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23.07.2013

Bourgas et Limassol : les zones d’ombre

Paul DELMOTTE
Politologue, spécialisé sur les problèmes du monde arabe, Professeur de politique internationale à l’Institut des Hautes Études des Communications Sociales (IHECS) et membre de l’Association (...)

Le 18 juillet 2012, une bombe tuait 5 touristes israéliens à l’aéroport de Bourgas, en Bulgarie.

« Dans les heures qui suivent », écrit Baudouin Loos [1], les États-Unis et Israël incriminaient le Hezbollah.

Pourtant, constate Loos, ce n’est que le 5 février qu’il fut fait état d’« informations concernant des financements et une appartenance [à l’aile militaire du] Hezbollah de deux personnes dont l’auteur [de l’attentat] », appartenance présentée comme une « supposition solide » par le ministre de l’Intérieur bulgare, Tsvetan Tsvetanov.

Or, onze jours avant l’attentat, un Libano-suédois, Hossam Taleb Yacoub, avait été arrêté à Limassol (Chypre) en tant que membre présumé du Hezbollah qui avait, selon le Washington Post, éveillé les soupçons par sa « fascination pour les faits et gestes des touristes juifs ». Jugé, début mars 2013, à Limassol, pour « conspiration en vue de commettre un crime », Hossam Taleb Yacoub sera reconnu coupable le 21 mars suivant et condamné une semaine plus tard à quatre ans de prison. Le même jour, à Jérusalem, Barack Obama déclarait que « tous les pays épris de justice, devraient appeler le Hezbollah une organisation terroriste ».

C’est, remarquent certains, l’attentat de Bourgas qui aurait remis sous les feux de l’actualité ce procès – auquel, chose peu commune donne à entendre Le Monde [2], assistaient des envoyés spéciaux du New York Times et du Washington Post – et, partant, le Hezbollah.

Lors de son procès, Yacoub aurait admis avoir été chargé de se renseigner sur les arrivées d’avions venant d’Israël et sur les bus transportant les touristes israéliens. Et affirmé avoir déjà effectué 6 missions à Chypre depuis décembre 2011.

Pourtant, Christophe Ayad du Monde constate qu’il n’est pas courant qu’un agent du Hezbollah – « bien bavard », juge un autre collaborateur du journal [3] – se fasse pincer « en pleine préparation d’attentats et qu’il avoue son appartenance à la branche clandestine de la milice chiite » [4]…

Plus, selon Haaretz, les informations incriminant Yacoub auraient été transmises par les services israéliens… le jour même de l’arrivée de ce dernier à Chypre [5].

Le Procureur ne retiendra toutefois que 8 chefs d’accusation sur 17, écartant ceux relatifs au terrorisme [6].

Pour le journaliste étasunien Gary Porter, le fait que les soupçons n’aient été portés contre le Hezbollah qu’après la mi-janvier indiquerait – selon le ministre de l’Intérieur bulgare, Tsvetan Tsvetanov lui-même – que cela a été fait « sous la pression de Washington » [7].

Si Shimon Peres estimait, le 21 février 2013, que la participation du Hezbollah à l’attentat de Bourgas a été « prouvée », concluant le mois suivant à Bruxelles qu’« il n’y a pas de neutralité » qui tienne vis-à-vis du Hezbollah, qu’en est-il cependant des déclarations de la procureure bulgare chargé un temps de l’enquête, Mme Stanella Karadhzova, selon qui une carte SIM de la compagnie marocaine Maroc Telecom avait été retrouvée sur les lieux de l’attentat ? Mme Karadhzova sera limogée après cette déclaration…

Qu’en est-il des déclarations du journaliste bulgare Slavi Angelov selon qui les enquêteurs n’auraient pas trouvé de liens avec le Hezbollah ? Qu’en est-il des informations d’un service de renseignement « allié » et d’un ex-chef d’enquête bulgare selon qui l’un des deux suspects aurait été lié à Al-Qaïda ? Par ailleurs, selon l’AFP, plusieurs députés de l’opposition bulgare se seraient plaints de l’absence de preuves irréfutables lors d’une réunion du Conseil de sécurité bulgare. Qu’en est-il aussi des propos du ministre bulgare Nicolaï Mladenov qui, devant le Conseil des ministres européens des Affaires étrangères, recommandait d’éviter toute précipitation en ce qui concerne le classement du Hezbollah en tant qu’organisation « terroriste », précisant « qu’il faudrait des semaines sinon des mois avant la fin de l’enquête » [8] ?

Enfin, selon le Centre d’étude de la démocratie bulgare, la Bulgarie « n’a pas les capacités d’investigation pour ce type d’attentat et compte sur des informations fournies par des services secrets étrangers ».

Quelles auraient par ailleurs été les motivations du Hezbollah à commettre l’attentat de Bourgas ? Certains y voient une opération de « représailles » contre l’assassinat par les services israéliens d’Imad Moughden, chef militaire du Hezbollah, à Damas en février 2008 ? D’autres une réplique aux assassinats de scientifiques iraniens impliqués dans le programme nucléaire de Téhéran.

La question demeure cependant : pourquoi le Hezbollah, qui depuis des années a déployé tous ses efforts à s’intégrer à la vie politique libanaise [9] et apparaître comme un « interlocuteur valable » – pourquoi, « déjà embarrassé par le bourbier syrien », irait-il commettre des actions qui le ramèneraient vingt-cinq ans en arrière ? » [10].

Comme l’écrivait Christophe Ayad, « pour le Hezbollah, l’affaire chypriote – et celle concomitante de Bulgarie – tombe au plus mal ».

[1] http://blog.lesoir.be/baudouinloos/2013/02/21/le-hezbollah-a-t-il-perpetre-lattentat-de...

[2] Le Monde, 10-11 mars 2013

[3] Khaled Sid Mohand, 10-11 mars 2013

[4] Le Monde, 30 mars 2013

[5] Le 5 juillet, débutait également la présidence chypriote de l’UE…

[6] Yacoub a « catégoriquement démenti les accusations selon lesquelles il aurait été formé au maniement de l’explosif C-4 (Le Monde, 10-11 mars 2013)

[7] http://blog.lesoir.be/baudouinloos/2013/02/21/le-hezbollah-a-t-il-perpetre-lattentat-de...

[8] http://blog.lesoir.be/baudouinloos/2013/02/21/le-hezbollah-a-t-il-perpetre-lattentat-de...

[9] Notons, par exemple, les convergences entre le patriarcat maronite et le Hezbollah en matière de réforme du confessionnalisme politique et l’accueil chaleureux fait par le parti au pape en septembre 2012.

[10] Le Monde, 10-11 mars 2013