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Rencontre

Gérard Mordillat, auteur, penseur et exégète

Un patronyme de bande dessinée, une dégaine de métallo, la gouaille de Billancourt, Gérard Mordillat n’a rien d’un penseur en chambre : né d’un père ouvrier et d’une mère enseignante, il se définit comme « un intellectuel de la première génération »…

Un intellectuel aux multiples visages, si étrangement différents qu’ils en font, en apparence, un paradoxe vivant. Réalisateur, documentariste, scénariste, essayiste, romancier et poète, il affronte d’une part les questions sociales contemporaines les plus aiguës et d’autre part, d’un même élan, les interrogations les plus savantes sur les origines de notre civilisation.

Beaucoup de personnes qui font aujourd’hui du cinéma, ou qui écrivent des livres, ont un parcours assez semblable : famille petite-bourgeoise, études, premier court métrage ou premier livre… Leur expérience du monde est en fait quasiment nulle.
Les moins jeunes d’entre nous se souviendront avec émotion de Vive la Sociale !, ce premier roman, forcément autobiographique, publié en 1981 et transformé en film par son auteur en 1984. Auparavant, Mordillat avait fait ses classes de cinéma avec Roberto Rossellini et René Allio [1], coréalisé un documentaire incendiaire sur les patrons [2] et dirigé quelque temps les pages littéraires de Libération. Dans une vingtaine de romans et un recueil de poèmes, Gérard Mordillat a démontré à foison, depuis 1981, son talent de conteur d’histoires ; le même talent irrigue ses films et téléfilms, de Billy the Kick (1985) aux Cinq Parties du monde (2012), tirés de ses propres scénarios ou d’autres écrivains (Simenon, Giono, Pinget, Duvert…). Dans l’essai, dans le documentaire comme dans la fiction, il ne se départit jamais d’un engagement qui nourrit sa volonté d’analyse des phénomènes sociaux. Ainsi, dans sa préface à Tous dans la rue [3], il débusque le déni croissant de démocratie engendré par les transformations technocratiques du néolibéralisme. Proche jadis du PCF et aujourd’hui du Front de gauche, il refuse la posture du suiveur aveugle et s’inscrit dans une dimension critique, notamment envers les appareils politiques et syndicaux : il oppose volontiers « le peuple » à ceux qui prétendent le défendre ou le diriger et qui souvent, à l’instar d’un Jules Destrée traitant en 1886 le prolétariat wallon de « bête immonde », n’ont pour lui que mépris ou indifférence. Dans cet esprit, quel que soit son sujet où la forme qu’il choisit pour en traiter, Mordillat n’a qu’un mot d’ordre : s’adresser à tous, et de la façon la plus claire, la plus éducative et la plus attrayante. Ainsi, dans la lignée du « théâtre-action », sa dernière œuvre filmée est un pamphlet corrosif éclairant le cynisme des responsables de la crise financière : Le Grand retournement, farce tragique en alexandrins de l’économiste atterré Frédéric Lordon, « mise à l’écran » dans le décor unique d’une usine en ruine [4].

Ce qui étonne le plus, à première vue, c’est la différence entre cette posture d’auteur engagé de Gérard Mordillat et l’autre expression, apparemment sans aucun rapport avec la première, de sa passion pour le décryptage de la réalité : les séries documentaires qu’il a consacrées, avec Jérôme Prieur, d’un point de vue strictement factuel et non apologétique, à l’histoire de ce qui allait devenir le christianisme. Une analyse fascinante des sources écrites et archéologiques concernant Jésus le Nazaréen irrigue les 12 numéros de Corpus Christi (1998) et les 10 numéros de L’Origine du christianisme (2003). Des entretiens sobres et rigoureux avec les meilleurs chercheurs en patristique ou en bibliologie composent les 12 films de la série L’Apocalypse (2008) [5]. Ces documentaires ont aussi donné lieu à des livres [6], de même qu’à la quadrilogie Jésus contre Jésus, Jésus après Jésus, Jésus sans Jésus et Jésus, illustre et inconnu. Et c’est loin d’être terminé : voilà Mordillat lancé à présent dans une nouvelle série documentaire sur les origines judaïques et chrétiennes de l’islam.

Ce nouveau projet éclaire la cohérence de sa démarche. Car une interrogation sur l’histoire des rapports entre les religions du Livre nourrit à l’évidence nombre de questionnements sur la société d’aujourd’hui. Ainsi, la pensée et l’action de cet artiste militant de la gauche radicale, auteur de Douce banlieue [7] et de Rouge dans la brume, ont finalement trouvé leurs racines et leur aliment dans l’exégèse des textes fondateurs. On voit là l’originalité et la richesse de l’œuvre et de la personnalité de Gérard Mordillat.

Présentation et interview de Jean-Jacques Jespers

Une pensée de guérilla


En 2011, vous avez dit que «  la vraie question, c’est celle du hiatus, de la coupure, du gouffre qui sans cesse s’élargit entre les classes dirigeantes, y compris les classes dirigeantes syndicales, et le monde du travail, les syndiqués ou non, les citoyens qui (…) sont régulièrement trahis par ceux qui sont censés les représenter et ne représentent plus qu’eux-mêmes. » [8]. Tel est le nœud de la situation actuelle, et ce que vous avez aussi voulu montrer dans Le Grand retournement* [9], ?

Gérard Mordillat : C’est certainement un des nœuds de la situation actuelle, en tout cas un point de fixation important.

Le Monde Diplomatique a montré que seulement 0,5% des élus de l’Assemblée nationale et du Sénat avaient déjà exercé un travail dans une entreprise. Cela signifie donc que même les députés et sénateurs communistes viennent de l’enseignement, du barreau, de la médecine ou de la fonction publique. Il existe donc une « classe » politique.

Attention, avoir travaillé dans une entreprise n’est pas vertueux en soi, mais cela signifie quand même qu’il manque à l’immense majorité de ces élus l’expérience fondamentale d’avoir été salarié. François Hollande, président de la République, n’a jamais travaillé en entreprise de sa vie. Il ne sait donc pas ce qu’est un salaire.

Cette coupure-là avec les gens « normaux » est terrible.


Un peu tout le monde pourrait être responsable politique ?

Gérard Mordillat : Ce n’est pas parce qu’on est ajusteur-outilleur qu’on ne pourrait pas devenir un jour responsable politique. L’intelligence du travail n’est pas inférieure à l’intelligence des études. Il faut être aussi intelligent pour être tourneur-fraiseur que pour être ministre. Et encore, pour être ministre, il ne faut pas spécialement être très intelligent.

Il y a donc un vrai problème démocratique de représentation. On le voit bien dans toutes les déclarations des responsables politiques, ils parlent toujours de manière générale. De façon abstraite, ces généralités sont faciles à considérer, mais, de façon individuelle, elles sont insupportables.


Un exemple ?

Gérard Mordillat : On annonce régulièrement des plans de licenciements et on présente des chiffres, c’est-à- dire surtout le nombre de personnes licenciées. Ces chiffres donnent l’illusion de l’objectivité scientifique. Mais en réalité, ce qui disparaît à travers la perte d’un emploi, ce n’est peut-être pas tant le salaire que la perte d’un savoir professionnel, de relations professionnelles, d’une histoire à l’intérieur d’une entreprise, et peut-être même de l’entreprise à l’intérieur de l’histoire des entreprises. Donc, tant réellement que métaphoriquement, c’est une espèce de mort sociale, et c’est ça qui est vraiment terrible.

Quel est le message que la société donne à ces gens ? « Ce que vous avez fait jusqu’à maintenant ne compte pour rien, ce que vous êtes et ce que vous deviendrez, c’est votre affaire, cela ne nous regarde pas. » Il s’agit donc d’une négation de l’individu, de la disparition de l’individu, jusqu’à son nom derrière un chiffre. Cachez ces chômeurs que je ne saurais voir…

Bref, les politiques sont aujourd’hui incapables de penser le monde autrement. On reste dans l’éternelle logique thatchérienne, « there is no alternative », le capitalisme est le stade ultime de l’organisation humaine et le marché se confond avec la démocratie.

Mais le plus terrible c’est de voir des représentants politiques dits socialistes qui baignent dans cette idéologie. Il suffit de relire la définition de Jaurès du socialisme pour voir que les responsables politiques socialistes d’aujourd’hui ne sont plus du tout socialistes.

En France, on est donc en présence de deux grands partis de droite, un plutôt néo-fasciste, et l’autre plutôt libéral.


Est-ce qu’au fond, ce n’est pas le fonctionnement même de notre système démocratique qui pousse à la création d’appareils de pouvoir qui sont nécessairement à un moment donné en rupture avec la réalité ?

Gérard Mordillat : Je suis entièrement d’accord avec vous. Le problème est sans doute là. C’est la raison pour laquelle j’ai adhéré à l’initiative du Front de gauche de réunir une nouvelle Constituante, et finalement refonder la République de telle sorte que la représentation nationale ait une signification et une capacité d’intervention sur les affaires de l’État et avec comme perspective non plus la fameuse concurrence libre et non faussée mais le bien commun. Je suis absolument persuadé qu’il faut aller dans cette direction car les institutions qui sont en place aujourd’hui ne permettent pas de sortir de ce système.

Nous sommes dans une situation de lutte, et les moyens de ceux qui pensent comme moi peuvent paraître dérisoires au regard des moyens dont disposent par exemple les forces financières, mais ce n’est pas parce qu’on a des moyens dérisoires qu’il faut renoncer de lutter. Il faut tout simplement essayer de passer par autre part, comme mon film essaie par exemple de le faire. Il faut intervenir de tous les côtés, c’est presque une pensée de guérilla.


Ne pensez-vous pas qu’un autre fossé s’est creusé, entre les intellectuels et les classes populaires ? N’y a-t-il pas aujourd’hui une forme de populisme qui finit par gagner sur le terrain des classes populaires là où on attend traditionnellement plutôt les partis de gauche, les intellectuels de gauche ?

Gérard Mordillat : Je ne crois pas qu’on puisse le dire comme ça.

Une des choses qui me frappe, c’est que beaucoup de personnes qui font aujourd’hui du cinéma, ou qui écrivent des livres, ont un parcours assez semblable : famille petite-bourgeoise, études, premier court métrage ou premier livre… Leur expérience du monde est en fait quasiment nulle. Ceux qui commentent la littérature, le cinéma, le théâtre, viennent eux aussi du même monde. Cette coupure avec les classes populaires s’explique aussi par cet état de fait.

Et, paradoxalement, quand vous êtes dans ce monde artistique et que vous voulez traiter du monde du travail, vous êtes d’une certaine manière poussé en dehors de la création. On nous dira que ce qu’on fait est de l’économie, de la sociologie, de la politique, mais certainement pas du cinéma, ou de la littérature.

Cette coupure, sur le terrain de la création est quelque part la même qu’on peut observer dans le domaine politique.


Pensez-vous que, ces dernières années, le combat idéologique a été perdu face à la droite, notamment avec la mise en avant de la sécurité, au sens large, dans tous les domaines de la vie ?

Gérard Mordillat : Le combat idéologique a été perdu sur un certain nombre de points.

D’abord, grande réussite de la propagande libérale, on a réussi à mettre dans la tête des gens que l’individualisme représentait l’accomplissement de l’individu. Seul, on y arrivait mieux et plus puissamment que de façon collective. Ici encore, Margaret Thatcher a « très bien » dit les choses : la société n’existe pas, il n’y a que l’individu et sa famille. Une phrase terrible, vraiment terrible.

Ensuite, concernant le discours sécuritaire, on voit que ce sont les populations d’origine immigrée qui sont mises en cause. Or, très curieusement, ces populations n’arrivent pas à s’organiser en force politique. Toutes ces populations d’origine asiatique, africaine, et autres n’arrivent pas à se penser comme un même groupe. Et peut-être que ce manque, cette absence est à l’origine d’une coupure avec ceux qui devraient être l’avant-garde de ce que serait la réflexion politique sur un monde différent.

C’est là aussi une victoire du capitalisme qui a réussi à morceler les entreprises et le monde du travail et aussi les forces qui s’opposent à lui.

Mais il faut être philosophe comme un Chinois : après une défaite vient une victoire. Il faudra sans doute se battre et rien ne sera donné parce que les forces financières et l’idéologie libérale sont extrêmement puissantes, notamment grâce à des relais dans les médias de masse, qui répètent tous les jours le même message : nous savons ce que nous faisons, faites-nous confiance, taisez-vous, obéissez et tout ira très bien.


Comment ressusciter chez l’individu un sens de l’insurrection ?

Gérard Mordillat : Je ne sais pas, mais ce que je perçois profondément, c’est que cette insurrection que j’appelle de mes vœux viendra d’une chose que personne d’entre nous ne peut prévoir, qui sera de l’ordre du fait divers. Soudain, un événement qui paraîtra anodin sera perçu par les uns et les autres comme le sommet de l’injustice et à partir de ce moment-là des choses changeront radicalement.

Je suis convaincu que la France comme la Belgique n’ont pas besoin d’une réforme mais bien d’une révolution, c’est-à-dire d’une refondation de leur société. Il s’agira de remettre au premier plan la définition même de la démocratie, c’est-à-dire le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Or, la victoire de la droite, c’est d’avoir légitimé le gouvernement des riches par les riches et pour les riches, comme un paradis qu’il faudrait atteindre.


Certes, mais avec l’appui des gens, qui votent pour eux. Soit les gens sont leurrés, soit ils adhèrent partiellement au système dans la mesure où ils ont des choses à perdre si ce système devait s’arrêter.…

Gérard Mordillat : Les grands bouleversements se font toujours à partir d’une minorité, jamais d’une majorité.

Il n’y a pas de sondage pour indiquer qu’une révolution va arriver.

Il y a une poignée d’hommes et de femmes pour voir la révolution se faire.


Voyez-vous un courant révolutionnaire dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui suffisamment puissant et bien organisé ?

Gérard Mordillat : Je ne vois pas de courant puissant et organisé.

Je peux par contre constater une sorte de colère latente extrêmement puissante, une sorte de bouillonnement où j’ai très souvent le sentiment que les uns et les autres attendent le signal.

Je pense qu’un courant organisé serait inadéquat à la situation actuelle parce que plus personne n’est prêt à suivre des mots d’ordre.


Quelles sont, selon vous, aujourd’hui, les forces alternatives ? Les organisations syndicales représentent-elles par exemple encore un contre-pouvoir ?

Gérard Mordillat : En France, je ne crois pas que les forces syndicales représentent encore réellement un contre-pouvoir. D’abord parce que les syndicats se sont laissés enfermer dans la dénomination de « partenaires sociaux », ce qui me paraît insupportable. Le risque est qu’ils deviennent des courroies de transmission des desiderata patronaux et gouvernementaux. La CFDT, en France, a ainsi signé cet accord insupportable « sur la compétitivité et la sécurisation de l’emploi », cette soi-disant sécurisation du travail, la flexi-sécurité, qui est un terme de la novlangue pour expliquer qu’il s’agit en fait d’une mesure pour licencier les gens plus facilement.

Et on en revient à ce que je disais précédemment. Les cercles dirigeants des syndicats finissent par vivre en vase clos et à défendre leur propre intérêt, c’est-à-dire celui de leur propre pouvoir à l’intérieur du syndicat.

Je crois par contre beaucoup aux organisations par associations et par débordement des associations et des syndicats. Il y a eu un exemple assez frappant en France à l’occasion du référendum sur le projet de constitution européenne. Tous les cercles dirigeants militaient en faveur du texte. Or les Français se sont mis à lire ce document illisible, et même à le lire très attentivement. Ils se sont réunis pour en parler, dans des cafés, dans des librairies, en dehors des organisations syndicales, en dehors même sans doute des associations. Ce fut un travail extraordinaire de conscience citoyenne qui a fait basculer les choses. Il y a ensuite eu un déni de démocratie quand on a fait passer le même texte sous un autre nom et sans consulter les gens [10]

Bref, je crois que les forces sont bien présentes. Je crois à l’intelligence populaire qui se fédère d’un seul coup, et contre qui, quand elle se met en œuvre, nul ne peut résister.

Je me souviens ainsi avec une grande admiration comment les gens de Lip [11] s’étaient organisés et comment sur le plan de l’intelligence économique, commerciale, politique et syndicale, ils avaient créé quelque chose qui demeure extraordinaire. On comprend pourquoi ils ont été combattus et pourquoi ils ont été abattus : parce qu’ils montraient, par l’exemple, qu’on pouvait penser le monde autrement.

Je dirais la même chose pour les gens qui ont lutté pour le Larzac [12], et qui sont aujourd’hui à la pointe des combats contre l’extraction du gaz de schiste ou des cultures d’OGM.


Cependant, il s’agit souvent d’objectifs circonstanciels et limités…

Gérard Mordillat : Oui, bien sûr. Mais je crois que ces objectifs circonstanciels et limités peuvent devenir soudain des objectifs généraux. Quand je repense à l’aventure de Lip, je regrette parfois que dans les conflits contemporains, des salariés ou des entreprises menacés ne développent pas une réflexion, une intelligence et une organisation aussi puissante et aussi novatrice.

Je pense qu’il faut se nourrir de ces exemples-là et les développer.

En le disant, je mesure aussi la difficulté de ce genre de choses, je ne suis pas dans le rêve d’un monde idéal où il suffirait qu’on pense les choses pour qu’elles se réalisent. Mais je crois que cet esprit-là est dans l’air et qu’il y aura sans doute, je l’espère, un jour une étincelle.

Un de mes amis enseigne à Normale sup’, cette école qui forme l’élite de l’élite de la nation. Il m’a dit qu’un groupe d’étudiants se réunissait une fois par semaine pour discuter de certains passages de Marx. Pourquoi ? Parce que, soudain, cette future élite a pris conscience qu’elle était menacée.


Les gens n’ont-ils pas une espèce de peur par rapport à la situation actuelle. Ils se rendent compte que cela va de plus en plus mal. Cette peur-là ne se transforme-t-elle pas en repli sur soi et en vote pour des partis d’ordre plutôt qu’en volonté de changement, un peu à l’image des années 1930 et le début de la montée du fascisme en Europe ?

Gérard Mordillat : Là aussi, avec la destruction du tissu industriel, le chômage galopant, vient, en même temps, une acculturation. Dans ce registre, les syndicats ne jouent plus aucun rôle alors qu’il y avait avant une grande ambition d’éducation populaire. Cette éducation reposait aussi sur le fait que les uns et les autres avaient un emploi, une vie sociale.

Quand j’étais enfant, il y a avait deux grandes forces structurantes, d’un côté le Parti communiste, de l’autre l’Église. Les deux investissaient toutes leur force dans la culture. Il fallait lire, aller au cinéma, au théâtre, il fallait voyager, faire du sport, être avec les autres.

Aujourd’hui, je ne suis pas certain qu’on puisse encore pouvoir avoir ce type de discours avec des gens qui n’ont connu que le chômage et des petits boulots.

Encore une fois, on a mis dans la tête de ces gens que l’individualisme était une sorte d’aboutissement de l’individu. On leur a dit, comme l’a fait Sarkozy, qu’ils étaient les héritiers des cathédrales et des rois, or que voient-ils à leur niveau ? Ils voient qu’ils vivent comme des clochards, certains enfants de l’immigration ayant plus de biens qu’eux.

C’est ensuite très facile de leur désigner les responsables de cette situation, et c’est pour ça que le FN fait de tels scores.


On en revient souvent à une même question : que faire pour que les choses changent ?

Gérard Mordillat : Par provocation je dis parfois qu’il nous faudrait un De Gaulle au pouvoir, qui dirait « non » à une série de dérives. De Gaulle avait une vision du monde. Que je ne partageais pas spécialement, mais au moins il en avait une.

La Révolution française a mis sur le même pied la liberté, l’égalité et la fraternité. Pourquoi l’égalité est au milieu ?

La liberté poussée à l’extrême peut amener l’oppression, le capitalisme en est un exemple. La fraternité, aujourd’hui, on dirait la solidarité, est ce à quoi on devrait aspirer mais elle n’est pas une vertu innée de l’individu.

Donc, l’égalité, située au milieu, doit assurer, via l’intervention de l’État, un juste équilibre entre la liberté (ce à quoi chacun aspire) et la fraternité/solidarité (qui devrait être l’état naturel de la nation). C’est pour cette raison que le terme égalité était placé au milieu. C’était extrêmement bien pensé.

Or, aujourd’hui, cette égalité est disqualifiée, on l’assimile à l’égalitarisme, au fait qu’on devrait tous être pareils, comme dans la Chine de Mao…Mais ce n’est pas ça du tout l’égalité. (D’ailleurs, la propriété privée a été reconnue par les révolutionnaires de 1789.) L’égalité, c’est cet équilibre entre les deux autres termes. Et cet équilibre est aujourd’hui rompu quand on voit qu’un homme peut gagner en une heure ce qu’un autre ne gagnera pas en une vie. Si la Constitution reconnaît à chacun des droits équivalents, ne pas avoir les possibilités d’exercer ses droits, c’est ne plus être dans une République. Quand on a ni travail, ni logement, il n’y a pas d’égalité des droits.


"Quand on s’adresse intelligemment à un public, la réponse est intelligente.”

Vous avez mené des investigations approfondies sur l’histoire du christianisme et de l’islam*, analysés des anciens textes religieux, pour en faire une sorte de critique historique. Quel lien faites-vous entre cette analyse de textes religieux et votre analyse de la société d’aujourd’hui ?

Gérard Mordillat : Le lien entre les deux, c’est la littérature. Mes travaux sur l’origine du christianisme puis ceux, aujourd’hui, sur l’origine de l’islam, montrent que les seuls témoins fiables ce sont les textes.

S’interroger sur des textes religieux anciens ou s’interroger sur des textes d’aujourd’hui relève d’une même approche. Autrement dit, comment lire le texte et, par extension, comment lire le monde ?

Nous sommes tous, malheureusement, autant que nous sommes, pris la main dans le sac d’être des lecteurs ou des spectateurs distraits.

Ces différents travaux que j’ai effectués sont un appel, à moi-même et aux autres, à essayer d’être un lecteur plus lucide, plus attentif, plus profond. Car les choses que nous lisons sont souvent des leurres, des masques qui nous empêchent de voir le réel.


Écrire avec la caméra ou avec un stylo, c’est au fond un peu la même chose…

Gérard Mordillat : Oui. Filmer, c’est une forme d’écriture et je ne vois pas pourquoi je me priverais aujourd’hui de cette forme d’écriture. Si Zola, Balzac ou Victor Hugo avaient connu le cinéma, je suis convaincu qu’ils auraient aussi vraisemblablement fait des films.

Bref, les questions qui se posent à un auteur, que cela soit sur un écran ou devant une feuille blanche, sont les mêmes.


N’était-il pas plus facile de faire passer votre message sur le christianisme auprès d’un large public, que votre réflexion d’aujourd’hui sur la situation sociale contemporaine ?

Gérard Mordillat : Oui, sans doute. Il faut dire que L’origine du christianisme* était un feuilleton télévisuel, en plusieurs épisodes. Nous avions donc fait le choix d’un vecteur particulier qui est le petit écran. Personnellement, je suis convaincu qu’il n’y a pas de genre audiovisuel noble, le cinéma, et un autre vulgaire, la télévision. Il s’agit juste de deux vecteurs de diffusion différents. Et si nous voulions toucher un public large, la télévision était le moyen le plus adapté. Chaque épisode de L’origine du christianisme réunissait d’ailleurs plus d’un million huit cent mille téléspectateurs !

Roberto Rosselini faisait aussi de la télévision – principalement parce que ça coûtait moins cher que le cinéma – sans avoir le sentiment de rétrogradation, au contraire. Combien de cinéastes voudraient avoir tourné La prise du pouvoir par Louis XIV, ce grand film du réalisateur italien produit par et pour la télévision ! Les œuvres comptent, le vecteur ne compte pour rien.


Néanmoins, dans le choix des thèmes, n’y a-t-il pas une certaine censure qui s’exerce de la part des chaînes ? Il y a des sujets que vous abordez dans la littérature (par exemple dans Le Grand retournement*), qu’on ne verra pas en prime time sur une chaîne de télévision…

Gérard Mordillat : En effet. En France, les responsables des télévisions publiques sont à ce point dans la sujétion des politiques qu’ils sont toujours au-devant des désirs supposés de ces derniers. Tout ce qui risquerait de froisser le pouvoir, quel qu’il soit et quelle que soit la personne qui l’incarne, est laissé de côté.

D’autre part, et cela me semble encore plus terrible, les responsables des chaînes de télévision ont une tendance à projeter leur propre ignorance sur le public. Or, le public n’est pas du tout ignorant. Ce discours récurrent qui voudrait qu’on réalise des programmes toujours plus bêtes pour avoir plus de spectateurs est absolument faux. On projette une médiocrité sur les gens qui s’attendent eux à autre chose.

Pardonnez-moi de citer ces deux exemples mais nous avons atteint les records d’audience d’Arte avec Corpus Christi*, Les origines du christianisme* et L’apocalypse*. La démonstration est faite. Quand on s’adresse intelligemment à un public, la réponse est intelligente.

La télévision publique ne devrait pas craindre d’affronter le réel et d’avoir une ambition esthétique. Or, nous sommes actuellement dans le règne du toujours moins, du toujours plus bas, du toujours plus bête. Bien entendu, j’essaie de combattre ça.


Ainsi, pour votre film Le Grand retournement, vous n’avez pas pu compter sur des avances financières des chaînes, sur des aides publiques. Mais de l’aide personnelle de la réalisatrice, scénariste et productrice française, Véra Belmont…

Gérard Mordillat : Nous savions pertinemment bien qu’il s’agissait d’un film de protestation, de combat, et donc qu’on n’allait pas nous dérouler le tapis rouge. Nous savions qu’aucune chaîne de télévision n’investirait un seul centime dans un projet qui est à la fois une critique du système libéral, une critique du système politique, et qui, en plus, était en alexandrins. Ça faisait évidemment beaucoup !

Par ailleurs, nous savions que les différentes commissions qui accordent des subventions mettent toujours beaucoup de temps à se décider, et qu’en plus, la tentation de ces organismes est de faire des choix par le consensus, par le milieu, et donc que l’originalité est plutôt un handicap. Or, s’il y avait bien un projet original parmi les projets originaux, c’était le nôtre. Véra Belmont a donc fait ce que plus aucun producteur européen ne fait plus : mettre son propre argent dans le projet.


Certains vous ont reproché d’avoir délibérément opté pour un décor unique, une mise sur scène plutôt qu’une mise en scène du texte…

Gérard Mordillat : Ceux qui m’ont reproché ça ne réfléchissent pas beaucoup. C’était d’abord très important pour moi que cela se passe dans une friche industrielle en ruine.

Il y a des images de l’extérieur au début du film et à la fin du film, pour le reste, tout se passe à l’intérieur, dans un cercle fermé où l’extérieur n’existe pas, où des hommes vêtus de mêmes costumes, arborant les mêmes décorations, parlant la même langue, vivent ce petit drame entre eux et on sent bien qu’ils sont finalement interchangeables.

Or, ce huis clos, cette espèce de lien incestueux entre le pouvoir politique et le pouvoir financier s’exprimait justement par ce lieu clos. C’était très important.

Pour ce qui est de la dimension théâtrale, je l’assumais à 100%.

Quand François Hollande, président de la République, ou Jean- Marc Ayrault, son Premier ministre, reçoit les dirigeants des quatre plus grandes institutions bancaires françaises, dans quoi sommes-nous si ce n’est le théâtre ? Il y a un protocole, il y a une façon de s’adresser les uns aux autres, une façon de se répondre, une façon de s’asseoir autour de la table, etc. En fait, cette dimension théâtre touchait au réel, c’est-à-dire à la cérémonie de la rencontre républicaine entre des responsables financiers et des responsables politiques.


Cette dimension dramatique est par ailleurs accentuée par l’usage des alexandrins…

Gérard Mordillat : Bien entendu. Dans cette logique théâtrale, le choix d’utiliser les alexandrins n’était d’ailleurs pas un obstacle, au contraire. Rester à l’intérieur jusqu’au bout était un choix puisqu’à la fin un acteur monte sur une grande échelle et regarde au loin pour voir justement qu’il existe un extérieur, qu’il se passe autre chose ailleurs. Or, s’il y a bien une critique que l’on peut faire aujourd’hui, au système politique et financier, c’est de vivre dans un vase clos, ce cercle incestueux où ils sont finalement tous les mêmes ! Pierre Moscovici, l’actuel ministre français des Finances fut vice-président du Cercle de l’industrie, un lobby patronal créé par… Dominique Strauss-Kahn.

Propos recueillis par Jean-Jacques Jespers, avec l’aide de Jérémie Detober pour la retranscription.


[1] Pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, en 1976.

[2] La Voix de son maître, 1978.

[3] Tous dans la rue – Une analyse critique de la réforme sarkozyste des retraites et des mouvements sociaux qu’elle a suscités en 2010, Paris, Le Seuil, 2011.

[4] Le film est sorti en janvier 2013 et « tourne » dans les salles d’art et d’essai.

[5] Tous ces films sont disponibles en coffrets de DVD édités par Arte.

[6] Corpus Christi, Mille et une Nuits/Arte Éditions, 1997.

[7] Avec Frédéric Jacquet.

[8] Entretien avec Clémentine Autain et Catherine Tricot dans Regards. www.regards.fr.

[9] Les astérisques renvoient au texte de présentation ci-dessus.

[10] Le texte refusé par les électeurs néerlandais et français en 2005 a été légèrement modifié puis approuvé par les 27 chefs de gouvernement réunis à Lisbonne dans un sommet informel les 18 et 19 octobre 2007 et, lors du Conseil européen des 12 et 13 décembre 2007, ceux-ci ont signé le Traité dit « de Lisbonne », remplaçant la Constitution européenne et reprenant ses termes essentiels. Ce texte ne fut plus soumis à référendum. (NDLR).

[11] Durant plusieurs années (1970-1977), les travailleurs en grève de l’usine d’horlogerie Lip à Besançon ont mené une action exemplaire à plusieurs points de vue, pratiquant l’autogestion démocratique et reprenant la production et la vente de montres à leur compte. Leur action a suscité une vaste solidarité. Afin d’éviter la contagion, le gouvernement de Valery Giscard d’Estaing fera mettre l’entreprise en liquidation forcée en 1977. (NDLR)

[12] En octobre 1971, le gouvernement français décidait d’agrandir le camp militaire du Larzac, dans les Causses. Les paysans locaux et leurs sympathisants s’opposèrent à ce projet d’extension, qui fut annulé en 1981 par François Mitterrand, après dix ans de lutte non violente. (NDLR)