Corps et âmes

Vincent and K°

Jean-François BASTIN

Longtemps, les Diables rouges ont représenté une Belgique périmée, systématiquement en retard sur les évolutions politiques et surtout sociologiques du pays. Le phénomène a persisté pendant quatre décennies, du milieu des années 50 au milieu des années 90 [1]. L’équipe nationale de football nous racontait une Belgique sans colonisés puis sans immigrés, quelle que fût leur provenance, une Belgique résiduelle, sans avenir, repliée sur son vide identitaire et son trop-plein institutionnel. C’est au tournant du siècle que les choses ont commencé à bouger. Aujourd’hui, les Diables rouges sont méconnaissables.

Lors de leur dernier match contre la Macédoine, sur les quatorze joueurs alignés ce soir-là sept étaient d’origine étrangère : Benteke, Chadli, Dembele, Fellaini, Kompany, Mirallas, Witsel. Chacun son histoire bien sûr, on peut chicaner sur certains cas, celui de Vincent Kompany par exemple, capitaine de l’équipe, né à Bruxelles d’un père congolais et d’une mère wallonne. Mais une telle sélection et surtout un tel capitanat eurent été inconcevables en 1960 et même en 1980. On est passé radicalement d’un monde à l’autre, d’une fonction représentative à une autre, tellement différente de la première que l’image renvoyée maintenant au pays par les Diables rouges, pour sympathique qu’elle soit, est presque aussi décalée que la précédente. Ce Kompany semble venir d’une autre planète, il appartient à une nouvelle Belgique, défiant tous les atavismes, parlant un français et un néerlandais impeccables, vivant depuis cinq ans à Manchester après trois années à Hambourg et parlant donc couramment l’anglais et l’allemand. Un Belge mondialisé, qui a conquis une égale popularité dans les trois régions grâce à ses exploits internationaux, un Belge sans frontières qui s’est permis de toiser Bart De Wever après la victoire des Diables en Écosse au surlendemain des élections communales. De Wever avait dit « Anvers est à tout le monde, mais ce soir surtout à nous » ; Kompany a répliqué : « La Belgique est à tout le monde, mais ce soir elle est surtout à nous » !

En 1960 comme en 1980 tous les joueurs de l’équipe nationale jouaient en championnat belge, aujourd’hui ils jouent TOUS à l’étranger : Allemagne, Angleterre, Espagne, Russie, Pays-Bas. Ils témoignent d’une Belgique ouverte, dont la diversité dépasse largement les seuls clivages linguistiques, une terre d’échange et de passage dont il fait bon sortir, et où il fait bon se retrouver au stade Roi Baudouin devant un public incrédule. Si ce pays a encore un avenir, il passe notamment par cet imaginaire sportif où les Diables rouges, souvent pour le pire et parfois le meilleur, n’ont cessé de tenir un rôle important.

Le destin des nations est impénétrable, nul ne peut en préjuger. Voyez la composition du groupe de qualification pour la Coupe du monde où se trouve la Belgique : Croatie, Écosse, Galles, Macédoine, Serbie. De ces six « pays », du point de vue de l’État moderne, la Belgique est le plus vénérable ! L’Écosse et le Pays de Galles ne sont que des dépendances du Royaume-Uni, elles doivent à l’origine britannique du football le privilège de pouvoir disputer sous leur drapeau des compétitions internationales. C’est un peu comme si, du temps de la Yougoslavie, les républiques de Croatie, de Macédoine et de Serbie avaient eu droit chacune à une équipe nationale. Il n’en était rien, il y avait une seule équipe pour les six républiques yougoslaves. Et donc les actuelles équipes croate, serbe et macédonienne sont les produits récents de l’éclatement balkanique.

Ce groupe A, qualificatif pour le Mondial 2014, nous offre ces étranges paradoxes : des équipes nationales venues de pays qui n’existent pas vraiment, d’autres à peine surgies du néant portant haut le flambeau de la nation libérée et la Belgique au milieu de tout cela qui se demande si le football va l’aider à choisir son destin : à la yougoslave, à la croate, à l’écossaise, à la De Wever… ou à la manière de Vincent Kompany ?

[1] J.-F. Bastin, Les Gueux du stade, Ed. Labor, 1998, pp. 14-18 et 46-49.