LE POINT

Fronts de gauche

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

À cinq mois des élections, le décor est planté. L’heure n’est plus aux analyses, elle est au marketing. Soit, c’est le jeu. Mais, en Belgique, le jeu est particulièrement complexe. Si le clivage gauche-droite reste fondamental – car, malgré les singularités qui font le charme de ce pays, il n’est pas en dehors du monde –, d’autres viennent le brouiller. Ainsi, la gauche politique ne se divise pas seulement entre modérés et radicaux, mais également sur l’attitude à prendre face à la réforme de l’État, sur la manière d’articuler le social et l’écologique [1] et, en matière « sociétale  », sur la priorité donnée à la défense de la laïcité ou à la lutte contre les discriminations. Tous ces clivages se recoupent et compliquent le choix électoral.

Derrière quelle ligne se trouve cette revue ? Derrière les trois à la fois. Mais dans notre rôle : exigence et critique. Et sans jamais oublier que l’adversaire principal, il est à droite.

Mais, à gros traits, la gauche s’organise selon trois lignes de front. La première est la principale. C’est là que campent les partis de la « gauche gouvernementale  », soit, du côté francophone, le PS et Écolo. Ces deux partis, pourtant si différents par l’ancrage social et la culture, partagent désormais la même stratégie : celle du « moindre mal » et des « petits pas ». Ils nous laissent entendre qu’en toute circonstance, il vaut toujours mieux être au pouvoir – où on peut marginalement avoir prise sur le réel – que dans l’opposition – où on n’a prise sur rien. Ce n’est pas idiot. Une alliance de centre-gauche, ça ne mène pas la même politique qu’un gouvernement ancré franchement à droite. Di Rupo, si recentré soit-il, ce n’est ni Reynders ni De Wever et on s’en rendra compte si ces « alliés objectifs » arrivent à éjecter le PS du gouvernement fédéral. Pour ceux de la première ligne, l’enjeu de ces élections, c’est bien de rendre une telle majorité impossible. Pour cela, il serait indispensable de renforcer les seuls partis qui sont en position de l’empêcher.

Une deuxième ligne, petite mais qui semble solide au regard d’un passé récent, est en train de se tracer. C’est la ligne radicale. Qui s’y retrouvera ? Le PTB a le vent en poupe, mais cherche encore à élargir son assise tout en se délestant de quelques casseroles. Le retour en politique de Vincent Decroly, avec un « Mouvement Vega » qui s’appuie sur une expérience liégeoise prometteuse, intrigue encore. Pour ceux-là, la « première ligne » n’est rien d’autre qu’une passoire. Loin d’avoir bloqué la droite, elle a surtout abusé de la confiance du mouvement social progressiste et l’a démobilisé. Démonstration récente  : celui-ci s’est massivement prononcé contre le Traité européen d’austérité, dit de la Règle d’Or, tandis que la gauche gouvernementale le votait à de rares exceptions près [2]. Jamais cette coupure n’a semblé aussi profonde, divisant même la grande famille socialiste de l’intérieur. Il n’y aurait plus rien à attendre de la stratégie du « moindre mal » et de ceux qui s’y résignent.

Enfin, au milieu, une ligne flottante essaie de recoller les deux autres. Ceux qui s’y retrouvent partagent de nombreuses analyses de la gauche radicale mais divergent sur leur traduction politique. Ils ne croient pas que la « petite gauche » puisse être autre chose qu’un aiguillon. Électoralement, dans les pays de tradition sociale-démocrate de l’Europe du Nord, cette expression est condamnée à la marginalité. C’est pourquoi ils ont choisi de se faire une place à l’intérieur des partis de la gauche gouvernementale, où ils tentent de relayer les demandes du mouvement social. Sympa, dira-t-on à sa gauche, mais totalement inefficace. Car si de nombreux militants et mandataires d’Écolo, voire du PS, n’ont pas caché leur hostilité au fameux Traité, ils avaient presque tous disparu au moment du vote. Les actes pèsent plus que les états d’âme.

Derrière quelle ligne se trouve cette revue ? Comme ses rédacteurs et ses lecteurs : derrière les trois à la fois. Mais dans notre rôle : exigence et critique. Et sans jamais oublier que l’adversaire principal, il est à droite.

[1] Voir « Énergie : controverse sur la TVA » dans ce numéro.

[2] Écolo a bien voté « contre » au fédéral, mais « pour » dans les quatre assemblées où il est en majorité et où son vote pouvait effectivement peser. Un comportement illisible.

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    N’était-ce pas déjà dans les années quatre-vingt, voire nonante, que Claude Semal chantait "La gauche, la droite, c’est dépassé, aujourd’hui, quand on s’fait baiser, c’est par derrière ou par devant". En somme, que veulent encore dire ces termes ? Lorsqu’un parti de "gauche" est justement celui qui est déjà, partiellement, au pouvoir et qui entend y rester. Qui est réellement progressiste parmi ces gens qui ont déjà les rênes du pouvoir en main et qui n’appliquent que la politique du "évitons le pire" ? Qui sont ceux qui oseraient changer la donne alors qu’ils ont déjà en main le jeu de carte le plus beau (...)
    Posté par David Dhondt, le 31 janvier 2014