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27.05.2013

Le drame du Rana Plaza : reflet de la mondialisation

Arnaud ZACHARIE
secrétaire général du CNCD

Le drame du Rana Plaza au Bangladesh, qui a provoqué le 24 avril dernier la mort de plus de 1.100 personnes, a fait brutalement prendre conscience aux consommateurs occidentaux que les vêtements qu’ils portaient étaient fabriqués dans des conditions de travail indécentes. Le Rana Plaza illustre ainsi comment la mondialisation a transformé l’ordre industriel mondial en vue de maximiser la rentabilité financière au détriment du travail décent.

La décomposition internationale des processus de production

Suite à la baisse des taux de profit et à la crise de stagflation des années 1970, les firmes transnationales ont opéré à partir des années 1980 un processus de décomposition internationale des processus de production. Alors que jusque-là, les firmes avaient adopté un mode de production verticalement intégré, selon lequel toutes les étapes de la production (conception, fabrication, commercialisation) étaient intégrées au sein de la firme, elles commencèrent à se séparer des fonctions de fabrication pour se concentrer sur la conception et la commercialisation, et ainsi délocaliser les étapes de la fabrication des produits dans des pays en développement à bas salaires.

La fragmentation des chaînes de production a impliqué que la majorité des produits consommés sont désormais « made in monde », rendant plus complexe la transparence en matière de respect des normes.

Pour ce faire, elles ont exploité les mutations de l’économie mondiale : la libéralisation financière et commerciale leur a permis d’exporter et importer de plus en plus librement les capitaux, les biens et les services ; l’intégration au marché mondial d’économies jusque-là fermées comme l’ex-URSS, la Chine et l’Inde a entraîné l’arrivée sur le marché mondial du travail de 1,5 milliard de personnes supplémentaires et a offert aux firmes une main-d’œuvre moins chère et abondante ; enfin, la révolution informatique a facilité la communication entre les différents sites de production. Ainsi, alors que la « première mondialisation » de la fin du 19ème siècle avait permis, grâce au bateau à vapeur, au chemin de fer et au télégraphe, de séparer géographiquement la production de la consommation, la mondialisation actuelle a permis aux firmes de séparer les différents maillons de la chaîne de production.

Le Bangladesh, deuxième exportateur mondial de textiles derrière la Chine et devant l’Inde, est une illustration de la manière dont certains pays en développement se sont spécialisés dans la fabrication des produits et l’assemblage des composants industriels de biens conçus et commercialisé par les firmes occidentales. C’est en 1980 qu’est née la première industrie textile au Bangladesh suite à un partenariat avec la firme coréenne Daewoo, qui forma en Corée du Sud une centaine de cadres et ouvriers qui entreprirent ensuite de créer leurs propres usines qui devinrent progressivement les fournisseurs des grandes marques de vêtements. L’exportation textile, qui emploie 4 millions d’ouvriers, est ainsi devenue le moteur de l’économie du Bangladesh, restée par ailleurs très pauvre, avec les deux-tiers de la population survivant dans l’agriculture de subsistance. Ainsi, si le salaire de 30 EUR mensuels payé aux ouvrières du Rana Plaza est une misère, la réalité est encore bien pire dans les autres secteurs.

L’impact économique et social de la décomposition internationale des processus de production

La décomposition internationale des processus de production a été présentée par ses concepteurs comme un puissant facteur de développement, au Nord comme au Sud. Au Nord, les « économies de sièges sociaux », qui ont conservé les trois-quarts de la valeur ajoutée mondiale, ont pu réduire leurs coûts de production et maximiser le retour sur fonds propres des actionnaires des firmes, tandis que les consommateurs ont disposé de produits meilleur marché. Au Sud, l’atterrissage technologique engendré par les délocalisations des sites de production dans les pays à bas salaires a rendu plus facile l’industrialisation, puisqu’il suffit de disposer d’une main-d’œuvre suffisante et d’accueillir les usines implantées par les firmes étrangères pour devenir une « économie d’usines ».

Ces avantages ont toutefois masqué un double cercle vicieux. Au Nord, les pertes d’emplois industriels et la précarisation du monde du travail ont entraîné une baisse du pouvoir d’achat des consommateurs qui a légitimé la course au prix le plus bas et justifié une flexibilisation accrue des conditions de travail. Au Sud, la recherche d’un avantage en termes de coût du travail pour attirer les firmes a entraîné une insuffisance de demande interne et un modèle de développement dépendent des exportations à bas salaires dans les pays riches. Il en a résulté une course au moins-disant social : les firmes ayant les capacités de délocaliser leurs sites de production vers des pays plus « compétitifs », les gouvernements du Nord et du Sud ont cherché à minimiser les charges sociales, fiscales et environnementales pour éviter les délocalisations ou attirer les investissements étrangers. Le dumping qui en a découlé a sensiblement affecté les conditions de travail dans le monde et la capacité des Etats à imposer aux firmes des normes sociales et environnementales contraignantes.

Comment éviter de nouveaux Rana Plaza ?

Le drame du Rana Plaza est le reflet dramatique d’un mode de production faisant des conditions de travail une variable d’ajustement de la course mondiale à la compétitivité. En ce sens, il ne suffit pas de stigmatiser le Bangladesh en le couvrant de sanctions, car cela aurait pour effet de l’appauvrir encore davantage et de laisser les firmes se tourner vers les fournisseurs de pays voisins pour continuer leur course à la compétitivité en tout impunité. Plutôt qu’alimenter le cercle vicieux du moins-disant social, il faut promouvoir un cercle vertueux permettant d’améliorer les conditions de travail et de mondialiser le travail décent. Un tel cercle vertueux implique de passer de la logique de compétition à celle de coopération. Les stratégies globales des firmes, qui mettent en concurrence les Etats et les travailleurs, impliquent en effet que les Etats coopèrent pour imposer des normes sociales et environnementales à l’échelle mondiale.

Un premier pas dans la bonne direction a été opéré, suite à l’engagement juridiquement contraignant d’une quarantaine de firmes (Zara, H&M, C&A, Benetton, Esprit, Mango, Carrefour, Lidl, etc.) de respecter les codes de conduite exigés par la Campagne vêtements propres et la Fédération syndicale internationale du textile, en vue d’assurer un contrôle indépendant de la sécurité et des conditions de travail dans les usines de leurs fournisseurs au Bangladesh. Toutefois, les grandes marques américaines comme Gap et Wal Mart ont jusqu’ici refusé de signer cet accord qui ne couvre actuellement que moins du tiers des 4.500 usines textiles que compte le Bangladesh. Bien que positif, un tel accord ne serait véritablement efficace que s’il était appliqué dans toutes les usines du Bangladesh et plus généralement dans l’ensemble des « économies d’usines ».

Une autre solution consiste à imposer une traçabilité sociale et environnementale aux firmes transnationales tout au long de la chaîne de production, afin que les consommateurs puissent s’assurer que le produit qu’ils consomment a été fabriqué dans des conditions décentes. La fragmentation des chaînes de production a impliqué que la majorité des produits consommés sont désormais « made in monde », rendant plus complexe la transparence en matière de respect des normes. C’est pourquoi il est nécessaire d’imposer un étiquetage obligatoire aux firmes, en vue de garantir la traçabilité sociale et environnementale des biens commercialisés.

Enfin, un véritable cercle vertueux implique d’exiger aux firmes le respect de normes sociales et environnementales minimales et de mobiliser des financements pour soutenir les pays en développement dans l’application progressive de ces normes. En l’absence d’accord mondial, l’Union européenne, qui représente le premier marché de consommation mondial, pourrait prendre l’initiative en imposant aux firmes transnationales un « accès qualifié » à son marché et en finançant un fonds pour la promotion des normes sociales et environnementales dans les pays en développement. Concrètement, toute firme souhaitant commercialiser un produit sur le marché européen serait tenue de respecter les normes sociales et environnementales minimales tout au long de la chaîne de production, sans quoi elle devrait s’acquitter d’une « taxe anti-dumping » dont le produit serait restituée aux pays en développement par le biais d’un fonds leur permettant de financer l’instauration de ces normes.

Cette solution d’« accès qualifié » au marché européen a le quadruple avantage d’imposer des restrictions aux firmes et pas aux pays en développement (évitant ainsi une guerre commerciale et contribuant au contraire à renforcer le travail décent dans ces pays), d’être en conformité avec les règles de l’OMC (aucune discrimination n’est imposée aux entreprises non-européennes puisque la mesure s’applique à toutes les entreprises), de ne pas pouvoir être contournée par des délocalisations (l’accès au marché européen est conditionné au respect des normes) et de s’imposer de facto à toutes les firmes transnationales (aucune firme ne peut se passer du premier marché de consommation au monde). De la sorte, le cercle vicieux de la course au moins-disant social serait remplacé par un cercle vertueux favorisant la mondialisation progressive du travail décent.