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Chéreau, l’image et la narration

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

Il y a ce visage. Cette image. Ce très beau visage qui exprime une intensité proche de l’incandescence. Ces traits qui traduisent la volonté mais laissent percevoir le doute et même l’ombre furtive du désarroi. Un visage tourmenté mais sans ravages. Un regard entre l’émotion retenue et le sourire esquissé qui ne nie pas la gravité mais s’en préserve aussitôt par la distance d’une ride ou d’un plissement de l’œil. Un regard vert qui nous cible pour mieux atteindre l’horizon. Ce visage, cette image puissante et poignante : Patrice Chéreau disparu le 7 octobre dernier. Ce visage parle, il exprime une œuvre inégalée qui traverse un demi-siècle de création : théâtre, opéra, cinéma. Quelle que soit la scène, il fait partie de ceux dont on dit, admiratif, qu’il est toujours là où on ne l’attend pas. Hier flamboyant, austère demain, des grands espaces à l’intimité, les lieux changent, le style se modifie mais l’image demeure toujours aussi forte. Des classiques bouleversés et bouleversants. La Dispute, de Marivaux, en 1973, comme mise en scène fondatrice mais aussi ensuite les auteurs contemporains. Sans Chéreau, Bernard-Marie Koltès n’eut probablement jamais accédé à la scène. Leur entente était unique et exclusive : Combat de nègre et de chiens (en 1983) et Dans la solitude des champs de coton (en 1987) nous ont porté au sommet de la création théâtrale du XXe siècle. Mais aussi la découverte de Heiner Müller avec Quartett. Chéreau et Planchon, Chéreau et Strehler, les maîtres, Chéreau et Vincent, les complices. Comme Chéreau et Peduzzi, inventeur d’espaces et de décors. La décennie 80 et le Théâtre des Amandiers à Nanterre, laboratoire et communauté où il attire toute la création européenne et d’où sortent des cohortes de comédiens. Chéreau et le cinéma : La Reine Margot, L’homme blessé, Ceux qui m’aiment prendront le train. Chéreau et l’opéra : la Tétralogie de Wagner à Bayreuth – il a 32 ans – jusqu’en juillet dernier Elektra de Richard Strauss à Aix.

Ici et là, la scène se transforme en champ de bataille et les comédiens en combattants. « Mettre en scène, cela veut dire rendre visibles les rapports de force », résumait Chéreau. Mais la création est aussi tout simplement raconter une histoire : «  Parce que, ça peut contenir le monde, nous contenir, nous et les problèmes qu’on a à affronter, et la façon dont est au monde », écrit-il dans Les Visages et les Corps. Les Visages et les Corps, précisément, la matrice du théâtre de Chéreau  : « Personne ne savait comme Chéreau mettre en scène les visages et les corps, leur solitude intempestive et leur désir effréné de s’approcher, de se combattre ou de s’étreindre, dans la haine comme dans l’amour », écrit Brigitte Salino dans son très bel hommage [1].

« À quinze ans, je savais que je voulais faire du théâtre. C’est venu par le dessin […]. Apprendre à dessiner, c’est apprendre à regarder », disait Chéreau. Son père, peintre, et sa mère qui réalisait des tissus, l’avaient initié au dessin. On pense donc que toute l’œuvre de Chéreau est image. Image, regard, lumière autant de paroles qui subliment le texte. Et pourtant on se trompe. Chéreau lui-même nous contredit : « J’ai produit des images au début de ma vie, oui, je pensais alors que le théâtre était cela et seulement cela. Je ne le pense plus, et, paradoxalement, c’est peut-être le cinéma qui m’aura libéré du poids des images. Les visages et les corps, ce serait alors ce que j’ai découvert au fil des années : ce quelque chose qui n’appartient qu’à une seule personne, qui est bouleversant dès qu’il apparaît et se transforme et surtout ne se laisse jamais enfermer dans des images. Importance déterminante de la narration dans mon travail. Raconter une histoire, bien la raconter, ces mots que j’utilise obsessionnellement, n’est-ce pas, cela aussi, en contradiction avec la production d’images qui seraient dévorantes ? » [2]. Chéreau dit juste : l’image inspire mais la narration commande.

[1] « Patrice Chéreau, un théâtre de la vie », Le Monde, 9 octobre 2013.

[2] Editions du Louvre, op. cit.