes les accumulations, pouvoirs, richesses et paroles.

La fraternité indispensable pour la liberté et l’égalité

La fraternité ou solidarité longue renvoie à notre condition de frères humains : « Fraternité veut dire : il est de la nature de l’homme de porter un sentiment dans tous ses actes ; l’homme ne peut pas être en présence de son semblable, ni contracter avec lui, sans avoir un sentiment à son égard ; or, l’idéal du citoyen, c’est d’aimer tous les autres hommes et d’agir conformément à cette charité, à cet amour. Ce mot est donc aussi nécessaire à la définition de la politique que le mot même de liberté ; car si, la liberté manquant, l’homme n’existe pas, en ce sens que son droit d’être n’est pas reconnu, il est également certain que, la fraternité manquant ou n’étant pas proclamée, la nature humaine n’existe pas, en ce sens qu’elle n’est ni définie ni reconnue ».

Notre monde est structuré par l’alliance démoniaque du libéralisme économique et du socialisme caporaliste, ingrammés dans des personnalités souvent perverses et narcissiques.

Il n’y a pas d’égalité possible sans liberté et pas de liberté réelle sans fraternité : « L’homme qui aurait le plus réfléchi sur l’origine et le but de la société, et qui aurait de l’égalité l’idée la plus sublime, aurait encore besoin d’exprimer la dignité de sa propre nature par le mot liberté, et le lien qui l’unit aux autres hommes par celui de fraternité. Isolés, donc, ces trois mots n’expriment qu’une face de la vie […] mais unis, ils forment une admirable expression de la vérité et de la vie » [9]. La triade est pour lui indissociable, c’est une « triple réponse au triple besoin qui est en nous de connaître, d’aimer, et de pratiquer notre connaissance et notre amour » [10].

L’Atelier, le pouvoir associatif des solidarités courtes

L’homme est inscrit dans trois formes sociales, la famille avec le père despote, l’entreprise avec le propriétaire dominant le prolétaire et l’État gouvernant les gouvernés. Pour organiser la société solidaire et fraternelle, il faut créer une quatrième forme sociale déployant des solidarités courtes, pratiques et concrètes, substituant à la dyade dominant/ dominé une triade direction solidaire- liberté individuelle-solidarité courte : les Ateliers serviront de socle pour l’organisation sociale future.

Dans sa structure de base, l’Atelier unit et connecte des travailleurs égaux libres et fraternels, certains avec une prédominance de la connaissance, d’autres avec la prédominance du sentiment et d’autres enfin avec la prédominance de la sensation. Le sentiment qui unit ces hommes qui occupent des fonctions au sein de l’entreprise est une solidarité de base qui a pour nom amitié fraternelle. Chacun entre dans l’atelier avec ses deux amis. Et l’entreprise fonctionnera avec la coopération interchangeable de ces trois fonctions : on peut fonctionner en mode sentimental à un moment, en mode connaissance à un autre ou en mode sensation, aucune position n’est figée. Et les membres de l’atelier élisent la triade directrice de l’entreprise qui correspond à ces fonctions. Émanation des Ateliers, la représentation nationale est élue au suffrage universel en trois chambres qui représentent les trois catégories professionnelles : les industriels, les savants et les artistes. Il ne s’agit donc pas, dans l’esprit de Leroux, d’instaurer un régime corporatiste, mais plutôt de conférer au pouvoir législatif une assise qui reflète davantage la variété sociologique du pays. Inventée, ou plutôt réinventée par Leroux, la solidarité est donc ce précipité alchimique qui réalise une synthèse délicate entre le sentiment de singularité irréductible et la tendance égalisatrice et uniformisante, et permet ainsi de dépasser le dilemme individualisme libéral-socialisme autoritaire par la création de solidarités courtes intermédiaires.

La société est un milieu

La société désirable n’est ni une collection d’individus égoïstes calculant leurs bénéfices sur des marchés ni une grande organisation administrative à tendance despotique. « La société est un milieu, que nous organisons de génération en génération pour y vivre ». Souvent, les militants et les marchands quittent ces milieux de vie, cherchant l’un quelques euros de plus et l’autre quelques bribes de pouvoir en dépossédant ses voisins de leur puissance. L’excès de militantisme et l’esprit matérialiste du spéculateur sont les deux mâchoires de la domination dont nous essayons de nous dépêtrer Leroux voyait dans le socialisme et l’esprit marchand deux monstres connectés : en sortant l’un, on tombait sur l’autre. Leroux met au centre de sa proposition sociale des formes d’association marquées par la « common decency » telle qu’Orwell la caractérise, décence commune faite de solidarité, de respect, d’honnêteté dans les transactions, socialité inscrite dans la proximité des quartiers populaires. Comment ne pas intégrer, politiquement et existentiellement, que les progrès vers une société plus juste ne pourront s’effectuer sans une réforme éthique individuelle et collective renforcée par la communauté des sages ? « L’homme se cherche dans son semblable, la femme, et de là résulte l’amour et le mariage. Puis de cette union, s’engendrent les enfants, qui participent, d’une façon mystérieuse, du père et de la mère ; et de là un nouvel amour, une nouvelle union, la famille. L’amitié est une autre union, suis generis, à côté de l’amour de la famille. Enfin, une foule de relations qui dérivent du rapprochement des hommes, des services qu’ils se rendent, du degré de connaissance qu’ils ont les uns des autres, relations variées à l’infini par les diversités d’âge, de sexe, de conditions, d’aptitudes, complètent la communion des hommes entre eux, et développent l’être ou la personnalité de chacun » [11].

Dès lors, la fraternité, négligée autant par les marxistes que par les libéraux capitalistes revient en force à travers les formes sociales de l’atelier, de la coopérative, de l’association et des formes de solidarité mondiale à fort potentiel éthique. Sans doute que la grande leçon proposée par Leroux critique l’immoralité de la gauche contemporaine : faut-il tirer sur l’ambulance, dans laquelle de merveilleux militants se font marginaliser par des désirant parvenir à tout prix ? Force est de constater que notre monde est structuré par l’alliance démoniaque du libéralisme économique et du socialisme caporaliste, ingrammés dans des personnalités souvent perverses et narcissiques. Un pacte les unit : à vous les marchés, à nous les administrations. Et nous voilà contraints d’obéir deux fois ! Leroux s’emploie à nous mettre en garde contre une société et un avenir excluant le troisième terme « fraternité » de la triade. Les petites communautés alternatives incluent cette fraternité dans leur mode de vie et elles anticipent que l’associationnisme replié sur lui-même dogmatise ses avancées et exerce sur ses membres un contrôle totalitaire  : l’association doit comporter comme son jumeau la possibilité de la déassociation.

Dans Les sentiers de l’utopie [12], un berger explique cette formule qui rejoint Leroux et qui devrait nous inspirer : toute forme d’avancée associative doit comprendre, pour ceux qui y vivent, l’engagement à l’intérieur d’elle-même mais simultanément une respiration politique comprenant une connexion fraternelle avec le monde. Les lignes de fuite, théorisées par le philosophe français Gilles Deleuze, comportent, dans leur glissade nomadique hors des espaces de domination, deux dangers : se faire détruire par les appareils de capture du duo Capital- État ou, pire encore, se replier sur soi-même, se chronifier, s’essentialiser, et devenir des lignes de mort. Nous en sommes à considérer que la réintroduction de la fraternité dans l’action progressiste est une ligne de fuite dans un double sens : fuir les gangues totalitaires et faire fuir les chronifications dans le sens « le robinet fuit ». Ces liens fraternels, où nous perdons des eaux, peuvent nous sauver et le changement social avec.

[1] Pour une relation exhaustive de cet évènement fondateur, voir M. Liebman, Les socialistes belges, 1885-1914, Bruxelles, EVO, 1979, pp. 46 et suivantes

[2] M. Abensour, postface à Pierre Leroux, Aux philosophes, aux artistes, aux politiques. Trois discours et autres textes, Paris, Payot, 1994, p. 298.

[3] Fr. Nietzsche, Fragments posthumes, 1884.

[4] Br. Viard, « Pierre Leroux et le socialisme associatif de 1830 à 1848 », La revue du MAUSS, 2° s., n°16, pp. 265 et suivantes.

[5] P. Leroux, « Deux pistolets chargés l’un contre l’autre », Anthologie, op. cit., pp. 146 et suivantes.

[6] P. Leroux, Revue sociale, 8 mai 1847, op. cit., M. Abensour, postface à Pierre Leroux, Aux philosophes, aux artistes, aux politiques. Trois discours et autres textes, Paris, Payot, 1994, p. 308.

[7] P. Leroux, Aux Etats de Jersey, sur un moyen de quintupler, pour ne pas dire plus, la production agricole du pays, Londres, Jersey, 1853.

[8] P. Clastres, La société contre l’État, Paris, Minuit, 1974, un livre que tous les marxistes bouchonnés se devraient de lire.

[9] P. Leroux, « Egalité », Anthologie, op. cit., p. 215.

[10] Ibid., p. 216.

[11] P. Leroux, « Culte », Anthologie, op. cit., 1838, p. 192

[12] I. Fremeaux et J. Jordan, Les sentiers de l’utopie, Paris, La Découverte, 2011.