DÉCODAGE

Salaires et compétitivité

Bruno BAURAIND
Coordinateur d’Éconosphères

En ce mois de mars 2013, le Belge Réginald Savage et le Français Michel Husson, deux des économistes contemporains les plus consistants sur la question de la part salariale, signent un ouvrage sur ce thème*. L’occasion pour le réseau Econosphères de revendiquer un débat réel sur la distribution des richesses en Belgique et en Europe.

Avec le budget de rigueur concocté par le gouvernement belge pour l’année 2013, la Belgique, comme ses partenaires européens, va faire l’expérience d’une politique de « déflation salariale compétitive » visant à réduire les salaires pour améliorer la compétitivité de ses entreprises, et surtout, de son territoire.

Le message délivré par le gouvernement aux organisations syndicales, en prémisse à la négociation de l’accord interprofessionnel 2013-2014, est clair : « Négociez la flexibilité, mais pas le niveau des salaires ! ».

En toile de fond de ce gel des salaires, une offensive en règle contre notre modèle de concertation sociale. Le salaire devient la variable d’ajustement du système économique et plus un droit négocié entre patrons et représentants du monde du travail.

La question du partage des richesses entre le capital et le travail est au cœur du développement historique du capitalisme et, l’un ne va pas sans l’autre, des luttes sociales. Pourtant, pendant que la part salariale régresse depuis plusieurs décennies, le niveau trop élevé des salaires serait le frein à la compétitivité de nos économies… Contradiction ?

Double focale

La problématique des « salaires » ne peut se comprendre aujourd’hui qu’avec une double paire de lunettes.

Contre la myopie tout d’abord. Depuis plusieurs décennies, nous assistons à l’érosion de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Autrement dit, il s’agit de la baisse du chiffre de toutes les rémunérations issues du travail (les petits comme les gros salaires) par rapport à celui de la richesse créée sur une période donnée dans un pays ou une région. Il sera principalement question de ce débat macroéconomique dans l’ouvrage de Savage et Husson.

"Le salaire devient la variable d’ajustement du système économique et plus un droit négocié entre patrons et représentants du monde du travail."

Contre la presbytie, ensuite. Les auteurs ne sont pas pour autant aveugles à l’explosion des inégalités intrasalariales à l’œuvre dans nos sociétés depuis les années 90. Sous le couvert de la fabuleuse « productivité managériale  » de soi-disant capitaines d’industrie, les inégalités progressent à l’intérieur du monde du travail. Les CEO du monde bancaire qui ont provoqué la plus grande crise financière de notre histoire… sans toujours la comprendre. Les PDG de l’automobile ou de la sidérurgie qui, comme seule stratégie industrielle, proposent des politiques de restructuration à court terme visant à réajuster le périmètre des entreprises en fonction des cours boursiers. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir qu’entre 1998 et 2005, en France, les 3500 foyers les plus riches (0,01% de la population) ont vu leur pouvoir d’achat augmenter de 42,6% pendant que celui des 31,5 millions de ménages les plus « pauvres » de l’hexagone (90% des foyers, c’est négligeable ?) progressait de 4,6% [1] !

La France reste pourtant un des pays les moins inégalitaires au monde. Cette tendance est encore plus forte dans le monde anglo-saxon. Il sera moins question de l’explosion des inégalités intrasalariales dans cet ouvrage. La dimension « macro » ne va cependant pas sans la « micro » et vice versa.

Vive le modèle allemand

Si le niveau trop haut des salaires en Belgique et en Europe est, selon les « économistes écoutés » (ceux qui passent à la télé avant 23 heures), le déterminant principal de la crise des finances publiques actuelles, la sortie de crise passera, toujours selon ces économistes, par la copie de ce qui se fait en Allemagne en matière de politiques salariales, car « le travailleur allemand, lui, il est compétitif ».

Précision utile : la compétitivité de l’économie allemande ne viendrait pas de son système éducatif ou de la capacité de ses travailleurs à innover. Elle proviendrait du « volontarisme courageux  » du gouvernement de l’ancien chancelier Gerhard Schröder. Ce dernier, entre 2003 et 2005, va réformer le marché du travail dans le sens d’une compression des salaires afin de favoriser les exportations des entreprises du pays. Et, comme l’économie allemande résiste moins mal à la crise que la Grèce ou la Roumanie, c’est donc le nouveau « parangon de modernité  » [2] à faire adopter par tous les États membres de l’Union européenne. Cette analyse réductrice est simple à comprendre et donc à diffuser, mais c’est aussi une formidable machinerie à produire de l’austérité, du chômage et une longue dépression en Europe.

Pour vendre, il faut des clients en capacité d’acheter. Si, partout en Europe, on coupe dans les salaires des clients grecs, espagnols ou belges du vendeur allemand, le modèle prend du plomb dans l’aile, car s’engage alors une concurrence à la baisse sur les salaires entre les pays « partenaires » d’une même zone économique. Cette guerre de tous contre tous débouche sur ce que Ronald Janssen, économiste à la Confédération européenne des syndicats (CES), appelle le «  cercle vicieux de l’austérité » [3] et que l’on peut schématiser comme suit : la baisse des salaires entraîne celle de la consommation et la contraction de l’activité économique. Ce qui engendre une diminution des recettes fiscales pour l’État et, donc, un creusement des déficits et de la dette publique. Craignant un défaut de paiement, les banques exigeront alors des taux d’intérêt plus importants pour continuer à prêter à l’État. Privé de moyens, ce dernier devra, en bout de course, de nouveau compresser ses dépenses… Et, un nouveau tour « austéritaire » s’engage.

Outre leurs effets désastreux sur l’économie européenne, les lois Hartz, du nom de l’ancien directeur du personnel de Volkswagen ordonnateur de la réforme du marché du travail, ont eu des conséquences sociales néfastes pour le niveau de vie d’un grand nombre de travailleurs allemands. L’espérance de vie des citoyens allemands les plus pauvres est, juste pour l’exemple, passée en une décennie de 77 à 75 ans [4] !

Changer la trajectoire des courbes

Récemment, Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI reconnaissait le peu d’efficacité des politiques d’austérité menées, entre autres, par son organisation en Europe. Et ce du fait des coûts beaucoup plus élevés qu’anticipé de ces politiques en termes de perte de croissance cumulée, et donc de baisse des recettes fiscales et de hausse induite du chômage.

En 2010, au détour d’un paragraphe d’une communication de la Commission européenne, on trouvait ceci : « S’il existe une relation entre coûts salariaux unitaires et performances à l’exportation, elle est faible et du second ordre par rapport à la dégradation de la balance commerciale, et donc ceux-ci [les coûts salariaux] ne peuvent en être la cause » [5].

Depuis 2008, le réel a parlé. L’offensive généralisée contre les salaires ne réglera ni le problème de la dette publique, ni celui du soi-disant « handicap compétitif » de certains pays européens.

Malgré cela, les gouvernements européens continuent à compresser la part revenant aux salariés dans la richesse créée en Europe. Et, pendant ce temps, le processus de financiarisation de nos économies continue. Le gonflement des revenus du capital est pourtant, depuis plusieurs décennies, source de déstabilisation et de crises économiques.

Cette situation appelle une réponse massive et coordonnée de la part de l’ensemble des organisations de la société civile en Europe. C’est à ce prix que les courbes du graphique s’inverseront et qu’une sortie de crise par le haut sera envisageable.

* Réginald Savage et Michel Husson, Salaire et compétitivité. Pour un vrai débat !, Couleur livres, 2013.

[1] Chiffres tirés de Michel Husson et cités par Reginald Savage lors du midi d’Éconosphères consacré aux « inégalités de revenu », octobre 2010.

[2] Lire à ce sujet : Anne Dufresne, « Le consensus de Berlin », Le Monde diplomatique, février 2012. Article disponible à l’adresse :www.mondediplomatique.fr.

[3] Intervention de Ronald Janssen lors du workshop organisé par Éconosphères sur le thème « L’euro : stop ou encore ? », le 28 février 2012.

[4] Pierre Larrouturou, C’est plus grave que ce qu’on vous dit… Mais on peut s’en sortir. 15 solutions contre la crise économique à appliquer d’urgence, Paris, Nova éditions, 2012, page 38.

[5] Cité par Michel Husson lors du colloque : « La distribution des richesses. Quelle part au salaire ? », octobre 2012.