LE POINT

Crise de l’antiracisme

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Malgré une législation toujours en chantier, malgré de nombreuses campagnes, malgré l’unanimisme de rigueur, le racisme est les discriminations ne reculent pas, et l’extrême droite continue à capitaliser. La société ne fabrique plus assez d’anticorps contre la haine.

Pire : c’est l’antiracisme lui-même qui est en crise.

Ce n’est pas une péripétie. L’antiracisme est en crise, et ça ne date pas d’hier. En France, cela fait plus de dix ans qu’il s’est violemment divisé. D’une part, la mouvance qui va de SOS Racisme (les petites mains de « Touche pas à mon pote ») à Ni putes ni soumises, de l’autre, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) et, plus radical encore, les « indigènes de la République ». Le « foulard islamique » et la loi qui l’interdit dans l’enceinte scolaire, le rapport au pouvoir et la laïcité à la française, la perception d’un personnage comme Tariq Ramadan, tout cela classe les antiracistes français en deux camps qui s’opposent désormais avec fracas. Le tout sur fond d’une crise sociale dont l’ampleur a été révélée quand les banlieues ont pris feu cet automne.

En Belgique, tout est toujours plus feutré. Mais le malaise de l’antiracisme est le même. On le définira comme suit. L’antiracisme a toujours voulu conjuguer l’universalisme, qui se centrait sur les ressemblances (« tous les hommes sont égaux en droit et en dignité »), et le respect de la diversité culturelle (le fameux « droit à la différence »). Or ces notions sont violemment contradictoires, et c’est cette contradiction qui est en train d ’exploser.

Pourquoi pas plus tôt ? Parce que la sociologie de l’antiracisme s’est radicalement transformée. Ceux qui, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, ont forgé l’antiracisme moderne, appartenaient dans leur immense majorité à la société d’accueil. Certains d’entre eux -les Juifs communistes, cosmopolites par tradition - étaient des rescapés de la plus pure des bestialités, mais la prise de conscience universelle des horreurs du nazisme allait, pour un temps, refouler les pulsions antisémites de la société tandis que les nouvelles migrations de travail fournissaient de nouvelles « têtes de Turc » à la bêtise humaine. D’autres - des laïcs et des chrétiens progressistes - sauvaient ainsi l’honneur de sociétés qui s’étaient fourvoyées dans les aventures coloniales. Logiquement, face à d’anciens colonisés à qui leurs maîtres avaient osé dénier la qualité d’humain, c’est un universalisme d’ouverture qu’ils privilégièrent. Leur antiracisme accompagna les grandes migrations de travail avant qu’elles ne se tarissent brusquement en 1974, et c’est principalement à travers leur accession massive à l’emploi salarié que ces « travailleurs étrangers » conquirent leur dignité. Le chemin de l’intégration était tracé. De diversité culturelle, il n’avait jamais été vraiment question.

En 1974 donc, les États européens décident l’arrêt de l’immigration. La crise économique est là et il n’y a plus d’emplois à distribuer. Le thème du droit à la différence va émerger à ce moment, à partir de la nouvelle mode régionaliste post-soixante-huitarde. Biniou et gavotte, cassoulet et langue d’Oc et, pourquoi pas, couscous et djellaba. Bref, un droit à la différence réduit à l’anecdote et au folklore, à la mode Benetton.

Lentement, dix ans plus tard, tout bascule. Sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, alors que le marasme économique persiste, le cycle migratoire repart. En même temps, la deuxième génération arrive à l ’âge adulte. Pour cette nouvelle force de travail, il n’y a plus d’emplois disponibles. Implacablement, la concurrence sur le marché du travail éliminera les derniers arrivés. Ils auront beau réussir brillamment leurs études, s’habiller à l’européenne, se maquiller, boire et fumer, rien n ’y fera. Seuls quelques-uns arriveront à traverser le « plafond de verre » [1] de la discrimination à l’embauche pour occuper des emplois généralement en-dessous de leur niveau de qualification, et parfois au prix de quels renoncements ou de quelles courbettes.

Dans ces conditions, la dignité ne procède plus de l’emploi, tant celui-ci est aléatoire. Puisqu’il ne sert à rien de singer la société d’accueil en gommant ses particularités, fussent-elles quasiment indélébiles comme un faciès ou un patronyme, puisque l’égalité républicaine ne concerne que les membres du club, faut-il s’étonner que les enfants d’immigrés trouvent ailleurs des raisons de se tenir debout :en renouant avec leur propre tradition, comme tous les peuples l’ont fait dans leurs guerres d ’indépendance après avoir rejeté les prétentions civilisatrices d ’un universalisme hypocrite qui les excluait ? Le regain d’influence d’un islam identitaire en Europe n’a pas d ’autre explication.

Comment faire quand ce sont les mêmes États, les mêmes sociétés qui ont poussé le plus loin le respect des droits de l’Homme et de l’État de droit, l’égalité des femmes et des hommes, la délibération démocratique, les multiples protections sociales... qui mettent le monde en coupe réglée par la puissance des armées ou du marché, et qui bloquent leurs propres minorités à la lisière de leur prospérité ? La nouvelle fierté reconquise par des populations issues de l’immigration tient aussi, c’est vrai, à la revendication de « valeurs » que les héritiers des Lumières ne pourront jamais admettre. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour notre incapacité à leur faire vraiment une place parmi nous ?

Désormais, la revendication du droit à la différence porte sur l’essentiel : les systèmes de valeurs et de relations. Jusqu’à quel point une telle cohabitation est-elle supportable dans un même espace ? Et s’il faut favoriser la convergence, comment ?

La nouvelle base sociale de l’antiracisme est composée aujourd’hui de personnes issues de groupes victimes du racisme, du dénigrement et de la discrimination, et qui se mobilisent pour revendiquer leur dignité collective. Seuls les paternalistes nostalgiques le déploreront. Pourtant, le danger est grand de se détourner de l’universalisme sans lequel la lutte contre les discriminations se traduira inévitablement en compétition entre groupes rivaux. Déjà, la concurrence victimaire empoisonne la scène sous les ricanements de la bien-pensance blanc-bleu-belge.

Une nouvelle alliance reste à construire pour réconcilier, dans un contexte beaucoup plus tendu qu’hier, les deux exigences de base de l’antiracisme, chacune étant portée par des groupes qui s’éloignent aujourd’hui les uns des autres. Ce défi sera-t-il relevé ?

26 mars 2006

Mots Clés : Extrême-droite , Racisme & antisémitisme , Immigration

[1] « Le but est de montrer les aspects invisibles et pernicieux de la discrimination dont souffrent les gens issus de l’immigration. Quoi qu’ils fassent, quels que soient leurs efforts, ils se heurteront au “plafond de verre”. Contrairement à ce qu’affirme la Constitution, nous ne naissons pas libres et égaux en droits. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :le taux de chômage des jeunes diplômés issus de l’immigration est trois fois plus élevé que celui de la moyenne nationale.(...)C’est la toute première génération de diplômés issus de l’immigration qui émerge dans la société française et qui subit de plein fouet une exclusion tacite liée à l’origine ethnique, alors qu’ils ont consenti avec leur famille à d’énormes efforts, comme le dit Philippe Bataille dans le film, “Remonter la pente, compenser les handicaps”. Qui plus est, par l’école et l’université, ils ont su gravir tous les échelons, mais ils ne parviennent pas à franchir les portes de l’entreprise, porteuse de tous leurs espoirs. Pour eux comme pour la société, c’est un terrible constat d’échec. » Yamina Benguigui, auteur et réalisatrice du Plafond de verre (52min., 2004). Propos recueillis par Yannick Le Goff pour le site web de France 5.