Accueil du site  >Zone libre  >La gauche en Flandre : état des lieux avant la tempête
10.10.2013

La gauche en Flandre : état des lieux avant la tempête

Stephen BOUQUIN
Actif au sein de ROOD ! et enseignant universitaire

Les élections communales de l’année dernière ont été le moment d’une polarisation politique particulièrement forte. Si le champ politique été recomposé à droite sous l’effet de la poussée de la NVA, pour la première fois depuis les années 1960, une recomposition s’est également enclenchée à gauche. En particulier à Anvers, le PTB a réussi une percée électorale avec un résultat au niveau de la ville dépassant les 8%, l’élection de 23 conseillers de district et de 4 conseillers communaux. Lorsqu’on rajoute à ce résultat les suffrages obtenus par la liste de ROOD ! [1], on observe que 10% de l’électorat s’est prononcé en faveur d’un projet de ville en opposition à la politique de city-marketing, de gentrification et de réduction des services sociaux (notamment au niveau du CPAS, sous impulsion de Monica De Coninck). A Anvers, le sp.a avait fait liste commune avec le CD&V, ce qui avait heurté une partie de l’électorat socialiste, qui s’est reporté sur la liste conduite par Peter Mertens [2]. ROOD ! avait de son côté ouvert dans un premier temps une négociation avec le PVDA [3] sur la formation d’un cartel. Pour le PVDA, ROOD ! devait se contenter d’une troisième place et d’un bloc de 8 ou 10 camarades en queue de liste. Cette proposition n’étant pas acceptable, une négociation avait été entamée avec Groen. Mais à nouveau, après un premier accord sur la présence d’Erik De Bruyn parmi le 5 premiers de liste, l’accord a capoté lorsque Groen a refusé tout net une collaboration par peur de heurter l’électorat d’origine maghrébine en déshérence depuis le refus de Patrick Janssens, bourgmestre sortant, de reconnaître le port du voile derrière les guichets publics. Rappelons ici que le porte parole de l’époque avait dans les deux livres qu’il a publié explicité une position laïque « à la française » et que, même si celle-ci ne faisait pas l’unanimité au sein du mouvement, loin de là, son image de marque était peu propice aux dynamiques unitaires.

Ailleurs en Flandre, dans les villes où le PVDA avait développé une politique de services de soins de santé avec ses médecins pour le peuple, il a également engrangé des succès électoraux (Genk, Zelzate, Lommel). En même temps, dans les villes que sont Gand ou Leuven, le PVDA n’a pas atteint les 3% et n’a pas su obtenir des sièges. Première explication : à l’inverse d’Anvers où la social-démocratie faisait liste commune avec le CD&V, le sp.a a su y maintenir une assise locale, bien implantée et populaire grâce à leur mayeurs Daniel Termont et Louis Tobback. Ceci étant, à Gand, un cartel PVDA-ROOD ! aurait permis d’atteindre l’objectif d’un élu. Mais dès que Peter Mertens avait percée dans les médias avec son livre « Comment osent-ils ? », cette question n’était plus à l’ordre du jour pour la direction du PVDA. A Louvain, David Dessers, candidat écosocialiste, et actif au sein de Socialisme21 et de ROOD !, a su être élu sur la liste de Groen. Dans d’autres villes, comme Courtrai ou Bruges, le PVDA dépasse désormais le 1% mais a nullement connu de percée électorale ce qui d’ailleurs se reflète au niveau des élections provinciales (1,3 % en Flandre Occidentale, 1,7% en Flandre Orientale et 1,2% pour le Vlaams Brabant contre 2,2% au Limbourg et 3,4% pour la province d’Anvers).

Une gauche alternative à construire

Qu’en est-il de la gauche alternative et rouge-verte ailleurs en Flandre ? A Zaventem, un cartel avec le sp.a et Groen a permis au médecin Jean Piere ‘Chapi’ Martens d’être réélu sur le signe de Leef !. A Herzele, dans les Ardennes Flamandes, La liste de Leef ! perd des voix et un élu mais Filip De Bodt, animateur culturel et militant écosocialiste bien connu garde son siège. Les listes de ROOD ! à Oostende, Oostkamp, Keerbergen et Gand obtiennent un score au dessus de 1% et grimpent jusqu’à 5% à Niel, dans la région du Rupel. Dans l’ensemble, il n’y a donc pas de percée mais des scores honorables dans ce qu’ils dépassent les 0,3 ou 0,5% de l’extrême gauche.

Une situation décevante pour certains, mais inévitable dès lorsque qu’il n’y avait plus d’autre option que d’aller seul aux urnes. L’option de ne pas se présenter aurait certes été envisageable mais non pas après avoir négocié à tour de bras. Cela aurait été perçu comme un aveu d’impuissance ce qui en politique ne pardonne pas. Pour autant, le projet de construire une gauche démocratique et alternative n’a pas fait faillite. ROOD ! organise toujours plusieurs centaines de membres et continue de mener des actions de rue, de prendre des initiatives comme l’appel contre la ratification du TSCG tout en publiant un manifeste ‘Links moet ook durven’ (la gauche ferait bien d’oser à son tour) ou en co-organisant les assises de l’écosocialisme en collaboration avec le Mouvement de Gauche, Verts à gauche et la section Benelux du Parti de gauche.

Une Flandre très à droite

De manière plus générale, le climat idéologique en Flandre demeure marqué par la droite et le nationalisme flamand. Les idées néo-libérales sur la société sont hégémoniques et à peine tempéré par un solidarisme nationaliste ou démocrate-chrétien. Pour la sociale-démocratie, gagnée très tôt au blairisme et à l’état social actif, la solidarité se mérite et se vérifie. Les besoins sont souvent suspects et en dernière instance tandis que le bien-être est d’abord du ressort de l’individu. L’individu qui est dans le besoin est soit victime (kansarmoede) soit incapable ou « invendable » sur le marché du travail. Seuls les verts flamands rejettent l’approche culpabilisatrice des pauvres et c’est seulement depuis peu que le PTB consacre une certaine attention à la question de l’exclusion et des exclus.

La polarisation du champ politique par la droite a pendant longtemps retardé la percée d’une gauche radicale ; que ce soit par le biais de l’argument du vote utile, du moindre mal ou du danger de l’extrême droite. Le sp.a a pendant longtemps obtenu des suffrages d’électeurs bien plus à gauche. Mais la politique gouvernementale, l’orientation droitière et libérale du sp.a ont fini par dégouter bon nombre d’électeurs socialistes, surtout dans les milieux syndicaux. L’argument du vote utile a fini par être usé jusqu’à la corde.

En attendant la bérézina ?

En ce qui concerne les élections de 2014, la mère de toutes les élections comme le disait Bart De Wever, nous pouvons observer que bon nombre de responsables syndicaux de la ABVV [4] gardent une préférence pour le sp.a. Il s’agit pour eux d’un choix malheureux et par défaut mais néanmoins réaliste et pragmatique, fondé sur le fait que l’arrivée au pouvoir d’une majorité de droite néolibérale et nationaliste sonnerait le glas, non pas de la Belgique mais du modèle sociale qui tient encore debout. Une opinion qu’on peut comprendre voire même partager mais qui n’a pas d’avenir tant qu’elle ne se traduit pas par une réorientation à gauche du sp.a. Ce dernier l’a d’ailleurs bien compris, en partie par crainte de son concurrent du PVDA et en partie en réaction aux coups de butoirs donnés par une droite absolument décomplexée et effrayante. N’oublions pas que Maggie De Block apparaît comme ferme mais raisonnable pour bon nombre de gens… Le sp.a a donc décidé de changer de position sur le port du voile et a amorcé au cours de ce printemps un virage idéologique vers la gauche en adoptant notamment une nouvelle déclaration de principe [5]. En s’opposant à l’introduction du modèle allemand en Flandre il tente de relier se positionnement aux échéances à venir mais, au grand regret du Bruno Tobback, les mots ne suffisent plus pour reconquérir les 2-3% de l’électorat qu’il a perdu en faveur du PVDA. Si les responsables syndicaux ABVV restent pragmatiques, du côté des délégués et d’une fraction de la base, le vote en faveur du PVDA est désormais acquis. La confiance est perdue et bon nombre pensent qu’il est temps de donner une chance au PVDA perçu comme ‘vraiment de gauche’. Ceci explique pourquoi le sp.a reste coincé dans l’étiage de 12 à 14% dans les sondages. On pourrait même dire que son aggiornamento a légitimé le concurrent sur sa gauche tandis que cela l’empêche en même temps de gagner les électeurs au centre. Marqué par la participation au pouvoir sans pouvoir engranger les maigres fruits de celle-ci, le sp.a semble laisser la main à Groen qui parvient à se hisser vers les 10% dans les derniers sondages.

Tout n’est pas joué

Mais tout n’est pas joué. Pour l’instant le PVDA gagne du terrain en déshabillant le sp.a mais, d’ici peu, quand la campagne va réellement se mettre en route, on ne tardera pas à comprendre que voir le PVDA frôler les 4% ne fait en rien avancer le « schmilblick » tant que la droite est toujours aussi menaçante. Il est important de ne pas oublier que voire Peter Mertens élu dans une situation de victoire des forces de droite risque fort de laisser un goût d’amertume. Sauf à être favorable à la politique du pire… Ce qui est un peu le sens de l’intervention de Peter Mertens à la tribune de Manifesta ou à la VTM lorsqu’il explique pourquoi le PVDA est une alternative au sp.a au lieu de dire que le PVDA est le premier opposant à la NVA et le premier à combattre la droitisation.

Il est donc urgent de faire émerger l’idée que seule une alliance de la gauche rouge et verte peut faire barrage à la menace d’une majorité flamande répliquant celle d’Anvers (NVA-Open VLD et CDV). Il est certain qu’une telle alliance exige de la part du sp.a un renoncement à l’austérité aveugle ainsi que l’engagement d’une désobéissance à l’égard de l’Europe et de sa tutelle budgétaire. Ce n’est pas rien mais c’est la voie de passage obligée pour gagner en crédibilité et pour se distinguer de la NVA, de l’Open VLD et du CD&V. En effet, on ne peut pas prétendre construire le ‘Vlaanderen van Morgen’ (titre de la nouvelle déclaration de principes) dans un désert social. La course à la compétitivité impose des reculs sociaux d’une telle ampleur (concurrence avec la Chine oblige) que les équilibres sont rompus et ce pour longtemps. Sortir de la plus grande crise exige une autre approche que le suivisme à l’égard d’un néolibéralisme qui nous amené au désastre. Sortir réellement de la crise par le haut exige également une posture non simplement indignée comme celle de Peter Mertens mais la défense inconditionnelle du modèle social et la volonté de démocratiser la société afin que les citoyens puissent à la fois sur le plan individuel et collectif décider de leur sort.

PS : L’orientation de ROOD ! à l’égard des élections est l’objet d’une consultation interne dans le courant du mois de novembre. Les membres pourront choisir entre 4 options : une collaboration électorale avec le PVDA, une campagne politique sans dépôt de listes, une liste pour les élections européennes uniquement et un soutien à des candidats de gauche sur les listes des verts.

[1] ROOD ! est un mouvement politique créé en 2011 suite à la rupture de l’aile gauche SP-a-Rood avec le SP-a. Vous pouvez trouver une interview en français de son président Erik De Bruyn ici (voir son site www.roodlinks.be)

[2] Président du PTB-PVDA

[3] Nom flamand du PTB

[4] Nom flamand de la FGTB

[5] Vous pouvez trouver une analyse de ce nouveau manifeste ici.

  • Commentaires récents :
    6013
    (1)

    C’est étrange,dans ma grande naïveté,mâtinee de réalisme ,il m’a toujours semblé que voter PS ou que ce soit est une voix perdue,une voie de garage. La tradition de trahison de ce parti est pourtant célèbre et connue.le parti liberose devrait s’effondrer enfin..pour le plus grand bien de la gauche.
    Posté par Guy lereb, le 26 octobre 2013