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“La Flandre de demain” vue par le SP.A

Jean-Paul GAILLY
Sociologue, ancien formateur syndical, militant politique de gauche partisan d’une dynamique rouge-verte, il est dans l’aventure de Politique depuis sa création. Il affectionne particulièrement la (...)

Adopté par le SP.A lors de son congrès du 8 juin dernier, ce texte, basé sur les valeurs « de liberté, d’égalité et de solidarité » [1], est censé succéder comme référence doctrinale à la Charte de Quaregnon [2]. Dans les faits, celle-ci ne servait plus de boussole aux socialistes flamands depuis bien longtemps…

Mais, aujourd’hui, ils ont clairement voulu marquer le coup et affirmer en quelque sorte une refondation de leur pensée politique.

On est frappé par l’absence, dans la déclaration de principes elle-même, de toute mise en cause de l’actuel modèle européen.

Au moment où les socialistes et sociaux-démocrates d’Europe occidentale tiennent à se démarquer de la vieille Internationale socialiste au profit d’un nouveau regroupement, un tel évènement ne manque pas d’intérêt [3].

Les médias ont abondamment parlé de la résolution s’opposant à l’interdiction du port de signes convictionnels distinctifs dans les administrations. Yasmine Kherbache, cheffe de groupe socialiste à Anvers (et cheffe de cabinet adjointe du Premier ministre) a défendu vigoureusement cette position [4]. La presse a également souligné le soutien du SP.A aux « sanctions administratives communales » (SAC) décidées par le gouvernement fédéral dont il fait partie, contre l’avis des Jongsocialisten bien esseulés dans ce débat. Dont acte.

Ce qui n’y est pas

Ce qui frappe en première lecture dans ce document [5], c’est ce qui ne s’y trouve pas, ou pas explicitement. Tout d’abord, comme le fait observer Marc Hooghe [6], politologue à la KUL, on est frappé par l’absence, dans la déclaration de principes elle-même, de toute mise en cause de l’actuel modèle européen, pourtant mis sérieusement sous pression par la conjugaison d’une politique d’austérité aveugle et d’une montée énorme du chômage. Ensuite, on remarque l’absence de l’État fédéral belge. Surprenant pour un parti qui a, en général, tenu à avoir une approche constructive de la Belgique fédérale. Le document et les résolutions annexes énoncent cependant des orientations politiques importantes pour le SP.A, qui ne peuvent être réalisées, même après la 6e réforme de l’État, qu’en combinant les niveaux régionaux et fédéraux, notamment en matière de fiscalité et de sécurité sociale. Enfin, le seul niveau de pouvoir totalement absent, c’est celui de la Région de Bruxelles-Capitale. Faudrait-il en déduire que le SP.A n’a aucun projet pour Bruxelles ?

Il en ressort que, dans son nouveau document doctrinal, le SP.A ne veut avoir qu’une seule référence : la Flandre. Ce choix est délibéré et donc significatif.

Enfin, on se rappellera que, dans les années 80, les socialistes flamands ont porté haut les couleurs du désarmement, ce qui faisait d’ailleurs leur originalité dans le paysage politique belge. Et pourtant : aucune pensée politique internationale dans cette nouvelle charte… Pas un mot non plus sur la mobilité durable, autre thème majeur de leur action de l’après-2000, qui leur avait pourtant bien réussi sous la présidence de Steve Stevaert.

Les socialistes flamands veulent donc se démarquer sur un nombre limité de terrains : l’économie, la fiscalité, la sécurité sociale, le vivre-ensemble, l’enseignement, quitte à en laisser d’autres à l’abandon. OK pour une stratégie électorale. Mais pour un document doctrinal ?

Les accents

Pour en savoir plus, il faudra se reporter sur les résolutions adoptées par le Congrès qui semblent moins tournées vers le marketing électoral. Celles-ci sont ventilées en trois chapitres.

Diversité. L’extrait qui suit est très significatif de l’option du SP.A, en contraste avec le climat politique qui prévaut actuellement en Flandre : « Nous avons trop longtemps mis l’accent sur nos différences, nous avons vécu trop longtemps les uns à côté des autres au lieu de vivre ensemble. Nous voulons une société où chacun peut être lui-même – avec un respect réciproque de nos spécificités religieuses, culturelles et sexuelles – et où chacun contribue selon ses capacités... […] Pour les nouveaux arrivants, c’est le même principe de citoyenneté partagée qui prévaut : celui qui séjourne dans notre pays n’est pas un immigré mais un citoyen. Avec des droits et des devoirs. »

Économie. Le SP.A se livre à une critique acerbe des modèles anglo-saxon et allemand. Il affirme sa préférence pour une approche sociale-démocrate et pour ce qu’il nomme un « développement inclusif ». Il souligne combien les pays qui ont une fiscalité progressive résistent mieux à la crise, mais aussi combien elle est, selon lui, mal mise en œuvre dans notre pays. Bien entendu, il faut répartir plus équitablement la charge de l’impôt, avec un accent particulier sur la lutte contre la fraude (où son secrétaire d’État John Crombez est très investi). Enfin, il montre sa volonté de soutenir l’entrepreneuriat durable, innovant et social.

Égalité. Cette pierre angulaire de la gauche est déclinée sur plusieurs axes : l’enseignement, les soins de santé et la lutte contre la pauvreté.

Le SP.A estime que l’enseignement ne remplit pas convenablement sa fonction d’épanouissement des talents et ne garantit pas suffisamment l’égalité des chances. Il plaide donc pour des trajets plus individualisés.

En matière de santé, le constat est fait d’une persistance des inégalités, malgré le système actuel de sécurité sociale. Le SP.A confirme son rejet du développement d’assurances privées et met l’accent sur la médecine de première ligne (dossier médical global) en plaidant pour un plus grand recours à des interventions forfaitaires, une plus grande maîtrise des tarifs et honoraires, une meilleure gestion hospitalière…

En matière de lutte contre la pauvreté, une attention particulière est portée aux enfants et aux parents isolés, ainsi qu’à la prise en compte du phénomène des « travailleurs pauvres ». Le SP.A maintient bien entendu son choix de l’État social actif, qui constitue à ses yeux l’approche la plus efficace dans la lutte contre la pauvreté.

Le langage

Le choix des mots est toujours important dans un congrès de parti, et encore plus pour un texte ayant ce niveau d’ambition. On est donc frappé par la formulation très simple du texte de base qui s’adresse à monsieur/madame tout-le- monde : « Le marché n’est pas libre en soi. Il est utilisable et il peut procurer du bien-être à chacun, mais uniquement si nous le régulons ensemble ». Dans ce chapitre, le SP.A pointe à la fois les initiatives coopératives de citoyens et l’action du pouvoir politique comme moyens d’action en matière économique, en prenant notamment comme exemple le secteur de l’énergie.

C’est la même approche pédagogique qui prévaut pour les quatre autres thématiques : « Nouveaux temps, nouvelles sécurités » (sécurité sociale), « Une nouvelle répartition de l’impôt » (fiscalité), « Aussi longtemps que tu respectes ce que nous partageons, tu mènes ta vie comme tu l’entends » (diversité) et « Nous ne transigeons pas en matière d’égalité » (enseignement).

Indépendamment du contenu, on ne peut que saluer l’effort d’accessibilité réalisé.

Mais en voulant faire simple, on peut commettre des bévues. On ne peut passer sous silence la phrase qui suit : « Il y a 50 ans, la solidarité allait de soi, lorsque nous parlions la même langue, avions la même couleur de peau et la même religion ». Ah bon ? « La solidarité allait de soi » ? C’est nier tous les combats de la gauche belge, donc aussi flamande. « Nous avions tous la même langue » ? Dans le contexte belge, l’affirmation est assez surréaliste. « Nous avions tous la même couleur de peau » ? Qu’en pensent donc les mineurs immigrés au Limbourg dans les années 60 ? « Nous avions tous la même religion » ? Il n’y avait peut-être pas beaucoup de protestants, mais bien quelques libre-penseurs, non ? Et parmi eux beaucoup de socialistes flamands...

Flou artistique

On peut rejoindre Willy Vermeersch [7], rédacteur en chef de la revue Samenleving & Politiek, pour qui ce texte constitue un contrepoint à la politique identitaire et à l’approche cynique de l’État-providence promues en Flandre par la droite. Mais on reste dubitatif quant à l’ambition de ce document : il s’agit plus d’un programme électoral amélioré que d’un vrai texte de référence, et le tout reste enrobé d’un certain flou artistique quant à sa mise en œuvre dans la réalité politique européenne, fédérale et régionale.

Quoi qu’il en soit, ce nouveau manifeste constitue sans doute un épisode important de la recherche par les socialistes flamands d’une place bien à eux au centre-gauche de l’échiquier politique en Flandre [8], où ils tentent à nouveau de séduire de nouveaux électeurs tout en gardant leur base traditionnelle. Ce n’est certes pas une tâche aisée. L’avenir nous dira si le congrès de Leuven du 8 juin 2013 a réellement posé les bases d’un plus grand poids politique pour le SP.A.

[1] Le terme utilisé n’est pas « solidariteit », mot usuel dans les discours socialistes et syndicaux, mais « verbondenheid », mot qui traduit plutôt un lien, une appartenance commune, une communauté de destin.

[2] Document fondateur du Parti ouvrier belge adopté en 1894.

[3] On fait ici allusion au lancement de l’« Alliance progressiste » le 26 mai dernier à Leipzig à l’occasion du 150e anniversaire du SPD (le parti social-démocrate allemand). Si la plupart des partis membres de l’IS s’y retrouvent, certains en ont été écartés (comme le Parti travailliste israélien, trop engagé dans la colonisation, ou le Parti socialiste italien qui n’est plus qu’un fantôme). Et, surtout, on y retrouve le Parti démocrate des États-Unis. Voir http://progressive-alliance.info.

[4] Toutes les femmes socialistes en Flandre ne partagent pas ce point de vue. Voir “De geloofwaardigheid van de SP.A is bijzonder laag geworden als het over diversiteit gaat”, Tessa Vermeiren, De Morgen, 28 mai 2013.

[5] “Vlaanderen van morgen”, voir www.s-p-a.be.

[6] “Leuven is Quaregnon niet”, De Morgen, 10 juin 2013

[7] “Welk ‘Vlaanderen van morgen’ kiezen we in 2014 ?”, Knack, 8 juin 2013

[8] « La quête sans fin des socialistes flamands », Carl Devos et Steven Lannoo, Politique, n°62, décembre 2009.