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21.06.2013

Le césarisme menace notre démocratie

Dominique CABIAUX
Vice-président de la CSC-Services publics

Ce texte est l’éditorial de la R nouvelle (numéro de juin 2013), le trimestriel d’informations de la CSC-Services publics.


Césarisme : Selon Gramsci, propension des régimes démocratiques à manifester des penchants autoritaires en temps de crise. (Voir infra)


D’abord, nommons le malaise : il n’y a plus personne pour prétendre que la politique d’austérité constitue la solution à nos problèmes, mais il n’y a pas un seul gouvernement européen qui en décide une autre.

Dans ce jeu de dupes, les pires sont ceux qui ont été portés au pouvoir sur la promesse d’une remise en cause de cette ligne politique (on pense bien entendu d’abord à François Hollande, mais il est loin d’être le seul) et qui donnent à leur programme des intitulés trompeurs. Vous aviez avalé la flexi-sécurité ? Vous n’aurez donc aucun mal à suivre le cap du « redressement des comptes » et vous aurez des frissons le long de l’échine à la seule évocation de la « moralisation de la finance internationale », même si elle n’est aujourd’hui prescrite que sous une forme incantatoire.

Pourquoi donc ce divorce entre les mots et les choses ? Sans doute pour la mauvaise raison que « la gauche de gouvernement » a non seulement accepté l’idée que toute politique, aujourd’hui, vise à renforcer la compétitivité et à accélérer le désendettement, mais - et c’est là le pire - non contente de l’admettre (parce qu’après tout ça clarifierait le débat à défaut d’hâter l’émergence d’alternatives), elle se refuse à admettre... qu’elle l’a admis. Pourtant cette adhésion à la pensée unique de la sortie de crise n’est pas neuve. Mais elle pouvait être camouflée par l’utilisation de « marqueurs de centre-gauche » destinés à donner le change. Par exemple, et pour n’en prendre qu’un : la « gauche de gouvernement » était attentive à la recherche d’un consensus tacite des forces syndicales, par une pratique, sinon un respect, de la concertation avec les partenaires sociaux. Mais ceci même n’est plus, sous l’effet conjugué des attaques idéologiques de la droite et de la quasi-impossibilité de trouver des accords quand un partenaire de toute façon n’en veut à aucun prix.

Un temps, nous avons nourri l’espoir que l’élection de François Hollande en France et l’émergence d’un discours de gauche plus incisif parviendraient à délégitimer la doxa européenne et, pourquoi pas, infléchir la politique d’austérité dictée par la Chancelière allemande. Nous ne pensions pas que François Hollande renverserait la table - ce sont là des envolées de campagne électorale - mais qu’à tout le moins s’ouvrirait une autre voie pour celles et ceux qui pensent que le redressement des comptes ne se réduit pas à moins de protection sociale et à la réduction du poids de l’Etat et du secteur public. Hélas, selon l’adage qui dit que le Roi de France ignore ce qu’a promis le duc d’Orléans, une fois élu le président français a jeté à la rivière ses engagements sur les matières fiscales et européennes. Ici réside un danger dont on ne mesure pas suffisamment les conséquences.

Comme elle ne peut plus se démarquer de la droite sur le terrain social, fiscal (en-dehors d’une logomachie sur la lutte contre la fraude qui n’abuse plus personne) et économique, à force de partager les mêmes analyses, la « gauche de gouvernement » a utilisé dans un premier temps la vieille recette du « sans nous c’est pire ».

Attardons-nous juste un instant sur le malaise que nous ressentons à voir ces militants (sans doute sincères, dévoués) accueillis dans leur congrès par des haies de travailleurs qui ont perdu leur emploi. Est-ce que le « sans nous c’est pire » les convainc quand ils écoutent médusés les huées des délégations d’usines fermées d’un mouvement de menton ? Qu’est-ce qui serait pire pour les ex-Arcelor et les ex-Caterpilar ? Il ne reste donc qu’une voie pour cette « gauche de gouvernement » qui refuse d’admettre qu’elle pratique une politique de droite ; et cette voie est une impasse pour toute réelle alternative. Il s’agit de surjouer la vertu sur des questions latérales. Qu’on me lise bien : je n’ai pas dit des questions anecdotiques, mais latérales, c’est-à-dire sans lien direct avec ce qui clive fondamentalement la gauche et la droite, à savoir la question sociale. En France, c’est la recherche méticuleusement calculée d’un clivage sur le mariage des couples de même sexe, avec la possibilité d’isoler une droite anachronique et agressive. Ce fut aussi, au moment de la désastreuse « affaire Cahuzac » une surenchère moralisatrice sur la publication du patrimoine des élus, permettant d’amuser la galerie avec les fortunes comparées des uns et des autres. En Belgique, il n’est pas une semaine sans que l’on utilise un leurre, destiné à éloigner le débat (et sans doute les médias) des sujets cruciaux. Sans parler de la mise en scène du débat idéologique entre le MR et le PS, qui fait songer à ces matchs de catch de la fête locale d’Heppignies où « André le Géant » faisait semblant d’étrangler « Chéri-Bibi », avec force retournements, cris, pif, paf et boum mais sans une éraflure en fin de compte... on peut légitimement se dire que « l’affaire de la dotation de la reine Fabiola » est une providence pour qui voudrait étudier l’art de la diversion. Là encore qu’on me lise bien : je pense qu’il est légitime d’adapter la monarchie aux exigences de l’époque et qu’il est de saine politique de veiller à ce que l’argent public des dotations ne soient pas soustraits à l’imposition par des mécanismes rusés. Mais enfin, prendre quelques saines décisions sur cette question ne vous transforme pas en un nouveau Jaurès... Que pèse une motion de soutien, aux termes bien sentis, adressée aux deux mille travailleurs de la chaîne publique de télévision grecque ERT (et je ne mets pas en cause la sincérité de cette indignation, qui me prend aux tripes comme chacun d’entre nous) si cette fermeture est une conséquence directe des politiques décidées en Europe et qui trouvent à s’appliquer dans chaque État ?

Et j’en viens maintenant à ce qui m’inquiète par-dessus tout. On doit lire Gramsci, même et surtout si, comme moi, on n’est pas communiste car il nous parle d’un temps (entre 1920 & 1930) qui présente de fortes similitudes avec ce que nous vivons. Selon son analyse, les crises majeures du capitalisme engendrent un double mouvement qui fonctionne comme une martingale : « Les institutions qui sont indépendantes des fluctuations de l’opinion publique se renforcent. Les plus démocratiques d’entre elles, comme les parlements, tendent à l’inverse à passer au second plan. Gramsci nomme césarisme cette propension des régimes démocratiques à manifester des penchants autoritaires en temps de crise. »  [1]

Il fut un temps où les armées produisaient ces César et nul n’est besoin de rappeler les pages les plus noires de l’histoire européenne pour appuyer le propos. Mais les bureaucraties ou la finance - qui n’ont pas besoin de l’adhésion de l’opinion publique - peuvent aussi produire ces « pouvoirs forts » qui ne s’embarrassent ni de solidarité, ni de redistribution, ni du respect de la démocratie.

Ce serait mal connaître notre organisation syndicale que de penser que nous agitons le chiffon de la peur pour défendre le bien-fondé de nos idées. Mais cette analyse en quelque sorte historique doit être présente dans nos esprits, surtout si l’on examine la façon dont les décisions européennes sont aujourd’hui imposées aux pays qui sont en difficulté. Au centre de notre réflexion, demeure cette seule préoccupations : le vivre-ensemble repose non sur l’austérité mais sur un meilleur partage des richesses et la démocratie est la seule voie politique, ici et partout. L’Europe ne peut être une « maison de redressement » et ce dernier terme possède plusieurs sens que nous récusons avec une égale détermination.


[1] En finir avec l’Europe, sous la direction de Cédric Durand, Paris, La fabrique éditions, 2013, p.90.