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LE THÈME

Le rêve républicain du mouvement ouvrier

Florence LORIAUX
historienne et directrice du Carhop (Centre d’archives et de recherche en histoire ouvrière et populaire)

En Belgique, l’idée républicaine est inséparable d’une version révolutionnaire du combat social. Elle s’estompa lentement en même temps que le mouvement ouvrier choisit l’orientation réformiste.

Lorsqu’en 1830, la Belgique proclame son indépendance et instaure la notion de souveraineté nationale, les nations européennes qui ont, lors du Congrès de Vienne, réussi à ériger un savant mais fragile équilibre stratégico-politique, assistent avec inquiétude à la mise en place d’un nouvel État en totale contradiction avec les souverainetés monarchiques existantes.

L’idée d’instaurer une république avait connu un certain succès au début de la révolution chez des démocrates et libéraux influencés par des révolutionnaires français en exil sous la Restauration et marqués par les manifestations populaires. Un club démocratique et républicain appelé « Réunion Centrale » et rassemblant cinq cents membres était favorable à cette forme de gouvernement proposée par le démocrate Louis De Potter et fut à l’avant-plan lors de l’insurrection populaire de septembre.

“La Révolution française n’avait donc guère laissé beaucoup de traces, juste quelques beaux principes à discuter dans les salons philosophiques ou dans les couloirs du Parlement entre gens de bonne compagnie.”

Toutefois, alors qu’elle est menée par le prolétariat, la révolution belge sera ensuite confisquée par une bourgeoisie libérale et catholique qui s’empare du pouvoir. Le Gouvernement provisoire, composé de représentants de la grande bourgeoisie, installé le 26 septembre n’hésite toutefois pas à faire appel au très populaire Louis De Potter en exil en France et favorable à l’installation d’une république tandis qu’une Commission est chargée de préparer un projet de Constitution à soumettre au futur Congrès national. Ce dernier, composé de 200 membres désignés par 44.099 électeurs, mis en place le 10 novembre 1980 allait présider à la création du nouvel État. À la lecture du projet de Constitution, De Potter manifesta toutefois sa grande déception en s’écriant que « ce n’était pas la peine de verser tant de sang pour si peu de chose ! » et de publier un Manifeste le 31 octobre dans lequel il estimait que : « la République sous une dénomination quelconque, celle de l’Union belge, par exemple est à mes yeux la forme du gouvernement qui convient le mieux [aux Belges]. Simples, laborieux, économes, ils se passent volontiers du faste des cours ; et leurs propriétés divisées à l’infini ont depuis longtemps rendu national chez eux le principe démocratique. J’ai dit que la révolution faite par le peuple devait tourner tout entière au profit du peuple : cela n’aura lieu et ne peut avoir lieu, que lorsque, après lui avoir rendu la nomination de ses magistrats, on aura fixé l’assiette vraiment populaire des impôts et que leur diminution réelle sera devenue une conséquence directe de celles des dépenses publiques. Or point d’économie possible sous la royauté. Donc pas de royauté. C’est-à-dire point d’hérédité. (…) Belges, nos voisins ont les yeux sur nous : la France et l’Angleterre saluent déjà la république qui va s’élever sous leurs auspices. Ne nous rendons pas la risée de l’Europe et de la postérité en ne répondant pas à cette noble attente que par une copie froide et décolorée de ces chartes modernes, de ces constitutions illusoires au moyen desquelles on n’a jusqu’à aujourd’hui réussi qu’à amortir les généreuses révolutions des peuples et à nécessiter des révolutions nouvelles ». Puisqu’il lui était impossible de faire prévaloir le modèle républicain, De Potter refusa dès lors de faire partie du Congrès.

Lors des débats relatifs à la forme qu’allait prendre la nation, une minorité de congressistes de tendance républicaine et marquée par l’influence des révolutionnaires français en exil votèrent pour l’instauration d’une république. Mais 174 voix contre 13 donnèrent à la jeune nation la forme d’une monarchie constitutionnelle héréditaire. La Révolution française n’avait donc guère laissé beaucoup de traces, juste quelques beaux principes à discuter dans les salons philosophiques ou dans les couloirs du Parlement entre gens de bonne compagnie. Les lois de la révolution industrielle seront infiniment plus contraignantes que les « droits de l’homme » de la révolution politique.

Pendant que le Congrès se cherche un roi, le mouvement en faveur de la république tente de se reprendre, mais en vain, en créant « l’Association de l’Indépendance » dont De Potter est le président. Surveillé par la police secrète introduite dans ses rangs, l’organisation ne perdure pas et De Potter décide de s’exiler de nouveau à Paris.

Monarchie censitaire

Si la Constitution instaure le beau principe des libertés fondamentales, ces dernières seront toutefois largement bafouées lorsque les intérêts de la bourgeoisie les justifient. Quant au droit de vote, qui seul fonde la citoyenneté, il n’est pas reconnu à ceux qui ne peuvent faire état d’une confortable fortune. Le pouvoir démocratique est en fait très peu partagé puisque seuls 79.000 censitaires représentant l’« élite des citoyens » ont le droit de voter sur l’ensemble d’une population de quatre millions d’habitants.

En somme, la Constitution qui « était superbe en apparence [et] qui proclamait les grands principes de liberté, d’égalité et de souveraineté populaire », «  organisait un ordre politique dont la masse se trouvait exclue et qui donnait la souveraineté à une infime minorité de citoyens ». Elle était donc devenue une hypocrisie et une œuvre de duplicité, ne garantissant pas dans les faits la liberté de la presse qu’elle proclamait ou la liberté d’association, qui était mise hors-la-loi dès qu’il s’agissait pour des travailleurs de se coaliser pour augmenter leurs salaires ou faire diminuer la durée du travail. Les ouvriers ne faisaient pas partie du « pays légal » et selon l’expression cynique de Nothomb, les Belges étaient libres, mais à condition de ne pas avoir la prétention d’user de leur liberté.

La misère ouvrière est grande, mais peu d’observateurs dit « sociaux » en dénoncent les causes qui résident dans le mode d’organisation sociale de la société industrielle et dans l’exploitation abusive d’une classe majoritaire par une classe minoritaire au nom du libéralisme économique. Les années 1840 seront extrêmement difficiles pour le prolétariat  : les prix flambent, la famine se renforce, la colère monte dans les régions industrielles et des désordres éclatent. Un peu partout des mouvements se forment réclamant l’amélioration de la situation de la classe ouvrière, le respect des libertés fondamentales, l’instruction publique obligatoire et gratuite, le suffrage universel… Un des plus importants et des plus actifs parmi ceux-ci fut « l’Association Démocratique » créée en novembre 1847, dont Marx fut élu vice-président, et qui avait pour but la souveraineté des peuples et la fraternité des nations. Mais en France, la révolution contre Louis-Philippe se prépare et quand elle éclate au début de 1848, le mouvement porté par des associations démocratiques belges se propage rapidement en Belgique où l’on peut croire un bref instant au naufrage de l’ordre ancien et à l’avènement d’un renouveau révolutionnaire.

Désillusion ! Les masses populaires amorphes, comme paralysées dans leur misère, ne suivent pas ce mouvement qui leur semble étranger. Quant à la tentative d’instaurer la république en envoyant de France une expédition composée majoritairement d’émigrés belges, elle releva plus de la péripétie avant d’échouer lamentablement dans le village de Risquons-Tout. Le gouvernement se ressaisit en prenant des mesures de rétablissement de l’ordre (dont l’expulsion de Marx) et d’apaisement social en faisant passer quelques mesures concernant les dépôts de mendicité ou les écoles de bienfaisance et en abaissant le cens à son minimum constitutionnel. Les associations démocratiques sont démantelées, leurs dirigeants insultés et au Parlement traités par les députés d’anarchistes, de factieux et de démagogues, etc. À Paris, la révolution a échoué et en Belgique, un rendez-vous avec la démocratie et l’Histoire a été manqué. La partie est remise à plus tard.

Le carré républicain

Si des cercles républicains continuent à se développer durant les décennies suivantes, ils ne sont cependant guère légion. En outre, les surveillances de la Sûreté Publique dont ils sont l’objet ne facilitent pas la propagation de ce mouvement. Le système socio-politique, épaulé par les forces de l’ordre est solidement verrouillé. Il existe bien quelques mouvements de révolte mais la fureur est passagère et vite réprimée. Quant à l’atonie ouvrière provoquée par des conditions de vie et de travail débilitantes, elle fait bien le jeu d’une idéologie bourgeoise qui estime que le dénuement de la classe laborieuse est largement surfait et la misère ouvrière un faux problème. Le mépris pour la classe ouvrière est parfois tel qu’on ira jusqu’à lui enlever le « mérite de la résignation » en considérant qu’elle est instinctive et en quelque sorte héréditaire. Pourtant les causes de cette passivité sont plutôt structurelles et culturelles. Structurelles, parce que le monde ouvrier présente pendant la majeure partie du XIXe siècle, une telle diversité et une telle hétérogénéité qu’il est bien difficile d’imaginer une prise de conscience de la convergence des intérêts et de la nécessité de l’union. Culturelles aussi parce que l’analphabétisme règne en maître au sein du prolétariat et ne favorise pas la diffusion des idées nouvelles.

“Il semblerait que l’hostilité à la monarchie soit plus le fait de groupuscules républicains d’origine bourgeoise qu’émanant véritablement de groupements de travailleurs poussés dans leurs derniers retranchements dans la quête de leurs droits politiques.”

Une conscience collective finira par émerger tandis que le courant social s’organise et que de sa rencontre avec le courant démocratique vont naître de grands espoirs. Il faut cependant attendre la création du POB en 1885 qui va donner une impulsion salutaire au mouvement ouvrier. Toutefois, si « la politique des luttes est à l’ordre du jour du travail du POB, elle est essentiellement axée sur la conquête du suffrage universel, et ne passe nullement par la conquête révolutionnaire du pouvoir. En ce sens, la forme de l’État l’intéressait peu, et la propagande républicaine ne préoccupait pas le POB ». En 1890, César De Paepe écrira d’ailleurs dans son ouvrage intitulé Le suffrage universel et la capacité politique de la classe ouvrière que « si nous voulons le suffrage universel, c’est pour éviter une révolution, car réforme ou révolution, suffrage universel ou bouleversement universel, tel est le dilemme qui se pose au peuple belge en ce moment ».

Peu avant les grèves de 1886, une petite brochure connut un succès retentissant. Il s’agissait du Catéchisme du Peuple distribué à plus de 200.000 exemplaires dont l’auteur, d’ailleurs condamné à une peine de prison, Alfred Defuisseaux, avocat montois rallié au POB et de tendance républicaine, est un fervent partisan d’une action énergique pour obtenir le suffrage universel.

Defuisseaux

Alfred Defuisseaux et son frère Léon, ancien parlementaire, s’étaient déjà fait connaître pour leurs sympathies républicaines en participant en 1884 à la création de La Ligue républicaine à l’occasion de l’instauration d’une nouvelle loi sur l’enseignement primaire votée par le gouvernement catholique et qui ravive la guerre scolaire. De nombreuses manifestations organisées à Bruxelles prirent un caractère républicain et antidynastique et le Manifeste républicain, rédigé pour l’occasion, fut saisi par la police. Persuadé qu’un complot se tramait contre la sûreté de l’État en vue d’établir la république, le Parquet ordonna de nombreuses perquisitions, mais sans grand résultat, notamment chez Jean Volders, Louis Bertrand, César De Paepe et les Defuisseaux.

Le Catéchisme du Peuple dénonce la monarchie comme un système injuste et ruineux pour la nation. À travers les différents journaux qu’il publie, aux noms évocateurs d’En Avant pour le Suffrage Universel ou La République belge, Defuisseaux s’attache à montrer l’intérêt d’installer la République en Belgique : « Léopold II touche fixe 3.600.000 francs ; avec les palais que nous lui donnons et sa famille que nous entretenons, il nous revient au bas mot à 5 millions par an. La France républicaine donne à son Président 600.000 francs et elle a 40 millions d’habitants. Ce qui fait que toute proportion gardée, le Roi devrait toucher 75.000 francs par an au lieu de 5 millions ». « De quelle nationalité est le roi Léopold II ? Par sa mère, une d’Orléans, il est Français. Par son père, un Saxe-Cobourg, il est Allemand. Par sa liste civile, il est Belge. »

L’attitude du POB relativement hésitant sur la tactique à suivre et sur le choix entre la grève générale et le compromis exaspérait les travailleurs lassés d’attendre. Une scission finit par se produire le 2 avril 1887, lors du 3ème Congrès annuel du POB tenu à Dampremy. Le conflit éclata lorsque le Conseil Général du Parti, jugeant imprudent de jeter dans la mêlée des ouvriers qui n’étaient pas préparés à la lutte, refusa de reconnaître la décision des représentants des mineurs des quatre bassins miniers qui, eux, à l’occasion de leur premier congrès national de Jolimont en février 1887 en prenant parti pour Defuisseaux, avaient voté la grève générale – la « grève noire » – comme moyen d’action afin de faire pression sur le gouvernement et d’obtenir satisfaction à leur revendication. Derrière cette opposition concernant les moyens d’actions, se trouve l’origine d’une dissension durable entre population ouvrière wallonne et intellectuels bruxellois qui se traduira par l’émancipation de ce que l’historien Francis Poty appelle « la gauche du POB » qui fonde à Mons, les 14 et 15 août 1887, le Parti Socialiste Républicain. Son directeur politique, Alfred Defuisseaux, lui conféra son caractère essentiel, à savoir une action immédiate et énergique. Fameux tribun, Defuisseaux sait enflammer les travailleurs qui, dans le Borinage, déclenchent une série de mouvements de grève épisodiques. Pour Defuisseaux, la république était seule capable d’apporter des changements sociaux. Le premier Congrès du PSR qui se tient à Châtelet les 26 et 27 décembre 1887 traitait de l’organisation de la grève générale, inquiéta les autorités qui avaient encore à l’esprit les événements de 1886. Bien que surveillé par la gendarmerie et la garde-civique prêtes à étouffer toute manifestation ou signe de révolte, le Parquet intervient craignant la fomentation d’un complot contre l’État fit arrêter tous les participants.

Ambiguïtés ouvrières

Assez curieusement, la population ouvrière assez portée à crier des slogans tels que « Vive le suffrage universel  » et « Vive la République » dans les manifestations, interpelle parfois le roi afin de lui demander son aide. Jean Caeluwaert, ouvrier mineur, Grand Maître de l’Ordre des Chevaliers du Travail et ancien lieutenant de Defuisseaux, n’hésite pas lui-même à écrire : « Examinons ce qui se passe autour de nous malgré notre affranchissement, malgré cette liberté qu’on vante tant, malgré les droits de l’homme si hautement proclamés par la Révolution française !!! Sommes-nous plus maîtres de nous-mêmes, de nos enfants, de ce que nous possédons  ? Ne sommes-nous pas sous la domination des tyrans, des accapareurs et, sous une forme déguisée, n’a-t-on pas sur nous droit de vie et de mort ? […] Si réellement la question anti-esclavagiste existe et si Léopold II roi des Belges est le père de la nation, nous serions très heureux s’il daignait jeter un regard paternel sur les esclaves belges à qui on refuse obstinément le droit le plus sacré, le droit de citoyen comme leurs droits économiques et l’amélioration de leur triste sort. » (L’esclavage du continent noir. La traite des blancs en Belgique dans « Les chevaliers du Travail », 4 septembre 1892).

Peut-être faut-il y détecter les relents de l’imprégnation d’un discours scolaire dont le rôle était de former des citoyens (dont la majeure partie sont enfermés juridiquement  !) et de les intégrer socialement en inculquant aux enfants de condition modeste précocement envoyés au travail la soumission et le respect de l’ordre social dont la figure royale faisait partie.

L’apprentissage des valeurs nationales et patriotiques ne constitue-telle pas le ciment des nations et n’assure-t-elle pas la cohésion de la société civile à travers la reconnaissance de l’identité nationale ?

Le mouvement ouvrier avait-il réellement des prétentions républicaines  ? Il semblerait que l’hostilité à la monarchie soit plus le fait de groupuscules républicains d’origine bourgeoise qu’émanant véritablement de groupements de travailleurs poussés dans leurs derniers retranchements dans la quête de leurs droits politiques.

La monarchie a de toute manière à sa disposition quelques armes légales terriblement efficaces afin de lutter contre les contestataires. La Loi du 6 avril 1847 qui instaure la notion d’offense au roi punit de lourdes peines ceux qui osent la transgresser. Elle sera d’ailleurs appliquée de manière très stricte durant les années 1880-1900.

Quoiqu’il en soit, les mouvements contestataires du XIXe siècle (principalement anarchistes ou issus de la gauche du parti socialiste) n’atteindront jamais les sommets de la mise en cause du principe monarchique qui furent atteints lors de la Question royale en 1950.