Hors-d’oeuvre

Le socialisme, camarades !

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Les ouvrages posthumes sont rarement des ouvrages majeurs, en tout cas du point de vue des auteurs qui les auraient généralement publiés eux-mêmes s’ils avaient considérés que ces écrits le méritaient. En outre, il faut une sérieuse dose de narcissisme pour publier une correspondance, fut-elle politique comme celle que nous propose la maison d’éditions suisse romande entre Marcel Liebman et son ami Ralph Miliband autour de la question israélo-arabe (comme on disait à l’époque). Toutes les lettres reproduites furent écrites entre le 28 mai et le 4 juillet 1967, soit juste avant et juste après cet événement majeur que fut la Guerre des Six Jours.

Par contre, ce genre d’ouvrage peut apporter des éclairages inédits sur la personnalité des auteurs, éclairages d’autant plus surprenants que ceux-ci, ne s’imaginant pas être observés par la postérité, s’ex-priment parfois à la serpe.

Que nous apprend ce « débat entre Juifs de gauche » ? Bien sûr, comment ils se posent une question toujours aussi lancinante aujourd’hui, et comment leur pensée, au départ de postulats symétriques, finit par s’assouplir au contact de celle de l’autre. Mais on est surtout troublé par deux constats périphériques.

D’abord, le malaise engendré par la suspicion réciproque qu’on puisse défendre tel ou tel point de vue parce que d’origine juive. (Précisons que Liebman, comme Miliband, sont apparemment fort détachés de toute forme de judaïsme. Pourtant, Liebman eut une éducation religieuse avec laquelle il ne rompit qu’adulte, et il expliquera plus tard, dans Né Juif, comment la mort à Auschwitz de son frère aîné Henri, comme déporté racial, l’avait marqué de manière indélébile.) Tous deux ne sont pas avares de dénégations quant au fait que leur « identité juive de bas niveau » (Ralph Miliband) puisse déterminer leur manière de penser. On ne voit pas où eut été le mal, mais manifestement l’idée leur est insupportable pour eux-mêmes, tout en l’envisageant pour leur interlocuteur. Ainsi, toujours Miliband : « Le fait d’être Juif n’est pas suffisant pour faire du pan-arabisme forcené » (28 mai 1967). Liebman : « ...quitte à me faire traiter de tous les noms que vous imaginez, de complexé du “jüdischer Selbhass”[haine juive se soi-même, en allemand] et autres conneries... » « ...et Dieu sait pourtant si, à bien des égards, je me sens Juif... » (30 mai 1967). Encore Miliband : « Ici, il entre sans doute un élément affectif. Comme Juif (...) je verrais le massacre d’un nombre indéterminé de Juifs et l’expulsion du reste comme une chose atroce. (...) Je dis “comme Juif” pour ne pas me leurrer Et pourtant, ce n’est pas, je l’espère de tout cœur et d’esprit, comme Juif que je trouve-rais la chose affreuse, atroce, mais comme socialiste (insistance de l’auteur) » (2 juin 1967).

Ces quelques mots soulignés sont l’autre étonnement rétrospectif. Au nom de quelle valeur supérieure les deux amis s’affrontent-ils ? Au nom du socialisme. C’est en son nom qu’ils défendent ou ridiculisent les prétentions du nassérisme et du mouvement national arabe. C’est en son nom qu’ils fustigent la politique israélienne ou qu’ils lui trouvent des excuses. Un socialisme qui, nous explique-t-on pour éviter tout malentendu, n’a rien à voir avec l’Union soviétique ou avec la social-démocratie coloniale incarnée alors par Guy Mollet. Un socialisme pur de toute souillure qu’on se contente d’invoquer sans jamais en dire deux mots. Bien sûr, ce n’était pas le sujet de la correspondance, mais cette espérance dans un au-delà terrestre vers le-quel tout le combat se tend n’a-t-il vraiment rien à voir avec le vieux messianisme... juif ?