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Démocratie

Détournement d’institution

Jérôme JAMIN
Philosophe et politologue, Jérôme Jamin est chargé de cours en Science politique à l’Université de Liège, administrateur des Presses universitaires de Liège et directeur de la Foire du livre (...)

Lorsque Coluche s’est présenté contre François Mitterrand en 1981 dans la perspective des élections présidentielles françaises, il a permis à chacun de découvrir à quel point la démocratie était un système politique fondamentalement fragile. En indiquant qu’avant lui, « la France était coupée en deux », et qu’avec lui, « elle serait pliée en quatre », et en obtenant une part non négligeable des intentions de vote, il a rappelé à chacun que les institutions de la République pouvaient facilement être détournées de leurs fonctions premières et servir des objectifs divers, qu’ils soient politiques ou non.

Si on peut conserver un souvenir amusé de Coluche, on restera perplexe au regard d’une pratique qui semble s’installer dans l’Union européenne en toute impunité : la conquête du pouvoir pour l’enrichissement que représente la « vie après le pouvoir » !

Au commencement étaient les anciens présidents devenus orateurs à plusieurs dizaines de milliers de dollars la conférence. Cette pratique rendue célèbre par Bill Clinton est aujourd’hui ultra-généralisée. On ne compte plus les anciens Premiers ministres, Présidents et autres chefs d’État qui vivent de revenus énormes après leur dernier mandat grâce à l’organisation bien ciblée et bien pesée de quelques conférences par mois dans de multiples cercles de pouvoir.

Depuis, un pas énorme a été discrètement franchi et on voit aujourd’hui ici le Président ou là-bas le Premier ministre qui est approché pendant son mandat non plus pour préparer la future « vie de conférencier », mais pour une mission potentielle que pourrait lui proposer l’une ou l’autre multinationale : « c’est pour après… et ce sera très bien payé ». Le danger est ici évident : quelle sera l’attitude du chef de l’État vis-à-vis de certaines problématiques (environnement, armement, OGM…) s’il envisage pendant son mandat de travailler, après l’exercice du pouvoir, dans un des secteurs concernés comme lobbyiste ?

Mais il y a pire ! Le président en exercice ou le Premier ministre peut aussi être approché, mais avant son mandat, « pour après » lui explique-t-on : ici on fait miroiter à tel présidentiable une vie « post-chef d’État » très bien rémunérée avant même que celui-ci entre en fonction. On imagine alors l’autocensure de la personne concernée lorsque des matières sensibles seront sur la table. Pourquoi, en tant que Premier ministre, ne pas négocier avec la Russie si un jour je suis payé par le numéro 1 du gaz russe pour appuyer le développement de la multinationale ?

Dans les trois cas, et surtout dans les deux derniers, le poste électif n’est qu’un passage vers une autre vie ! Ce faisant, la fonction suprême est complètement détournée de son sens et de son objectif, le chef de l’État utilise son passage dans la cour des grands pour s’assurer un réseau de très haut niveau et un salaire confortable dans une autre vie : Tony Blair, Nicolas Sarkozy, Gerhard Schröder, etc. Ils sont nombreux à s’être essayés à l’exercice.

L’ancien lobbyiste Jack Abramoff – qui est maintenant sorti de prison – va encore beaucoup plus loin ! Dans une interview [1] pour The Atlantic en novembre 2011, il décrit cyniquement la meilleure manière d’obtenir ce que vous voulez d’un membre du Congrès américain : « Il faut promettre à plusieurs hauts membres de son staff des postes très bien rémunérés dans telle ou telle société ». Ce faisant ajoute-t-il, «  vous les tenez » car ils feront tout pour s’assurer le futur emploi bien rémunéré ! « Ils feront même pour vous des choses auxquelles vous n’aurez même pas pensé ! » ajoute Abramoff.

Si chacun a le droit de faire ce qu’il veut après de longues années en politique, certaines « incompatibilités » ne seraient pas superflues !