Café Carabosse

Un foulard sur les yeux

Irène KAUFER

‘‘Mes amies, la France est en danger. Ses principes les plus sacrés prennent l’eau de toutes parts. De François Fillon [1] à Jean-Luc Mélenchon [2], on en appelle à notre mobilisation. Au nom de la liberté, de l’égalité et de la sororité, je vous invite donc à former les nouvelles brigades internationales pour sauver notre voisin. Les inscriptions sont ouvertes.

— Je veux bien être la première sur la liste. Quand je vois le déferlement de barjos allumés dans les rues de Paris, juste pour empêcher des gens de se marier et d’élever des enfants, il y a de quoi avoir peur.

— Oh, mais il ne s’agit pas du tout de cela. Ce qu’on attend de nous, c’est de former les bataillons qui, tel Charles Martel autrefois à Poitiers, arrêteront le Sarrasin, ou plutôt la Sarrasine, aux portes de la crèche Baby Loup [3]. Des enfants confrontés à une puéricultrice avec un foulard risquent d’y perdre le sens de la laïcité, de l’égalité et plus généralement leur libre arbitre. Rien que ça.

— Pour ce qui est de la laïcité ou du libre arbitre le débat est ouvert, mais, en tout cas, pour ce qui est de l’égalité entre garçons et filles, c’est sûr que les crèches donnent le mauvais exemple : rien que de voir le personnel, avec ou sans foulard, les enfants comprennent que s’occuper d’eux, c’est le rôle des femmes. Ce que leur confirmera l’école dite « maternelle ». Tous les discours égalitaires n’y changeront rien !

— Et ce n’est pas tout ; un rapport [4] vient d’être remis au gouvernement français, et on en apprend de belles ! Pêle-mêle : que les adultes stimulent moins les filles dans les activités collectives et font surtout attention à leur apparence et leurs émotions ; que les jouets des garçons sont associés à l’extérieur, à la manipulation et la construction d’objets, alors qu’au contraire, les jouets des filles, moins nombreux, sont associés à l’intérieur et souvent liés aux activités domestiques et maternelles ; que dans les histoires, le prince charmant et la princesse endormie restent des figures inoxydables ; que les personnages qui apparaissent sur les couvertures des livres pour enfants sont à près de 80% masculins, que les héros sont deux fois plus nombreux que les héroïnes et que même les animaux renforcent cette dissymétrie. Sans compter que les vêtements des filles ont tendance à entraver leurs déplacements, alors que les garçons peuvent courir en liberté. Bref, il est temps de prendre une mesure forte pour encourager l’égalité entre garçons et filles, dès le plus jeune âge !

— Et cette mesure, ce sera donc celle-ci : pas de puéricultrice voilée dans les crèches, et nos bambins et bambines seront bien gardé/e/s ! Alors je vais vous dire, quoi que l’on puisse penser des religions et de leur visibilité : la République se met un foulard... sur les yeux.

Mots Clés : Féminisme

[1] Le Monde, 29/3/2013 : « La laïcité doit s’étendre à l’entreprise privée ».

[2] Communiqué du Parti de Gauche, 20/3/2013 : « Crèche Baby Loup : la laïcité prend eau de toutes parts ».

[3] Résumé des épisodes précédents : à St Ouen, une puéricultrice a été licenciée d’une crèche pour port de foulard. Après deux jugements qui confirmaient la décision de la crèche, le licenciement a été invalidé par la Cour de Cassation. Motif : la crèche est privée et la loi interdisant le port de signes religieux ne s’applique qu’au secteur public. Du coup, des voix s’élèvent pour réclamer une nouvelle loi.

[4] Libération, 28/3/2013 : « À la crèche les stéréotypes genrés se portent bien ». On peut lire le rapport complet sur le site de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) du gouvernement français.