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07.04.2013

Nouvelles rassurantes en provenance de nos banquiers

Victor GINSBURGH
Economiste, chercheur au centre ECARES à l’ULB et au CORE à l’UCL

Voici quelques nouvelles qui montrent que nous pouvons et devons faire confiance à nos banquiers. Elles ont paru entre le 11 mars et le 10 avril dans le New York Times. La seule chose que j’ai essayé de faire est de les traduire. Je n’ai pas de commentaires à ajouter, Il y a une phrase que je n’ai pas réussi à traduire, et pour cause, comme vous le verrez.

11 MARS 2013

Il y avait des banques « too big to fail » (trop grande pour mettre en faillite). Il y en a aussi qui sont « too big to jail » (trop grandes pour être en prison). S’il y avait le moindre doute à ce sujet, Eric Holder, le secrétaire d’État à la Justice américain a laissé échapper ce que nous savions tous, mais que l’administration Obama n’osait s’avouer : Oui il y en a.

« Je suis concerné par le fait que certaines de ces institutions deviennent tellement grandes, qu’il devient difficile de les poursuivre lorsque nous pensons qui si nous le faisons – c’est-à-dire que si nous les mettons en examen – cela pourrait avoir un effet négatif sur notre économie et peut-être sur l’économie mondiale », aurait dit M. Holder à la Commission de la Justice du Sénat. Il a ajouté que « cette situation a des conséquences sur la possibilité de prendre des mesures qui seraient plus appropriées ».

Pour la première fois, M. Holder a avoué qu’il avait abandonné certaines poursuites judiciaires contre les grandes banques de peur qu’une inculpation pourrait mettre en danger le système financier tout entier [1].

16 MARS 2013

Du fait que les traders dissimulent leurs méfaits et que les régulateurs sont complètement dépassés, le système financier court plus de risque aujourd’hui que vous ne le pensez. Après avoir sauvé le système bancaire en 2008, les contribuables et les investisseurs ont eu l’assurance que pareille crise ne pourrait pas se reproduire. La législation dite Dodd-Frank était supposée nous débarrasser des comportements casse-cou des banques qui ont fait vaciller l’économie. Le rapport de 307 pages présenté au Sénat à la suite du fiasco de 6,2 milliards de dollars de la JPMorgan Chase rejette cette idée avec vigueur.

Les banquiers racontent-ils n’importe quoi ? C’est la question qui me vient à l’esprit en relisant l’histoire fascinante de la façon dont JPMorgan Chase a perdu 6,2 milliards de dollars dans ses affaires londoniennes.

Les nombreuses pages d’emails, de témoignages, de transcriptions téléphoniques et d’analyses montrent que les traders les plus importants de la banque ont caché leurs positions de produits dérivés en perte, même si cette situation pouvait n’être que temporaire ; que les limites de risque que la banque s’était imposées pour se protéger ont été transgressées de façon constante ; que les modèles de risque ont été réinterprétés pour minimiser les pertes (et pas maximiser les profits) ; que les directeurs de la banque ont fourvoyé les investisseurs et le public ; et que les régulations ne sont bonnes qui si les régulateurs obligent les banques à s’y tenir [2].

24 MARS 2013

Les banquiers racontent-ils n’importe quoi ? C’est la question qui me vient à l’esprit en relisant l’histoire fascinante de la façon dont JPMorgan Chase a perdu 6,2 milliards de dollars dans ses affaires londoniennes. L’attention du rapport porté devant le Sénat américain s’est concentrée sur Jamie Dimon, le CEO de la banque. Que savait-il, quand l’a-t-il su et qu’a-t-il fait pour tromper intentionnellement les régulateurs et les investisseurs ? Moi j’ai plutôt été étonné par l’incompétence criante et la stupidité documentée par le rapport. Considérez les phrases suivantes écrites le 26 janvier 2012 par Bruno Iksil, celui-là même qui a fait perdre 6,2 milliards à la banque [3] :

« Il faut exécuter les transactions qui ont du sens : sell the forward spread and buy protection on the tightening move, use indices and add to exsisting position, go long risk on some belly tranches especially where defaults may realize, buy protection on HY and Xover in rallies and turn the position over to monetize volatility. »

Cette présentation a été faite à un groupe de JPMorgan appelé l’International Senior Management Group of the Chief Investement Office, qui semble l’avoir approuvé. C’est du pur charabia [« gibberish » dans le texte du NYT]. Le rapport présenté au Sénat indique que ces propositions suggèrent « de nombreuses stratégies de transactions de crédit complexes, en utilisant un jargon que même les acteurs essentiels et les régulateurs ne sont pas parvenus à comprendre  ». Les membres de la commission sénatoriale ont interrogé les officiels du Chief Investement Office de JPMorgan et le régulateur sur ce que ces mots signifiaient. Aucun n’a pu répondre. Aucun n’a pu dire, par exemple, ce que signifiait « belly tranch » [4].

24 MARS 2013

La politique adoptée par l’Union européenne devrait interdire aux banques de distribuer des primes supérieures au salaire annuel ; elles peuvent toutefois être doublées si les propositions obtiennent l’approbation des actionnaires. Un quart de ces primes sera payé cinq ans plus tard seulement. Une telle règle ne changera évidemment pas les incitations tordues (« warped ») des banquiers. Et de fait, les banques européennes considèrent dès maintenant des augmentations des salaires, ce qui permettra d’augmenter ipso facto les primes et ne fera que rendre plus vague encore la liaison entre salaires et primes d’une part, et santé à long terme des banques, de l’autre [5].

10 AVRIL 2013

Les banques se sont débarrassées de leurs actifs risqués pour montrer aux régulateurs qu’elles étaient moins vulnérables que durant la crise financière. Dans certains cas, ces actifs ne bougent pas, ils sont tout simplement transférés à une autre institution. Ces tours de passe-passe existent depuis pas mal de temps à Wall Street. Et comme les régulateurs se font plus pressants, ils se sont multipliés, plus particulièrement en Europe, chez Citigroup, Crédit Suisse et UBS. Au lieu de vendre ces actifs, souvent à perte, les banques les font acheter par des fonds de placement, dont des fonds de pension qui gèrent l’épargne des enseignants et des fonctionnaires. Ce qui permet aux banques de se montrer plus saines [et aux futurs retraités de prendre les risques] [6].

La vita è bella.


[1] Andrew Ross Sorkin, « Realities behind prosecuting big banks », The New York Times, March 11, 2013

[2] Gretchen Morgenson, « JPMorgan’s follies, for all to see », The New York Times, March 16, 2013

[3] J’ai repris le texte en anglais, parce que je ne le comprenais pas et étais incapable de le traduire. Voyez la suite de l’article.

[4] Floyd Norris, « Masked by gibberish, the risks run amok », The New York Times, March 21, 2013

[5] Editorial, « Europe caps bank bonuses », The New York Times, March 24, 2013

[6] Susan Craig, « Seeking Relief, Banks Shift Risk to Murkier Corners », The New York Times, April 10, 2013