LE THÈME

Les serres de Laeken

Francis MARTENS
psychothérapeute et anthropologue

Le roi des Belges ne serait-il que l’ornement suprême des serres de Laeken ? Et dans ce cas, son rapport qualité-prix vaut-il le budget consacré à la liste civile ? Question irrévérenscieuse, certes, mais qui mérite d’être posée...

En effet, qu’en est-il de la fonction et de l’efficience d’un souverain privé de tout pouvoir autre que d’influence ? Est-elle devenue purement décorative ? S’agit-il d’un vestige chargé de donner un peu de patine à l’État ? Mais alors, le jeu en vaut-il la chandelle ? Ce parfum d’ancien régime mérite-t-il les privilèges liés à la fonction ? Et si oui, qu’en est-il alors de cette inégalité fondamentale, de ces prérogatives liées au « sang », dans un espace politique fondé sur l’égalité de droit entre les citoyens ? Si, tout compte fait, il n’en est rien, que signifie l’émotion des foules aux funérailles du roi Baudouin ? Les larmes de ceux-là même qui l’avant-veille auraient ricané à l’énoncé de son nom. Que veut dire l’affliction de compatriotes qui peu avant s’indignaient de son absence programmée à la signature de la loi sur l’avortement ? Le peuple, en fin de compte, est-il bête ? Est-il à ce point intoxiqué par Place Royale ou par Point de Vue et Images du Monde ? Le prix de la royauté, dans ce cas, vaut-il l’accès (payant), quelques semaines par an, aux allées parfaitement ratissées des serres de Laeken ?

Répondre à ces questions mériterait un in folio richement illustré. En attendant, tentons de cartographier quelque peu cet étrange domaine surplombé par un roi qui n’est plus un monarque, garanti par un souverain au pouvoir à ce point réduit qu’il doit ruser pour éviter d’avaliser ce qui heurte de plein fouet sa conscience. Cet épisode, en effet, n’a rien d’anodin. Les raisons qui, en un moment précis, choquèrent de nombreux citoyens sont ambiguës. Est-ce le fond du royal refus qui faisait problème, c’est-à-dire des opinions traditionalistes concernant la sexualité et l’interruption de grossesse ? Ou est-ce plutôt la révolte implicite du souverain contre l’étiolement d’un pouvoir réduit à n’être plus qu’une pure forme, c’est-à-dire l’apposition performative [1] d’une signature au bas d’un projet de loi adopté ailleurs ? Question subsidiaire, mais non moins importante : qu’est-ce donc alors que cette « pure forme », brisée en la circonstance par le roi Baudouin ? Simple apparat ou clef de voûte d’un système symbolique organisé par la Constitution, dans la mesure ou celle-ci offre à l’État belge un sol – grondwet – fécondé tout ensemble par le politique, le juridique et le philosophique.

Un « système symbolique »

L’expression « système symbolique » pouvant paraître volatile, il importe de la définir un peu. Car un système symbolique est tout sauf décoratif. Pour les membres d’une société humaine, le code symbolique a une valeur aussi déterminante que, pour les individus, le code génétique. Il en va du système symbolique comme de l’appareil respiratoire : tant qu’on a la santé, à la manière de l’air qu’on respire, il passe pratiquement inaperçu. Tant qu’on va psychiquement bien, l’usage du pronom « je » est parfaitement machinal. Si, par contre, le code symbolique [2] défaille, c’est le système relationnel tout entier qui se voit ébranlé, et avec lui les fondements mêmes de l’identité. Bientôt, c’est la folie qui entre en scène. Les règles du langage et tout ce qui, avec elles, prédéfinit les rapports entre les sexes, les familles, les générations, est particulièrement déterminant. Le code peut changer, mais sans lui c’est la confusion. La grammaire et le lexique peuvent évoluer, mais sans eux plus d’humanité. Le code symbolique vient orchestrer le vivier des différences en y puisant des indicateurs de comportements différenciés, eux-mêmes générateurs d’identité. Ainsi, la conduite d’un enfant, face à un homme âgé, ne sera pas la même que vis-à-vis d’un petit camarade. Elle variera, en outre, selon que cet homme est un inconnu, un parent ou le directeur de l’école. Et ainsi de suite. Pour faire un humain humainement viable, il faut deux transmissions : une génétique et une généalogique, laquelle, via la parole, transmet aux petits d’homme le mode d’emploi de l’humanité.

Il n’y a que la Loi (symbolisée éventuellement par le Roi) qui puisse venir tempérer les dangereux ébats de l’égalité et de la liberté, pour laisser place à une possible "fraternité"

En raccourci, on peut affirmer que, pour ne pas sombrer dans le chaos, toute société a besoin de différences savamment orchestrées. Cette orchestration, dans le mythe fondateur des Hébreux, est logiquement la première tâche dévolue au dieu de la Genèse. Quand la Belgique voit le jour, il y a belle lurette que « le ciel et la terre », « les eaux du dessus et celles du dessous », le masculin et le féminin, ont été séparés. Mais, sous le regard des Anglais, il reste à se différencier des Hollandais sans pour autant regagner le giron des Français. Contrairement à ces derniers, la révolution belge (1830) n’a pas chassé les « ci-devant », ni décapité Guillaume d’Orange : elle s’est empressée de le remplacer par un nouveau roi, Léopold de Saxe Cobourg Gotha. Bientôt promu « oracle de l’Europe », ce dernier n’en reste pas moins monarque constitutionnel : 1789 n’a pas œuvré en vain. Le roi des Belges est lié par une Constitution régissant son statut et ses actes. Celle-ci est modifiable en tout point via des mécanismes parlementaires contrôlés, depuis 1948, par le suffrage universel. Peu à peu, le pouvoir réel du roi s’est vu réduit comme une peau de chagrin. Aujourd’hui sa fonction apparaît comme essentiellement « symbolique ». Mais faut-il entendre ce mot au sens fort évoqué ci-dessus, ou dans l’acception banale désignant un rôle ou un acte dépourvu de tout poids réel ?

Un piège démocratique ?

Laissons cette question pour l’instant en suspens. Car il y a peut-être pire.L’institution royale en soi, même réduite à sa plus sobre expression, n’érige-t-elle pas en principe le type de différence le plus piégeant pour les institutions démocratiques ? Celui qui n’est prétexte qu’à hiérarchisation inique et à rationalisation idéologique des inégalités. Disons d’emblée que si le problème mérite d’être posé, il importe avant tout de ne pas confondre positions non symétriques et inégalité, rapports d’égalité et uniformité. Il y va là du piège le plus délétère pour la démocratie. Pour ne pas sombrer dans l’indifférenciation et, partant, dans la violence et la confusion, il importe de maintenir à la fois de la différence et de l’égalité : « Tout citoyen est roi, disait Favart, sous un roi citoyen » [3]. Plus subtile qu’il n’y paraît, cette citation extraite des « Trois sultanes » (1761) nous ramène au cœur du sujet. À savoir, les tensions créatrices ou destructrices qu’il peut y avoir entre Liberté, Royauté et Égalité. Cette dissonance apparaît déjà, à un autre bout, dans la maxime héritée des « Lumières » : Liberté, Égalité, Fraternité. D’emblée on perçoit que le voisinage – pourtant essentiel – entre la liberté et ses deux congénères n’ira pas de soi. Pas plus que, dans le refrain de La Brabançonne (O Belgenland), n’apparaît totalement évident le voisinage du Roi, de la Loi, et de cette même Liberté [4] Je ferais l’hypothèse que, pour sortir de la cacophonie inhérente à chacune de ces deux pétitions de principe (la belge et la française), il importe de les faire jouer ensemble. Il n’y a que la Loi (symbolisée éventuellement par le Roi) qui puisse venir tempérer les dangereux ébats de l’égalité et de la liberté, pour laisser place à une possible « fraternité ».

Revenons à présent aux serres de Laeken, à leur éclat verdoyant, au statut sans pareil de leur hôte. Porteuse de pouvoirs, titulaire de prérogatives héréditaires, représentative d’une forme de l’État, la fonction royale, où qu’on la scrute, comporte au moins deux dimensions : un aspect « sacré » et un autre, « temporel ». L’espace manque ici pour réfléchir à la notion de sacralité. Notons seulement que toutes les royautés traditionnelles présentent clairement ces deux faces. Les traits en sont particulièrement marqués dans les royautés africaines. Là, au fil du temps, l’espace politique a pu devenir républicain comme, par exemple, en République du Bénin. Mais cela n’a pas empêché la royauté, privée de puissance temporelle, de survivre en privilégiant sa dimension de sacralité. Qu’on pense aux actuels rois d’Abomey. Ils peuvent apparaître trompeusement magico-exotiques, mais il n’est jusqu’aux rois de France à avoir été dotés d’un miraculeux privilège : en l’occurrence, celui de guérir les écrouelles [5]. Universitaire bien inséré dans la vie professionnelle, l’actuel roi d’Abomey n’a pas eu le choix de refuser sa désignation à une fonction rituelle dont il est l’otage plus que le titulaire. Cautionnée par le sacré, la royauté traditionnelle donne aux membres d’un groupe un point de repère collectif indiscutable, mais n’est pas sans inconvénients pour le roi lui-même. Garant de la bonne marche d’un univers où dieux et humains interfèrent sans cesse, le « roi sacré » peut défaillir, la maladie se mettre à décimer le peuple et la sécheresse s’installer pour longtemps. Il n’est pas rare dans ce cas qu’on le tue – pour de bon ou par subterfuge interposé – pour se remettre en paix avec l’au-delà et rétablir l’ordre du monde. La figure du roi n’est jamais loin de celle du bouc émissaire [6].

Le trône, côté cour et côté jardin

L’évocation de rois « divins » plus encore que de « droit divin », l’insistance sur la dimension sacrale de toute royauté, le soulignement de la densité symbolique de la fonction royale, le rappel de l’étiolement du pouvoir proprement monarchique, peut sembler étrangère aux péripéties du règne de Baudouin 1er [7]. Pourtant, c’est quand ce roi a fait mine de s’échapper du seul registre rituel, en refusant de signer une loi pour lui insupportable, que certains ont remis en question la légitimité même de sa fonction. L’expédient de l’« impossibilité momentanée de régner » permit aux institutions de passer le cap sans trop de turbulences. Mais quel était en réalité le problème ? Humainement, l’attitude de Baudouin était plutôt exemplaire. Depuis Nuremberg, on déconseille officiellement aux citoyens d’obéir à des ordres ou à des contraintes institutionnelles allant à l’encontre de droits humains fondamentaux. Or, à tort ou à raison, le roi des Belges s’estimait confronté à ce genre de situation. Mais, en inscrivant sa réprobation dans un acte politique réel, il transgressait de facto ce qui était devenu l’essentiel de sa fonction. Il semble paradoxal que ce soient ceux qui croyaient le moins en la monarchie qui aient été le plus irrités : comme s’ils pressentaient que, l’essentiel de la royauté ayant été mis en péril par le roi lui-même, on pouvait jeter le bébé avec l’eau du bain. Néanmoins, l’institution royale surnagea. Comme Ernst Kantorowicz l’avait montré dans Les deux corps du roi [8], en se rendant concrètement incapable de régner, Baudouin n’interrompait nullement la fonction royale. Tout au contraire, il en soulignait la dimension extra-temporelle. Laissant le trône côté cour, il put le retrouver côté jardin. Rien n’avait bougé en son absence. Sinon peut-être, derrière le décor, une prise de conscience de l’abstraction radicale de la fonction royale.

Dégagée du pouvoir personnel, la monarchie est devenue à ce point abstraite qu’elle a besoin de fastes pour s’incarner.

On peut concevoir, pour un roi bien réel, qu’il soit difficile de consentir à n’être qu’un point de repère symbolique. Et tout autant, pour un citoyen épris de démocratie, qu’il soit malaisé d’accepter au sommet de l’État un compatriote arrivé là par le seul privilège de la naissance. Mais il faut ajouter que la fonction royale, à chaque début de règne, doit être relégitimée par un serment de fidélité à une Constitution qui a pouvoir de l’abolir. De ce point de vue, le roi s’il est en position dissymétrique par rapport aux autres citoyens, se retrouve leur égal de par sa soumission aux contraintes de la loi. Cela dit, l’institution royale vaut-elle l’énergie déployée à ses fastes ? Les avis sont partagés. Mais il importe de percevoir les enjeux. En démocratie, l’exception royale, le droit du « sang », est une coupure qui vient introduire de l’incontestable dans l’infinité potentielle du débat. Mais il ne s’agit que d’une convention rendue normative après-coup. On peut changer constitutionnellement les règles du jeu. Ailleurs, il y en a d’autres. Dans le jeu constitutionnel belge, il y a là comme une pièce intangible : une sorte de tiers ultime fabriqué par la loi aux fins de servir à elle-même de garant. Si la signature royale, au bas d’un « arrêté », est précisément ce qui vient prendre acte de l’arrêt du débat tout en légitimant la mise en œuvre de la décision, on comprend qu’il soit oiseux pour le roi de venir – à ce point – se mêler au débat. D’autant plus que la fonction performative de sa signature ne procède d’aucun pouvoir personnel. C’est parce qu’il incarne une pure forme, la « royauté en soi », que le souverain peut donner à la loi une dignité plus que contractuelle. Au sein d’un État fédéral, multinational, ce peut être fort utile. Il est significatif, à cet égard, que les pères de la patrie – qui avaient chassé un monarque étranger – aient consenti à ce qu’un autre étranger vienne fonder notre dynastie.

Nul ne sait si la monarchie constitutionnelle garde un réel avenir. Mais, face au retour des obscurantismes, ou comparée aux outrances présidentielles, il est clair qu’elle n’a rien perdu de son sens. À une époque où, dans les pays démocratiques, le bon gouvernement ne repose plus sur la volonté de Dieu, ni sur les prétentions du Savoir, la fonction du roi reste une « voie royale » en rien démodée. Dégagée du pouvoir personnel, elle est devenue à ce point abstraite qu’elle a besoin de fastes pour s’incarner. Soumise à la Constitution, elle n’entame en rien l’éthique de l’égalité. Comme tout système symbolique, elle n’a pas besoin de discours pour sortir ses effets. Étonnamment, ce sont les États parmi les plus démocratiques qui en préservent le cérémonial. Robespierre aurait été fort étonné et Alexis de Tocqueville tant soit peu rassuré, lui qui écrivait que « les peuples démocratiques ont naturellement plus besoin de formes que les autres peuples, et naturellement ils les respectent moins » [9]. Il semble que les foules qui ont suivi les obsèques de Queen Mum aient perçu le message. Nostalgie passéiste de l’« Empire » ou remède empirique contre la désinscription du collectif diagnostiquée par Marcel Gauchet ? Peu importe. Il y a là du tiers qui protège contre la fascination perverse des tribuns. Une forme qui donne à la loi ses lettres de noblesse. Les serres de Laeken sont fragiles, mais leurs jardiniers cultivent un des meilleurs antidotes contre l’extrême droite.

[1] Un acte linguistique (oral ou écrit) est dit « performatif » quand, dans un cadre donné, sa seule énonciation modifie le statut des parties en cause. Exemple : c’est le « oui », prononcé devant l’officier de l’état civil lors de la cérémonie du mariage, qui fait passer tout à coup une femme et un homme sous le statut conjugal. De même, une loi n’acquiert « force de loi » qu’une fois revêtue de la signature du roi — sauf procédure exceptionnelle, définie par des dispositions légales, en cas d’« impossibilité de régner ».

[2] Il s’agit d’un codage qui permet de maintenir de l’identité tout en préservant de la différence. Au plan primordial de la langue qu’on pense par exemple, en français, à la différentiation fonctionnelle entre deux sons aussi proches que le b et le v. Sans le maintien actif de cette différence, difficile d’éviter les malentendus. Au plan individuel, il est clair que je ne peux me sentir « moi » (et personne d’autre) que s’il existe une profusion de semblables qui ne sont pas tout à fait identiques à moi. Sans quoi, comment repérer ma singularité ?

[3] Ancien directeur de l’Opéra-Comique, Charles Simon Favart (1710-1792) est considéré comme le créateur de la comédie musicale.

[4] Profitons-en pour signaler que La Brabançonne, dans son recours à la Loi et au Roi, apparaît plus lacanienne que La Marseillaise. En outre, même parodié, peu connu des ministres, pratiquement inchantable (surtout en groupe), l’hymne national belge a sur La Marseillaise un avantage insigne : il n’incite pas les enfants des écoles à souhaiter « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Pour une étude approfondie de ce thème, cfr. Fr. Martens, « La Belgique en chantant (prolégomènes musicologiques et psychanalytiques à une anthroplologie clinique de La Brabançonne et autres chants nationaux et/ou patriotiques belges) », Antoine Pickels et Jacques Sojcher, Toujours grande et belle, Revue de l’université de Bruxelles, 1998, 1-2, Complexe, Bruxelles, pp. 19-40.

[5] Abcès au cou dû à une adénopathie cervicale chronique d’origine tuberculeuse.

[6] Voir à ce sujet : J.-C. Muller, Le Roi-Bouc émissaire, Québec, Fleury, 1980.

[7] Bien qu’il risque la béatification…

[8] Ernst Kantorowicz, « Les deux corps du roi », Œuvres, Gallimard, Quarto, 2000.

[9] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, 7, Gallimard, 1961.