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23.07.2013

Haro sur le Hezbollah

Paul DELMOTTE
Politologue, spécialisé sur les problèmes du monde arabe, Professeur de politique internationale à l’Institut des Hautes Études des Communications Sociales (IHECS) et membre de l’Association (...)

L’engagement assumé du Hezbollah libanais aux côtés du régime de Damas a plongé ce parti dans le même opprobre que celui, mérité, de son allié. Le « Parti de Dieu » se serait-il « tiré une balle dans le pied » ? Et, quoi qu’il en soit, pour quelles raisons ?

Certes, avant la bataille de Qusayr qui, du 19 mai au 5 juin, a scellé dans le sang l’alliance Hezbollah/Damas, le « Parti de Dieu » était déjà loin d’être en odeur de sainteté. Ce que l’on a présenté comme un « coup de force » du Hezbollah en 2008 puis l’attentat de Bourgas en Bulgarie, ont conduit à donner de celui-ci une image conquérante et agressive. À cet égard, Qusayr semble avoir marqué un tournant, suscitant une défiance accrue à son égard, particulièrement au Moyen-Orient.

Offensive ou défensive ?

Le Hezbollah « à tout à perdre dans l’éclatement d’un conflit domestique et joue profil bas sur la scène intérieure », commentait Le Monde début septembre 2012 [1]. Que s’est-il donc passé ?

Les motivations de l’engagement du Hezbollah en Syrie relèvent de préoccupations à la fois communautaires, libano-libanaises et découlant de la géopolitique régionale.

En octobre 2012, le secrétaire-général du parti, Hassan Nasrallah, évoquait le sort des habitants de 23 villages peuplés de Libanais chiites, mais situés (depuis les découpages frontaliers de 1920) en territoire syrien. Dans la région de Qusayr, précisément. Pour la journaliste Scarlett Haddad, pourtant collaboratrice de L’Orient-le-Jour [2], ces villageois étaient « menacés dans leurs biens et leur vies » par la rébellion syrienne qui avait pris le contrôle de la région [3]. Et les prenait « régulièrement pour cible » [4]. D’où la formation d’une milice de quelque 5000 hommes, adhérents du Hezbollah, du Ba’ath ou du Parti social national syrien (PSNS), mais commandés par des officiers hezbollahis [5]. Ne pas les défendre n’aurait-il pas fait perdre au Hezbollah sa raison d’être ?

Par ailleurs, l’afflux de réfugiés syriens, principalement sunnites et hostiles au régime de Bachar Al-Assad, ne peut qu’être une source de préoccupation pour le Hezbollah. Désormais au cœur du conflit, les régions frontalières de l’Akkar et du Hermel voient aussi s’exacerber les tensions entre réfugiés syriens devenus pléthoriques [6] et Libanais « ordinaires », confrontés à la hausse de la criminalité qu’entraînent les conditions déplorables faites aux exilés.

Enfin, comme jadis celui des Palestiniens, cet afflux inquiète aussi nombre de chrétiens qui craignent qu’il affecte les rapports de forces communautaires dans le pays [7].

Au niveau libanais, si la reconnaissance officielle par le Hezbollah de son engagement aux côtés de l’armée syrienne a brusquement accru les tensions interlibanaises, celles-ci n’avaient toutefois pas attendu « l’aveu » de H.Nasrallah pour s’exacerber.

Nul n’ignore que, depuis au moins un an, le Courant du Futur (CdF), parti sunnite dont la figure de proue est Saad Hariri et qui est la cheville ouvrière de la coalition dite du 14-Mars, convoie combattants, armes et ravitaillement et transmet des fonds des pays du Golfe à la rébellion syrienne, entre autres via l’axe Tripoli-Ersal [8]. Les régions frontalières libanaises de l’Akkar et du Hermel, essentiellement sunnites et où recrute le CdF, sont des voies de trafics d’armes à destination de la rébellion débarquées à Tripoli et servent de terrain de repli aux insurgés syriens. Aux yeux du parti chiite, certaines factions de la rébellion syrienne projetteraient même de « sanctuariser » ces zones frontalières [9]. Or, c’est par la Bekaa, toute proche, que le Hezbollah réceptionne les armes iraniennes et que ses combattants transitent vers la Syrie.

Parallèlement, le Hezbollah a perçu la chute du gouvernement Mikati, en mars dernier, comme le prélude à l’instauration d’un fait accompli, à savoir la mise sur pied d’un gouvernement du 14-Mars dont il serait exclu et l’organisation d’élections qui lui auraient été défavorables. Tout cela sous les conseils de l’Arabie saoudite [10]. L’élection de Tammam Salam fut, ainsi, le résultat d’une contre-offensive du Hezbollah et de son allié chrétien, le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun. Elle témoignait cependant aussi du souci du Hezbollah de « faire baisser la rancœur de la rue sunnite », T.Salam étant un « obligé » de S.Hariri [11].

Au niveau régional, comme l’a déclaré explicitement H.Nasrallah, la guerre en Syrie est aussi perçue comme une tentative d’encercler le Hezbollah et de briser l’axe (Hezbollah/Syrie/Iran) dont il fait partie [12]. Ainsi, il est indubitable que l’alliance avec Damas répond principalement à la nécessité pour le « Parti de Dieu » d’assurer ses approvisionnements en armes, d’origine syrienne ou iranienne. D’où le caractère de « test » qu’a revêtu la bataille de Qusayr, position cruciale et déterminante pour le contrôle de Homs, celui de l’ouest du pays. Pour le régime syrien, la chute de Qusayr signifiait donc, à terme, la perte du « couloir » reliant Damas au « pays alaouite ». Pour le Hezbollah, la porte ouverte à son « encerclement ».

Voilà pourquoi Qusayr a réfuté l’idée, fort répandue au printemps dernier, selon laquelle le régime syrien était « cliniquement mort » [13].

Complot ?

L’étude réalisée, pour ce qui est du Liban, par l’éditorialiste As’ad Abukhalil des télégrammes diplomatiques étasuniens qu’avait révélés par Wikileaks [14] suggère l’existence d’« un complot visant à entraîner le Hezbollah dans une guerre civile » afin de le priver de son auréole de « parti de la résistance » à Israël. Les télégrammes semblent montrer qu’après l’échec israélien dans la « Guerre des 33 jours » [15], la stratégie adoptée a été celle d’une « libanisation » de la guerre contre le Hezbollah. Il s’agissait donc, selon les propos du leader de l’extrême-droite « chrétienne », Samir Geagea, de faire du « Parti de Dieu » un « problème intérieur », cause de tous les affres dont souffre le Liban. Et, dans le contexte actuel, de présenter la crise libanaise comme la seule conséquence du conflit en Syrie et, partant, de l’engagement du Hezbollah dans ce pays. C’est au vu de cette stratégie qu’il conviendrait de lire l’affaire du réseau de télécoms du Hezbollah qui, en 2008, a mené au « coup de force » du parti chiite, de même que les doutes laissés par l’attentat de Bourgas, les dénonciations et attaques contre l’armée libanaise ou encore les « provocations » du cheikh Al-Assir qui, dès novembre 2012, s’est affronté au Hezbollah à Saïda avant de s’en prendre à l’armée libanaise en juin dernier.

Rappelons qu’en mai 2008, la plupart des médias avaient présenté l’occupation manu militari de Beyrouth comme un « coup de force », voire un putsch du Hezbollah. D’autres avaient présenté les faits comme une riposte préventive à un complot ourdi par les États-Unis et même… l’Internationale socialiste, appuyés sur leur « relais » locaux : le CdF et Walid Joumblatt, le leader druze, président du Parti socialiste progressiste (PSP) et membre de ladite Internationale [16] qui déploie par ailleurs des efforts considérables pour rallier la minorité druze syrienne à la rébellion.

Déjà à l’époque, le but aurait été de « pousser le Hezbollah à la faute » en le faisant « tirer sur d’autres Libanais »… Beaucoup aussi ont noté la « retenue » du parti chiite qui, après avoir frappé durement les milices et la chaîne TV du CdF, avait très vite évacué la ville, en laissant le contrôle à l’armée.

Cet été, le nombre croissant de soldats de l’armée libanaise par des groupes sunnites – en particulier lors des affrontements suscités à Saïda par le cheikh salafiste Al-Assir le mois dernier (18 soldats tués le 23 juin) – est, logiquement, perçu par le Hezbollah comme révélatrice du projet de détruire la cohésion de l’armée, condition implicite d’une guerre civile et de la « libanisation » déjà évoquées des actions anti-Hezbollah. Comme la preuve aussi de ce que la rébellion syrienne et ses alliés libanais s’efforcent d’expulser l’armée libanaise des zones frontalières afin d’y avoir les mains libres [17]. Et les critiques de certains politiciens du 14-Mars envers l’armée nationale ne sont pas pour l’en dissuader.

S’ajoutent à cela, depuis février, les efforts israéliens, américains et de pays comme la France et le Royaume-Uni de faire inscrire le « Parti de Dieu » sur la liste des organisations « terroristes » de l’UE. Efforts qu’ont fait récemment – temporairement ? – capoter l’Irlande et la Suède.

Le Hezbollah en perte de vitesse ?

C’est la question que pose une spécialiste étasunienne de l’Université de Princeton, Aurélie Daher [18].

Pour A.Daher, considérer qu’une chute du régime syrien signifierait automatiquement le triomphe des ennemis du Hezbollah au Liban serait erroné. Et plus encore de prévoir une hostilité systématique d’un nouveau régime syrien à l’égard du « Parti de Dieu ». Cela parce que la montée en force (et en impact médiatique) des takfiri, les jihadistes sunnites, en Syrie et concomitamment au Liban, effraie non seulement les chrétiens libanais mais aussi bon nombre de sunnites, entraînant une « désorientation », voire un « éclatement » de la scène politique sunnite libanaise, le CdF apparaissant comme un très improbable rempart face aux radicaux sunnites du style du cheikh Al-Assir. Et cela d’autant plus au vu des compromissions du CdF avec ces derniers. Le Hezbollah apparaîtra-t-il sur la scène libanaise comme le seul capable de limiter les retombées de la crise syrienne ?

En un apparent paradoxe, poursuit A.Daher, l’engagement du Hezbollah se voulait-il une « anticipation des retombées de la chute de Bachar Al-Assad » [19] ? Le Hezbollah, comme l’Iran, sont-ils convaincus de pouvoir, quels qu’en soient les désavantages, conserver après la chute du régime de Damas – et cela grâce à l’implosion de la Syrie – « un sanctuaire stable et protégé » en misant sur l’appui des minorités confessionnelles chrétienne et alaouite ? Dès à présent des contacts existeraient entre des parties de l’opposition syrienne et Téhéran [20].

Peu nombreux aussi sont ceux qui rappellent que le Hezbollah n’a officialisé, fin avril, son soutien militaire à Damas qu’après des mois de démentis et de renvoi dos à dos de la responsabilité des violences commises en Syrie. Ni que le « Parti de Dieu » a refusé d’augmenter sa présence militaire en Syrie (au demeurant surévaluée [21]), de crainte de dégarnir le « front » du Sud-Liban [22]. Ni enfin que, tout en s’alliant au régime de Damas, le parti n’en a pas moins appelé au dialogue avec l’opposition syrienne [23].

Ces rappels suffisent-ils pour donner quelque crédit aux propos de Hassan Nasrallah dénonçant un « complot » contre son parti ourdi par Washington, Tel-Aviv, Ryad, le 14-Mars et les takfiri ?

Ils incitent pour le moins à se départir d’une lecture trop courante des événements qui agitent le Pays du Cèdre.

[1] 9-10.09.12

[2] Journal « proche des préoccupations des chrétiens libanais », nous précise le Courrier international

[3] http://www.lorientlejour.com/article/815470/de-qoussair-a-beyrouth-un...

[4] A. Daher, in Diplomatie, n°62, mai-juin 2013

[5] Alternatives internationales, n°57, décembre 2012

[6] Sur 570 000 déplacés syriens au Liban, 380 000 seraient installés dans l’Akkar et la Bekaa. Selon certains ces réfugiés du Liban seraient au nombre d’1 million.

[7] Le Monde du 4 juillet 2013 note que certains pays du Golfe insisteraient pour que le Liban maintienne sa politique d’ouverture des frontières, mais sans tenir leurs promesses d’aide.

[8] Le Monde, 29 mai 2013

[9] Le Monde, 10 juillet 2013

[10] http://www.lorientlejour.com/article/815470/de-qoussair-a-beyrouth-un...

[11] Diplomatie, n°62, mai-juin 2013

[12] http://www.lorientlejour.com/article/815470/de-qoussair-a-beyrouth-un...

[13] Aurélie Daher, in Diplomatie, n°62, mai-juin 2013

[14] Réalisée en mai 2012, parue sur le blog d’Alain Gresh du Monde diplomatique, le 24 juin 2013

[15] Selon le titre de l’ouvrage de Gilbert Achcar & Michel Warshawski (Éditions Textuel, 2006), épisode mieux connu comme l’opération israélienne Juste Punition (12 juillet-14 août 2006)

[16] Le 16 décembre 2006, lors d’une réunion extraordinaire de l’Internationale socialiste (IS) à Beyrouth (16 décembre) organisée à l’instigation de W. Joumblatt et de S.Hariri, l’IS apporta son soutien explicite à divers représentants de la majorité. Le 26 avril 2008, le Hezbollah arrêtait le représentant du PS français à l’IS dans la banlieue sud de Beyrouth, l’accusant d’avoir photographié le bunker d’H.Nasrallah dans le cadre d’une opération américaine visant à assassiner le leader chiite.

[17] Le Monde, 10 juillet 2013

[18] Aurélie Daher est l’auteur de Le Hezbollah, mobilisation et pouvoir, PUF, 2013

[19] Diplomatie, n°62, mai-juin 2013

[20] Diplomatie, n°62, mai-juin 2013

[21] Diplomatie, n°62, mai-juin 2013

[22] Alternatives internationales, ibid.

[23] Aurélie Daher, in Diplomatie, n°62, mai-juin 2013