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TERRITOIRES

Une coalition de résistance inédite

Claire SCOHIER

Depuis quelques années, Bruxelles et sa périphérie immédiate sont aux prises avec trois mégaprojets de centres commerciaux totalisant plus de 150 000 m2 de nouvelles superficies d’offre à la consommation. En réaction, une coalition inédite s’est constituée entre syndicats, classes moyennes et associations environnementales. Une recomposition des alliances face aux nouveaux enjeux d’aménagement du territoire est-elle à l’œuvre ?

Bruxelles, comme tant d’autres grandes villes, est aux prises ces dernières années avec un phénomène global, démarré dans les années 80, lié à l’ouverture des marchés, à la déréglementation des activités financières et à la privatisation des services publics. Une des conséquences majeures de ces réformes néolibérales est une concentration accrue de la production de valeurs, des investissements immobiliers, dans les grandes zones urbaines, processus qualifié de métropolisation. La métropolisation met ces territoires urbains en complétion en les inscrivant dans une armature mondiale dotée d’un rating [1].

Il s’agit désormais de promouvoir l’image de la ville, par un city marketing, afin d’attirer les capitaux (marchands, financiers, humains, informationnels…). Chacune de ces « villes-mondes » se met en quête de réserves foncières prêtes à accueillir des investissements immobiliers et cherche à se doter d’équipements urbains garantissant l’attractivité du territoire (salles de spectacle, musées d’art contemporain, centres de congrès, stades de foot, shopping mall…) et le maintien en pole position dans le rating. Dans le même temps, la figure de l’usager de la ville passe de l’habitant au public de la mondialisation (entreprises et investisseurs, touristes, congressistes, organisations internationales, navetteur…) [2].

De la rénovation à l’internationalisation

Plus précisément, en Région bruxelloise, on constate que la mise en place de la politique de rénovation urbaine dans les années 1990 – qui s’incarne notamment au travers des dispositifs des contrats de quartier – va basculer après les années 2000 vers une nouvelle dynamique managériale de la ville, dominée par cette logique de métropolitisation et l’enjeu de l’attractivité internationale par l’intégration progressive des acteurs économiques dans la conception des politiques de la ville. Bruxelles se doit d’être reliée au lointain, à l’ailleurs de l’international, par des projets phares, de grandes infrastructures [3]. L’outil par excellence de cette internationalisation de Bruxelles comme nouvelle ville métropole – au-delà de sa qualité de capitale européenne – sera le Plan de développement international (PDI) adopté par le gouvernement bruxellois en 2007 [4] qui visera à doter la capitale de toutes les infrastructures précitées dignes d’un rayonnement international dont un nouveau centre commercial de 60 à 100 000 m2 devant prendre place sur le plateau du Heysel. Aux oubliettes les lignes directrices du Plan régional de Bruxelles de 2002 mettant l’accent sur le renforcement des noyaux commerçants existants avec un quasi moratoire sur la création de centres commerciaux.

Premières résistances, premières alliances

Les fédérations de comités de quartier que sont Inter-Environnement Bruxelles (IEB) et le Brussels Raad voor het Leefmilieu (Bral) verront dans le PDI non seulement le spectre de l’urbanisme destructeur des années 60, mais surtout une vraie démesure marchandisant Bruxelles pour la vendre aux investisseurs et attirer les touristes étrangers et autres congressistes au risque d’une dualisation accrue de la ville, la réalisation de ces projets s’accompagnant le plus souvent du refoulement des personnes précarisées hors des périmètres d’intervention [5].

En février 2008, le Conseil économique et social de la Région (CES) [6] rendit son avis sur le PDI. L’ensemble des acteurs, patronat, syndicats et classes moyennes, regrettèrent le manque de consultation et de clarté du statut du PDI ainsi que sa cristallisation sur la fonction internationale de la Région. Pour le surplus, chose attendue, le patronat soutint le plan. Il adoptera d’ailleurs quelques mois plus tard le Business Route 2018 for Metropolitan Brussels [7] dont une large partie du programme est consacrée à la dynamique économique européenne et internationale de Bruxelles. Les syndicats et les classes moyennes se firent plus circonspects et émirent leurs craintes quant à la vente des derniers grands espaces fonciers disponibles au profit d’investissements de prestiges internationaux, à la hausse des prix de l’immobilier, à une gentrification accrue des quartiers et de la construction de nouveaux immeubles de bureaux. La CSC ira un cran plus loin en demandant de suspendre la mise en oeuvre du PDI s’inquiétant que sa mise en oeuvre ait déjà démarré en l’absence de tout débat démocratique.

Pour ce qui est du projet de centre commercial sur le site du Heysel, les classes moyennes et la CSC (sans la FGTB) s’inquiétèrent d’un risque de suroffre commerciale et de l’impact négatif de l’installation d’un tel nouveau pôle sur l’activité économique des noyaux commerciaux préexistants. Ils exigèrent en toute logique que soit réalisée une analyse des besoins réels en termes d’offre commerciale.

Quelques mois plus tard, la Commission régionale de développement (CRD) [8], également consultée à ce sujet, rejoint l’avis du CES sur le PDI. Le projet de centre commercial fit l’objet d’un rejet par une large majorité des membres : 10 membres estimèrent « que le projet de shopping center sur le site du Heysel ne s’insère pas dans une perspective d’amélioration de l’attractivité internationale et n’a pas sa place dans un PDI car il détournera la clientèle fréquentant actuellement les noyaux commerciaux bruxellois identifiés au PRAS (Plan régional d’affectation des sols), en particulier ceux du Pentagone et du haut de la Ville et de deux autres shopping centers, identifiés comme prioritaires dans le Schéma de développement commercial  ». Quatre membres estimèrent ne pas disposer des éléments d’information suffisant pour prendre attitude. Deux membres s’abstinrent.

Constatant qu’il y avait là un combat commun à mener, IEB et le Bral lancèrent quelques jours plus tard un appel du pied aux forces syndicales en vue d’une sortie médiatique commune en mai 2008. La CSC et l’ACV répondirent à l’appel, mais la FGTB fit la sourde oreille. La coalition éphémère souligna le manque total d’ambition du PDI à articuler le développement international de la ville sur ses forces et ses spécificités locales, regretta que les seuls projets concrets étaient des projets de nature immobilière de grande ampleur et fit part de ses craintes quant à l’absence de mesures pour contrer les aspects négatifs de l’internationalisation de la ville tels que la hausse des loyers, la dualisation sociale, l’abandon des dernières réserves foncières au marché privé. En sus de quoi, elle demanda au gouvernement qu’il mette un moratoire sur son Plan de développement international jusqu’aux élections régionales de 2009 [9].

La FGTB, consultée en la personne de Philippe Van Muylder, son secrétaire général, sur sa non-participation à cette sortie conjointe, rétorquera : « On a déjà trop traîné dans ce dossier et demander un moratoire serait calamiteux. Il faut mettre en oeuvre le plus rapidement le PDI au lieu de le mettre au frigo. La Région ne peut aller mieux en se positionnant contre le développement économique  » et de reprocher à la CSC de s’inscrire trop dans une spirale de décroissance excessive [10].

En effet, dans un dossier de novembre 2007, la FGTB nous livrait un point de vue ambivalent : elle y défendait tout à la fois le rôle de Bruxelles comme métropole économique ouverte sur l’Europe, sa dotation en infrastructures internationales comme un centre de congrès, sa politique d’accueil des entreprises industrielles et la création d’emplois dans l’environnement et dans le tourisme… tout en craignant une politique de développement économique uniquement orientée vers le renforcement de l’attractivité/compétitivité de la Région bruxelloise. Bémol émis pour contrer le risque que ces politiques économiques n’aient pas de retombées positives pour l’ensemble des travailleurs bruxellois. Quelques mois plus tard, Philippe Van Muylder signera une carte blanche dans Le Soir intitulée « Que veulent les patrons pour Bruxelles ? » où il regrettera l’absence de perspectives du plan pour le développement endogène de la ville et stigmatisera la dérégulation entraînée par la vocation internationale de Bruxelles [11].

Force est de constater que le développement économique axé sur la compétitivité internationale crée surtout un marché du travail dual avec la croissance, au pôle supérieur, de fonctions très qualifiées et, au pôle inférieur, de services de base captifs, notamment à destination des classes supérieures (gardes d’enfants, loisirs, Horeca…). Selon une étude de Gilles Van Hamme, cette croissance économique « par le haut » – fondée notamment sur les services de haut niveau liés à la position internationale de Bruxelles – renforce les inégalités sociales au sein de l’espace bruxellois. L’idée sous-jacente que le développement économique par en haut in fine profiterait à tous ne résiste pas l’examen des faits à Bruxelles. L’emploi à Bruxelles croît deux fois moins vite que la valeur ajoutée en raison notamment de l’exigence de qualification croissante qui génère des emplois fortement rémunérés, mais en faible nombre. Avec comme conséquences que même avec des performances économiques élevées, supérieures, les indicateurs sociaux continuent à se dégrader : le chômage augmente, les inégalités sociales s’accroissent et la fragmentation de l’espace s’approfondit [12].

Naissance de la plateforme

Après ce premier tour de chauffe autour du PDI, l’Unizo [13] rassemblera autour de la table en avril 2010 la CSC/ACV, IEB, le Bral et l’UCM (Union des classes moyennes) en vue de définir une position commune autour de la surenchère observée en Région bruxelloise et de son immédiate périphérie d’importants projets de bureaux et de commerces. En effet, entretemps, outre le projet de centre commercial Neo au Heysel, deux autres projets de centres commerciaux étaient en gestation : le projet Just Under the Sky, 55 000 m2 de commerces au Pont Van Praet le long du canal de Bruxelles et le projet Uplace, encore 55 000 m2 de commerces, quelques kilomètres plus loin à Machelen.

On assistera là aux prémisses de ce qui deviendra la Plateforme interrégionale pour une économie durable. Les partenaires se mirent d’accord sur un message : ils fustigeront le manque de concertation entre les régions bruxelloise et flamande générant 248 449 m² de surfaces commerciales et de 324 251 m² de surfaces de bureaux en projet sur le territoire contigu de la région bruxelloise et de sa périphérie flamande. Ils invitèrent en conséquence les autorités concernées à se réunir de toute urgence dans un souci commun du bon développement économique de ces deux territoires contigus [14].

Après quelques sorties communes dans la presse pour secouer le pouvoir politique au sujet de la pertinence des trois mastodontes de la consommation projetés, la plateforme décida de formaliser son existence autour d’une charte commune le 14 mars 2011 [15]. La FGTB refusera de rejoindre la jeune coalition, craignant l’amalgame avec les classes moyennes perçues comme mauvais élèves de l’affiliation syndicale [16]. Et préfèrera voir dans ces centres commerciaux des gisements potentiels de nouveaux emplois, sans s’interroger plus loin sur le risque de perte d’emplois auprès des commerces soumis à cette rude concurrence.

Coalition de développement ou coalition de résistance ?

Les craintes de la FGTB de rentrer dans une coalition avec les classes moyennes et les associations environnementales ont sans doute leur raison d’être. Les valeurs communes aux diverses instances ne sont pas si simples à identifier et les rapports de force susceptibles de se nouer entre les unes et les autres sont susceptibles d’atteindre les valeurs centrales minorisées dans un espace économique, politique et social dominé par la logique de marché. La triangulation soi-disant vertueuse de développement durable entre valeurs économiques, sociales et environnementales est facile à battre en brèche dès lors que l’agrégation de ses valeurs mène à une domination du développement économique sur les deux autres piliers. L’expérience récente de coalitions de développement agissantes sur Bruxelles en est la meilleure preuve [17]. Certaines ont pris le parti très clair du moteur de la croissance économique [18] – on parle alors de « coalition de croissance  » –, alors que d’autres tentaient un modèle plus inclusif et bottom up du projet urbain. On a ainsi vu émerger des partenariats tentant de réunir patronat et société civile afin de prendre en main la question du développement urbain, en faisant le pari que le résultat d’un tel arrangement sera meilleur que ce que les pouvoirs publics sont capables de faire suite à un constat d’impuissance des administrations locales face à la mondialisation de l’économie [19].

Ce fut l’objectif des États généraux de Bruxelles, plateforme anticipant les élections régionales de 2009, avec comme objectif la construction d’un nouveau projet urbain. Il s’agissait de rédiger un texte se voulant un projet de ville partagé à destination du monde politique. La diversité des acteurs rassemblés [20], nécessaire à la volonté de représenter la société civile dans son ensemble, entraîna diverses impasses. L’adhésion à l’économie de marché et à ses effets sur l’organisation des politiques urbaines fut au centre des tensions. En effet, un accord se dessina entre le patronat, certaines associations citoyennes gravitant autour du think tank Aula Magna et du monde culturel, posture lissant les divergences pour construire des propositions communes. Cet accord n’emportait pas les faveurs du Bral et d’IEB, à l’optique environnementale et sociale plus marquée, demeurant dans une posture de contestation, voire de dénonciation. Pour le patronat et le monde culturel, la visibilité de ces tensions dans la présentation du projet de ville était considérée comme une faille ; il s’agissait de s’accorder sur des objectifs communs. Par contre, pour la FGTB, la CSC, IEB et le Bral, ces tensions permettaient de rendre pleinement compte de la complexité urbaine et devaient être assumées [21]. Mais le rapport de force pencha en faveur des premiers et la décision fut prise de tendre vers un consensus sur un maximum de sujets, en faisant la liste de nos points d’accord basés sur des arguments rationnels et reconnus comme tels par tous, quitte à faire l’impasse sur les effets gentrificateurs des politiques d’attractivité territoriales [22].

La création un an plus tard de la dynamique de la Plateforme interrégionale pour une économie durable est sans doute d’un autre ordre. Plus que d’une coalition de développement, il s’agit là plutôt d’une « coalition de résistance  ». Sur les deux années d’activités de la plateforme, la tendance consiste essentiellement à actionner tous les leviers qui s’offrent à sa sphère d’action (sensibilisation, lobbying politique, mobilisations et action presse, recours en justice) pour accroître la résistance aux trois projets de centres commerciaux. Ce qui unit les membres de la coalition est moins une proximité idéologique que l’intérêt de mettre en commun leurs ressources et la diversité de leurs modes d’action.

L’enjeu partagé est de s’attaquer à cet objet concret qu’est le centre commercial périphérique, concentrant dans sa non-urbanité le dénominateur commun de tout ce que les membres de la plate-forme rejettent : dévitalisation des noyaux urbains et commerçants, aspirateurs à voitures par leur ancrage périphérique, gaspillage et privatisation des espaces publics, logiques spéculatives et immobilières déconnectées des besoins des habitants et de l’économie locale, gouffre énergétique... Effets néfastes d’autant plus ravageurs que l’absence de concertation entre les Régions bruxelloise et flamande, lesquelles se situent dans une logique très nette de concurrence, conduit à une surenchère dans l’édification de ces mégastructures commerciales.

Mutualisation des ressources, synergie des luttes

La composition polymorphe de la plateforme lui permet de disposer d’antennes d’information et de représentation dans les différents conseils d’avis de la Région bruxelloise. Ses membres ont des représentants aussi bien au Conseil de l’environnement, à la Commission régionale de la mobilité, au Conseil économique et social (CES) qu’à la Commission régionale de développement (CRD). Elle dispose donc de la possibilité d’y négocier ses positions de façon concertée accroissant de la sorte sa force d’impact.

La négociation autour du changement d’affectation du sol du plateau du Heysel en vue d’y permettre la construction du centre commercial Neo illustre parfaitement cet atout de la plateforme. Celle-ci disposant de l’avis des trois conseils (mobilité, environnement et économique et social) plancha sur une position commune à transmettre à la CRD. La position de la plateforme fut celle reprise en fin de compte par la CRD [23]. Elle s’opposera à la création d’une nouvelle Zone d’intérêt régional (ZIR) destinée à permettre l’implantation d’un centre commercial. Elle considérera que la création d’une nouvelle ZIR ne serait d’aucune valeur ajoutée pour les développements futurs de la Région ; que bien au contraire la définition actuelle au Pras qui place le site en zone d’équipement d’intérêt collectif ou de service public garantit le développement équilibré de cette zone en restant compatible avec la capacité d’accueil de la zone et de l’ensemble de la Région. Elle s’opposera en conséquence à la création d’un centre commercial sur le site alors qu’il existe deux autres projets de centre commercial à proximité ; et d’ajouter qu’un centre commercial n’apportera rien à l’attractivité internationale de Bruxelles et qu’il serait inadéquat de consacrer une part importante du sol à un centre commercial.

Pointons qu’au CES qui s’était tenu préalablement pour rendre son avis sur cette question, la divergence de position entre la FGTB et la CSC fut nette. La première restera silencieuse au côté du patronat tandis que la CSC, l’Unizo et l’UCM s’opposeront au changement d’affectation autorisant le centre commercial et demanderont une affectation limitée au commerce de faible taille. La CSC ajoutera craindre « l’installation de nouveaux pôles commerciaux qui pourraient affaiblir nettement l’activité socio-économique des pôles commerciaux préexistants et avoir un effet négatif sur l’emploi net ». Elle pointera également « les effets négatifs en terme de mobilité, de qualité de l’emploi, mais aussi d’impacts culturels sur les habitants de Bruxelles de ces nouveaux temples de la consommation qui réduisent l’image de Bruxelles à un énorme shopping » [24].

Autre atout de la plate-forme : sa capacité à se positionner dans les différentes phases de permis nécessaires à la réalisation de tels projets. En effet, la maîtrise des matières urbanistiques et environnementales par IEB et le Bral permit à l’Unizo et à l’UCM, dans la cadre du projet de centre commercial Just under the Sky, de se joindre à des procédures qui leur étaient peu familières. Et, chose inhabituelle, de se positionner de façon très nette sur des enjeux environnementaux [25]. Cette alliance permit aussi d’affirmer l’intérêt à agir de l’Unizo dans le cadre du recours juridique devant le Conseil d’État contre le permis d’urbanisme autorisant le projet Just under the Sky [26].

Outre le permis d’urbanisme et le permis d’environnement, un projet de centre commercial nécessite un permis socio-économique. Ici, ce sont les compétences syndicales et des classes moyennes qui purent être mises ici à profit dans la mesure où ces instances sont représentées auprès du comité socio-économique national pour la distribution chargé de rendre un avis sur le permis socioéconomique. Ainsi, dans le cadre du permis socio-économique sur le projet Just under the Sky, la plateforme marqua encore des points, avec un argumentaire bien charpenté qui fit mouche puisque le comité rendit un avis négatif sur le projet le 12 septembre 2012 aux motifs que le projet ne respectait pas le Plan régional d’affectation du sol, aggravait les problèmes de mobilité en Région bruxelloise et mettait à mal les noyaux commerçants du centre ville [27]. Malheureusement, la suite de l’histoire est connue. La Ville de Bruxelles chargée de réponde à ces critiques pour délivrer le permis socio-économique se contenta de faire le gros dos en attendant que le délai pour se prononcer expire avec pour conséquence la délivrance du permis par défaut. Manquait-elle d’arguments pour répondre aux objections ?

Quel avenir pour les nouvelles alliances ?

Après deux ans d’expérimentation, aucun des partenaires de la plateforme n’a sans doute à se plaindre de cette alliance inédite. Aucun n’a le sentiment d’avoir dû brader ses valeurs pour s’enfoncer dans des compromis douteux. Certains, certes, auraient voulu aller un cran plus loin qu’une résistance active à un objet bien délimité et s’embarquer sur des démarches plus propositionnelles d’une politique économique durable comme semble l’indiquer le nom de la plateforme. Mais les frères amis, unis dans leur lutte contre les centres commerciaux, ne seraient-ils pas devenus frères ennemis en voulant trop embrasser et redéfinir un nouveau projet de ville ? L’imaginaire de la ville rêvée des représentants des classes moyennes se démarque forcément de celui d’une structure comme IEB qui craint vigoureusement la confiscation des luttes urbaines par les classes moyennes. Néanmoins, combiner le potentiel délibératif de la ville avec la lutte contre l’exclusion et la perception des intérêts liés aux classes est une voie à explorer [28]. Certes, les alliances doivent assumer leurs limites et ne pas sombrer dans les partenariats instrumentalisés qui passeraient tout à la moulinette du grand capital. Mais, de la même manière que les milieux populaires et les classes moyennes intellectuelles ont pu identifier dans les années 1970 des ennemis communs dans les luttes urbaines contre la construction de bureaux et d’autoroutes urbaines qui expulsaient le peuple de son lieu de vie et portait atteinte à la « qualité de vie » de l’élite intellectuelle, il s’agit aujourd’hui de se saisir d’objets de lutte spécifiques qui permettent les alliances qui ne nient pas les conflits d’intérêts : qu’il s’agisse de lutter contre les centres commerciaux ou de se battre pour l’accessibilité de tous à un logement décent, il y a là de nombreux combats communs à mener.

Pour IEB, il importe évidemment de garder à l’esprit les éventuels écarts entre luttes urbaines et luttes sociales. L’expérience des luttes urbaines des années 1970, notamment celles menées au Quartier Nord, pointa la difficulté pour les comités de quartier à prendre suffisamment en compte les rapports de classe internes à la lutte – ce qui désapproprierait les classes populaires de leurs propres revendications, la « conscience de quartier  » primant sur la « conscience de classe ». Les leaders des luttes urbaines se montraient plus préoccupés d’obtenir des droits de participation que d’infléchir les logiques de domination économique. Il est certain que l’urbanisme ne peut pas se penser en dehors des politiques sociales. Mais, de la même manière, le combat social ne peut se limiter à une politique d’emplois. L’action syndicale s’est centrée sur l’amélioration des conditions de travail des salariés et elle s’est structurée essentiellement de façon sectorielle et pyramidale. Les syndicats, en Belgique et ailleurs, peinent à interpeller les acteurs publics sur le contenu des objectifs économiques et sociaux visés au travers des nouvelles politiques urbaines même si quelques percées s’observent aujourd’hui. L’absence ou le retrait des acteurs sociaux au stade de la définition des objectifs des politiques de « revitalisation urbaine » se traduit par un défaut de lisibilité des impacts économiques et sociaux de leurs actions alors même que les habitants/ travailleurs sont de plus en plus confrontés, particulièrement dans les nouvelles villes-métropoles, à des difficultés non seulement d’accès au marché de l’emploi, mais aussi d’accès au logement, à l’éducation, à la mobilité, à ce qui fait la ville. Albert Martens, figure de proue de la lutte au Quartier Nord dans les années 70 et professeur à l’UCL, contait récemment cette anecdote : « Quand le bâtiment va, tout va, n’est-ce pas ? Donc, quand on a un quartier de 53 hectares à démolir et reconstruire en pleine ville, on ne crache pas dessus. Tous les marchands de béton, les ingénieurs, les ferrailleurs, les entrepreneurs, et même Monsieur Froidcoeur (joli nom pour une entreprise de démolition), toutes ces entreprises ont fait travailler des ouvriers belges, marocains, turcs, grecs… qui démolissaient les maisons d’autres ouvriers. C’est pour le moins tragique. Je ne dis pas qu’ils démolissaient leur propre maison mais celles de leurs congénères.  » C’est en ce sens que le sociologue américain David Harvey invite à un syndicalisme urbain renouvelé : « Le mouvement syndical devrait faire davantage attention aux formes géographiques que sectorielles d’organisation (...). Les syndicats devraient penser en termes d’organisation de la ville plutôt que de simplement organiser des lieux de travail. » [29] Chiche !

[1] S. Sassen, « Critique de l’État. Territoire, Autorité et Droits, de l’époque médiévale à nos jours », Demopolis/Le Monde diplomatique, Paris, 2009, pp. 263-265.

[2] L. Carlier, « Quelle possibilité de conciliation entre politiques de proximité et ambitions internationales à Bruxelles ? », in Espaces de vie, espaces-enjeux : entre investissements ordinaires et mobilisations politiques, 2012, p. 163.

[3] V. Calay, « Ville-quartier ou ville-monde ? Le schéma directeur du quartier européen comme mise à l’épreuve de l’urbanité de la ville », in La Cité administrative de l’État, Les Cahiers de la Cambre, n° 8, 2009, p. 259.

[4] Ce plan, chargé recenser les potentialités de la Région pour développer son rayonnement au niveau international, fut adopté selon une procédure on ne peut plus antidémocratique : il fut élaboré par le bureau de consultance Price Waterhouse Coopers, suite à une consultation d’acteurs triés sur le volet dans lesquels les opérateurs immobiliers occupaient une place de choix. Il fut présenté à un séminaire du secteur immobilier avant même que le Parlement bruxellois puisse s’en saisir. Ce Plan détermine aujourd’hui de nombreux choix d’aménagement du territoire à Bruxelles. Sur le sujet, lisez : www.ieb.be/Bruxelles-en-Mouvements-no195-196.

[5] Inter-Environnement Bruxelles consacrera au PDI un double numéro de son journal Bruxelles en Mouvements en novembre 2007 : www.ieb.be/Bruxelles-en-Mouvementsno195-196.

[6] Le Conseil économique et social est un organe d’avis de la Région bruxelloise. Il réunit les représentants des organisations représentatives des employeurs, des classes moyennes, du secteur non marchand et des travailleurs de la Région de Bruxelles-Capitale. Il constitue l’organe principal de la concertation socio-économique de la Région.

[7] Adopté à l’initiative des trois organisations patronales régionales – Beci, l’Union wallonne des entreprises (UWE) et le Vlaams Netwerk van de Ondernemingen (Voka) – et l’organisation interprofessionnelle fédérale, la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Ce plan est parti d’une idée du comité bruxellois du Voka.

[8] La Commission régionale de développement est un organe d’avis de la Région bruxelloise qui chapeaute tous les autres conseils d’avis, y compris le CES. Elle se compose de représentants de chaque conseil d’avis dont le CES ainsi que de représentants des communes et d’experts indépendants issus du milieu académique. Le gouvernement bruxellois ne peut s’écarter de son avis qu’en motivant son écart.

[9] Conférence de presse du 23 mai 2008 conjoint IEB, Bral, ACV/CSC : « Un moratoire sur les projets du PDI jusqu’aux élections régionales de 2009 ! ». La totalité du communiqué de presse est consultable ici : www.ieb.be/ Un-moratoire-sur-les-projets-du.

[10] « Faut-il freiner le PDI bruxellois ? », Alter Echos, 6 juin 2008, p. 28.

[11] http://archives.lesoir.be/que-veulent-les-patronspour- bruxelles-_t-20090902-00PQ7M.html

[12] G. Van Hamme, « La croissance économique sans le progrès social : l’état des lieux à Bruxelles », Brussels Studies, n° 48, 28 mars 2011.

[13] L’Unizo (Union des entrepreneurs indépendants) est une organisation rassemblant des entrepreneurs indépendants de Flandre et de Bruxelles, depuis les toutes petites entreprises jusqu’aux PME en expansion, qu’elles soient actives dans le secteur du commerce, de la distribution, de l’industrie et de la transformation, des services ou des professions libérales.

[14] La totalité du texte du communiqué de presse est lisible sur : www.ieb.be/La-politiqueeconomique.

[15] Le texte de la Charte de la Plateforme est consultable sur ce lien : www.shoppingmonster.be.

[16] Dans le commerce de détail à Bruxelles, la part des indépendants représente aujourd’hui plus ou moins 1/3. C’est un secteur important pour la main-d’oeuvre peu qualifiée : à Bruxelles, en 2007, on a 71% de l’emploi faiblement ou moyennement qualifié dans le commerce de détail et de gros (78% dans l’Horeca) (la moyenne en Région bruxelloise est de 47%). Le commerce de détail a plus tendance que d’autres secteurs à employer de la main-d’oeuvre locale car il est constitué de petites entreprises, composées de nombreux indépendants et que la localisation du commerce reste relativement centrale (B. Wayens, « Le commerce à Bruxelles aujourd’hui : évolution et état des lieux », Colloque Etopia, 6 juillet 2011).

[17] « Les coalitions urbaines de projet sont des dispositifs d’action collective interclassistes, inter institutionnel qui se cristallisent (...) autour d’une opération de développement urbain, d’un dispositif de planification urbaine » (G. Pinson, Projets et pouvoir dans les villes européennes. Une comparaison de Marseille, Venise, Nantes et Turin, thèse de science politique, Université de Rennes 1, 2002, p. 585).

[18] Voir par exemple la coalition qui a donné lieu à l’adoption du Business Route 2018 for Metropolitan Brussels.

[19] Mathieu Sonck, « La coalition de développement en questions », Bruxelles en mouvements, n° 237‑238, 10 juin 2010.

[20] Les États généraux de Bruxelles étaient portés par Beci (organisation régionale des employeurs regroupant les activités de la Chambre de commerce de Bruxelles et l’Union des entreprises), la CSC, la FGTB, Inter-Environnement Bruxelles, le Bral, le Réseau des Arts à Bruxelles, le Brussels Kunstenoverleg, Aula Magna, bruXsel forum et Manifesto. La plateforme s’est par la suite élargie aux représentants du champ scientifique avec l’ULB, la VUB, les Facultés universitaires Saint-Louis et la revue scientifique Brussels Studies.

[21] V. Calay et L. Carlier, « La “coalition de croissance” comme outil d’action collective : chronique d’une rencontre entre économie, culture et environnement à Bruxelles », Communication à l’École thématique du CNRS, « Le marché fait-il la ville ? », octobre 2010.

[22] L. Carlier, « De la contestation au compromis : quelle critique dans les mobilisations urbaines à Bruxelles », in Mouvements, n° 65, printemps 2011, p. 41.

[23] Avis de la Commission régionale de développement du 29 octobre 212.

[24] Avis du Conseil économique et social du 2 juillet 2012.

[25] Voir notamment leur communiqué de presse du 30 novembre 2011 : Le gouvernement bruxellois s’est prononcé contre Uplace. Il doit être cohérent : pas de certificat d’environnement pour Just under the Sky ! Lisible sur le lien : www.ieb.be/Le-gouvernement-bruxellois-a.

[26] Ce recours est toujours pendant devant le Conseil d’État à l’heure actuelle.

[27] Pour la petite histoire, le point fut une première fois reporté pendant que le Bral et IEB faisaient du foin au rez-dechaussée du bâtiment où la décision devait être adoptée. Voir l’action « Just under the Sky met le feu au Plan de mobilité de Bruxelles » visible sur : www.ieb.be/Just-under-the-Sky-metle- feu-au.

[28] Lire à ce sujet C. Scohier, M. Sonck et N. Prignot, « Le mouvement social face à la question urbaine », in Politique, n° HS20, « L’odyssée de l’espace », octobre 2012, pp. 88 à 93.

[29] D. Harvey, « Crises, urbanisation et luttes anticapitalistes pour la ville », in Le capitalisme contre le droit à la ville, Ed. Amsterdam, 2011, p. 90.