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Mouvement ouvrier chrétien : le sens d’une succession

Jérémie DETOBER
journaliste

Le 20 juin dernier, dans un contexte financier difficile suite à la chute du groupe Arco, son bras financier, le Mouvement ouvrier chrétien (Moc) s’est choisi un nouveau président.

Avec un peu plus de 63% des votes, Christian Kunsch, directeur de la Mutualité chrétienne de Bruxelles, l’emporte sur Fabrice Eeklaer, secrétaire du Moc de Charleroi (34% des votes).

Quels ont été les enjeux politiques de cette élection (la première entre deux candidats à cette fonction depuis l’ère Martou [1]) ? Pour quel candidat ont voté les composantes du mouvement ? Et pour quelles raisons ? Enfin, une question que se posent certains observateurs au sein et en dehors du mouvement : pourquoi le MOC s’est-il tourné vers un candidat a priori plutôt « gestionnaire » (sorte de « deuxième secrétaire général ») au détriment d’un autre aux traits en apparence plus politiques ?

Fondamentaux

Pour répondre, un détour par l’architecture du MOC s’impose. Le MOC n’est ni un collectif, ni une confédération, encore moins un parti, il s’agit d’une coupole, une coordination (francophone) qui sert de porte-parole politique à ses cinq organisations [2].

D’une part, la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) et la Mutualité chrétienne (MC), deux organisations « économiques », des poids lourds de dimension nationale, cogestionnaires de la sécurité sociale.

D’autre part, trois organisations « éducatives », communautaires, davantage situées sur le terrain de la conscientisation politique et de la défense de publics particuliers (femmes, classes populaires et jeunes) : Vie féminine (VF), les Équipes populaires (EP) et la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joc).

Autres acteurs principaux du mouvement, ses fédérations régionales, sensiblement autonomes des instances communautaires (MOC national), et elles-mêmes structurées autour des instances régionales des cinq organisations précitées [3].

Si ces cinq organisations constitutives forment donc l’« action commune chrétienne » [4] sur le terrain socio-politique, les différences entre les missions, pratiques, effectifs et moyens financiers de chacune d’entre elles constituent un défi permanent, qui plus est en temps de crise (financière en interne ; de confiance, d’image et, plus globalement, d’une perte d’influence des acteurs sociaux et d’une fragilisation/crise de la concertation sociale à l’extérieur), pour la cohésion du mouvement. Au niveau de son positionnement politique, le MOC est donc en tension entre les aspirations de ses composantes, desquelles il doit tenter de dessiner une ligne cohérente. La réduction du temps de travail (qui ne constitue plus une revendication prioritaire pour certaines centrales de la CSC), l’individualisation des droits (une demande féministe), l’identité « chrétienne » (le fameux « C », que Vie féminine a mis de côté), les soins de santé (la CSC-CNE défend ainsi les travailleurs du secteur non marchand face à des fédérations patronales… dont fait partie la MC, qui administre de nombreuses institutions de soins) ou encore la culture du débat sont quelques exemples d’enjeux différemment appréciés selon les organisations.

Outre cette mission d’équilibriste, le (nouveau) président aura aussi pour tâche, en externe, de peser sur le monde politique pour défendre avec force la sécurité sociale (en plein processus de scission) et, en interne, la recherche de mécanismes de financement du mouvement suite aux pertes essuyées avec la liquidation d’Arco [5] (la conduite actuelle du MOC est de couper un peu partout dans les budgets, mais de ne surtout pas licencier, une ligne que les dirigeants savent insuffisante à terme s’ils veulent pleinement poursuivre leurs diverses activités).

Distinctions politiques

Fin juin, après trois semaines [6] de discussions et quelques débats peu ou prou féconds dans ses composantes, le mouvement a donc choisi le mutualiste bruxellois pour le représenter.

Pourquoi lui ? Difficile de répondre catégoriquement, même si quelques tendances se détachent.

L’écart entre les candidats ne fut pas abyssal (et il aurait même pu être plus serré, par exemple si un système de vote à la proportionnelle avait été appliqué dans chaque organisation et/ ou fédération [7], manquement qui a d’ailleurs provoqué quelques remous ici et là).

Cet écart témoigne, notamment, d’un rapport de force entre deux sensibilités différentes.

D’une part, une sensibilité politique nettement marquée à gauche, attachée à l’éducation permanente, en quête d’un « ressourcement politique  » (en cette période de perte de repères idéologiques et de crise financière mondiale) et favorable à un positionnement clair de « contre-pouvoir » du mouvement face au milieu politique. Une ligne qu’incarnait plus Fabrice Eeklaer et que l’on retrouve plus nettement (mais pas uniquement) au sein des organisations socio-éducatives (VF, EP, Joc).

D’autre part, une sensibilité politique plus consensuelle, globalement attachée à la conservation du mécanisme de concertation sociale et de sécurité sociale (« cogestion ») [8], attentive au maintien de liens avec la Flandre et dans une relation moins conflictuelle avec le monde politique. La candidature de Christian Kunsch (mutualiste bruxellois) correspondait plus à cette ligne, plus présente au sein de la CSC et de la MC.

Non-division

Deuxième tendance, qui contrebalance partiellement la première : l’aspiration unitaire.

Début 2013, les dirigeants nationaux ont sondé les diverses composantes du mouvement – sorte de « confessionnal », très utilisé à la CSC quand il s’agit de se choisir de nouveaux chefs – pour trouver une personne qui rallie un large consensus. Ce processus fut un échec, ce qui est plutôt rare et donc à souligner.

Dès lors, un vote entre plusieurs candidats a eu lieu, avec la part d’incertitude qu’il comportait, c’est-à-dire le risque de division entre différentes sensibilités et ou organisations.

Ce danger semble avoir été évité de justesse. Chacun peut en effet se sentir globalement représenté dans les résultats : le vainqueur obtient un vote de confiance (plus de 60%), les 34% du perdant sont plus qu’honorables, personne n’a donc été « déshabillé ». À cet égard, le total des votes des cinq organisations se partage parfaitement entre les deux candidats (56-56).

S’il existe une nette fracture entre les organisations socioéducatives (VF, EP, Joc), qui ont voté à 70% pour Eeklaer [9], et la MC (100% pour Kunsch), celle-ci est partiellement compensée par un vote paritaire de la CSC et des votes relativement pondérés des « éducatifs », qui n’ont pas donné le plein de voix à « leur » candidat. Un équilibre final (entre organisations) que certains présentent comme une coïncidence, mais qui n’est peut-être pas un pur hasard [10]. Le système de vote accrédite en effet cette hypothèse puisque les différentes composantes du mouvement ne votaient pas toutes en même temps. Si chaque structure a annoncé son choix au conseil politique [11] du 20 juin (lieu d’entérinement des résultats plutôt que lieu de vote), ces votes étaient, dans certains voire beaucoup de cas, connus depuis quelque temps (on savait que la MC soutiendrait fortement son candidat), alors qu’au moins une composante importante aurait transmis sa décision quelques instants seulement avant ce conseil politique.

Le poids des régions

Dernière tendance : le poids des fédérations régionales. Celles-ci possèdent ensemble 2/3 des voix et ont massivement voté (70%) pour le candidat élu.

Comment expliquer cette différence notable avec le vote des cinq organisations constitutives (50%-50%) alors que ces dernières sont composées… de ces mêmes organisations ?

Primo, parce qu’il ne s’agit pas des mêmes personnes qui votent au niveau des organisations communautaires et celles qui votent en régions.

Secundo, la MC a soutenu vivement son candidat dans quasi toutes les régions, alors que le pouvoir des structures d’éducation permanente est parfois faible au sein des fédérations.

Tertio, les secrétaires régionaux ont certainement joué un rôle influent. Ainsi, le fait que le candidat battu était lui-même secrétaire régional (qui plus est d’une grosse fédération – Charleroi) semblait provoquer des crispations dans le chef de certains de ses collègues, qui ne voyaient pas spécialement d’un bon œil l’élection d’un pair, dont la personnalité ne faisait pas l’unanimité par ailleurs.

Un gestionnaire versus un politique ?

Cette dichotomie ne semble que partiellement justifiée. Parmi ceux qui le connaissent (et qui n’en sont pas nécessairement des supporters), on insiste sur le fait que Kunsch n’est pas qu’un gestionnaire, mais aussi un travailleur de dossiers qui se double d’un politique engagé et, surtout, qui, avec la MC, a souvent travaillé main dans la main avec le MOC [12], notamment à Bruxelles.

De son côté, Eeklaer cumulait quelques faiblesses : aucun soutien franc d’une des deux grandes organisations économiques (peut-on être président du Moc contre l’avis de la CSC et de la MC, qui sont par ailleurs deux sources de financement consistantes du mouvement ?), et un positionnement trop à gauche, limite incontrôlable, pour certains. Il n’empêche, son score (et le large soutien des éducatifs) lui donne une réelle légitimité en interne, ce qui pourrait lui promettre un rôle important au sein du mouvement à plus long terme.

[1] François Martou, truculent président du MOC de 1985 à 2006.

[2] À l’origine six, avec Arco.

[3] Le MOC dispose par ailleurs d’une série d’outils : de formation (Ciep, Isco et, en cogestion avec l’UCL, Fopes), académique (FTU), d’insertion socioprofessionnelle (AID) et de développement international (Solidarité mondiale). Pour plus de détails, voir www.moc.be.

[4] Jusqu’en 1972, année de son ouverture au pluralisme politique, le MOC était intimement lié au PSC.

[5] À la faillite définitive du Groupe Dexia (octobre 2011), suit, un mois plus tard, la mise en liquidation des sociétés de financement d’Arco, actionnaire de la banque belge.

[6] C’est fin mai que le nom des deux candidats fut officiellement connu. Notons que les candidats à la présidence ne peuvent se déclarer sans le soutien explicite d’une composante du mouvement (organisation constitutive ou fédération régionale). Au printemps, Fabrice Eeklaer a été proposé par sa fédération (Charleroi-Thuin). La candidature de Christian Kunsh est arrivée fin mai, soutenue par la Mutualité chrétienne et par au moins deux fédérations (Liège-Huy-Waremme et Bruxelles).

[7] Les composantes du mouvement ont la liberté de définir leur propre système de vote.

[8] Enjeu particulièrement important dans un contexte où les pressions séparatistes venues du Nord sont pesantes. L’argument selon lequel Christian Kunsch a accompagné, sans heurts, la délicate scission de la fédération de la MC de Bruxelles (entre une aile francophone et une aile néerlandophone, en 2001) aurait joué en sa faveur.

[9] On notera ici avec intérêt les premières déclarations du nouveau président dans la presse du mouvement, qui mettent en avant l’importance des structures d’éducation permanente (structures qui ont donc toutes trois voté pour le candidat battu).

[10] Selon plusieurs cadres du mouvement, une victoire du candidat élu avec un score compris entre 55 et 60% aurait constitué un réel échec pour le MOC, voire carrément une petite catastrophe.

[11] Instance située entre le congrès (« plus haute autorité du mouvement ») et le bureau politique (« instance politique de débat et de positionnement du mouvement »), composé principalement de délégués des fédérations et de délégués des organisations constitutives. C’est lui qui choisit formellement le(la) président(e) et les vice-présidents(e)s du MOC. (Statuts, 2011)

[12] Une qualité, pour cette fonction, qu’on ne retrouve pas dans le chef de tous les responsables syndicaux ou mutualistes.