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11.04.2013

Modernisation de la fonction publique : un acte avant tout politique

Dans le prolongement du dossier de Politique du numéro de janvier-février 2013, le 28 février dernier, l’asbl Barricade et la revue Politique ont organisé, à Liège, une conférence intitulée « Fonction publique, se moderniser sans se perdre ». Les invités étaient amenés à échanger sur le thème la modernisation de la fonction publique, et plus particulièrement la gouvernance de celle-ci.

Entre côtés positifs et aspects plus négatifs, il est surtout apparu que, derrière les nouvelles techniques de management (New Public Management), se cachait une volonté politique.

Ce texte ne se veut pas une retranscription exhaustive de toutes les facettes du New Public Management abordées durant la conférence, mais met en lumière l’idéologie qui sous-tend les nouvelles techniques de management dans la fonction publique.

Comme l’a rappelé Luc Melotte, directeur dans la fonction publique, durant son intervention, cette fonction est assujettie, et ne peut être départie, du contexte politique dans laquelle on la situe. D’une part, et pour évoquer l’exemple de la Belgique, les enjeux de transferts de compétence entre communautés et régions d’ici l’horizon 2015 sont à prendre en compte.

D’autre part, les jeux des acteurs politiques et sociaux se complexifient : le politique définit les axes d’actions principaux, les syndicats véhiculent des valeurs par lesquelles les signes de transformations sont vécus comme des facteurs de tensions, et le citoyen, tantôt désigné client, tantôt usager, tantôt utilisateur, est de plus en plus en attente des services prodigués par la fonction publique.

(...) des processus de domination pour orienter un collectif de travail vers une coopération sont mis en œuvre.

Les acteurs sont entremêlés aux règles et peuvent les changer, tandis que, du côté des travailleurs de la fonction publique, les tâches se renouvellent au rythme de l’évolution technologique des outils, entraînant par corollaire, et peut-être paradoxalement à la prétention initiale de l’évolution technologique, des charges de travail plus lourdes.

ll y a d’autre part toujours eu un discours politique fustigeant le coût de la fonction publique : d’une logique des besoins, nous sommes passés à une logique de moyens. Il faut dorénavant travailler avec des budgets définis pour offrir une série de services, dont certains sont dispensables si les moyens ne sont pas supposés suivre.

La critique impossible du New Public Management

À l’origine du New Public Management, il y a, pour Alexandre Piraux, rédacteur en chef de la revue Pyramides (Cerap – ULB), une volonté d’opérationaliser le mode néolibéral de gouvernance (d’origine anglo-saxonne) dans la fonction publique. Le citoyen devient usager, ou simple client, tandis que les administrateurs publics ont pour modèle les managers d’entreprise.

Cette transposition se reflète, et pour reprendre l’inversion « logique de moyens / logique de besoins », dans la fascination que le NPM a pour ses outils. En effet, un moyen est considéré comme devenant une fin en lui-même. La mesure mathématique (mesure de la satisfaction, des délais, voir même du « bonheur »), le simple indicateur, devient le totem, alors qu’il ne s’agit que d’un outil et non de la finalité de la fonction publique.

Des outils peu critiquables placés en tant qu’objectif final puisque le NPM se veut une activité empirique, ayant pour but de construire une réalité à partir de résultats statistiques obtenus. Cette gouvernance « objectivée » est dès lors peu encline à réfléchir sur elle-même et faire face à la critique. La critique est vécue comme non fondée, manière de penser « archaïque » (inefficace ou trop politisée) dont la rupture avec le passé est salvatrice. Le caractère dogmatique de cette pensée, vérité qui n’a pas besoin d’être justifiée car elle produit une vision consensuelle (win-win, pas de perdants, uniquement des vainqueurs), neutralise toute expression de critique, aussi légère soit-elle. Entraînant ainsi une répression intérieure de la critique et pouvant générer des violences sociales en conséquence.

Introduire la fragilité du travail au cœur de la fonction publique

Toute organisation du travail sous-tend une vision idéologique et politique : le terme « fonction publique » est à lui seul un enjeu, les textes de l’Union européenne la désignant de plus en plus régulièrement sous celui d’« emploi public ». Selon Nicolas Latteur, formateur au Cepag (Centre d’éducation populaire André Genot), il s’agit d’une manière d’y introduire la fragilité propre au marché du travail capitaliste. Le but est alors, pour cette volonté politique, de s’attaquer aux protections liées aux statuts, sources de non-éthique au travail.

L’impasse à la critique déjà évoquée se base sur l’évidence du discours, propre à l’idéologie néolibérale, selon laquelle cette logique d’organisation sociale (au-delà du travail) serait semblable aux lois de la physiques et conforme à la nature humaine, voire même à la nature du monde, le représentant tel qu’il est. Prétention qui entend dès lors faire l’impasse sur tout débat politique. Aucune autre pratique n’est possible puisque les autres seraient irrationnelles, à l’encontre des principes qui régissent l’activité humaine et au-delà.

Or, questionner la gouvernance comme sujet hautement politique, c’est aussi et surtout décrypter les dispositifs politiques répondants aux questions : Qui travaille ? Pour qui ? Qui conçoit le travail ? Qui l’exécute ? Et pourquoi ?

Certes, les techniques de productions sont une partie de la réponse, mais des processus de domination pour orienter un collectif de travail vers une coopération sont aussi mis en œuvre. La force des nouvelles organisations du travail du NPM est de pouvoir extorquer de la collaboration sans avoir à tolérer des collectifs de travail stables et à garantir une stabilité dans l’emploi et des statuts. Précarité devient alors synonyme d’élément de motivation dans l’investissement dans son travail.

En outre, on cherchera à savoir comment adapter des personnes aux nouvelles règles du jeu, plutôt que de développer des dispositifs collectifs critiques par rapport à ces règles. Il s’agit là de techniques politiques génératrices de violence sociale d’autant plus insidieuses qu’elles n’ont pas prétention à être politiques.


Synthèse de Luca Piddiu, étudiant en journalisme à l’Université de Liège, d’après les propos de Luc Melotte, directeur dans la fonction publique, Alexandre Piraux, rédacteur en chef de la revue Pyramides (Cerap - ULB) et Nicolas Latteur, formateur au Cepag.