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ENQUETE

“C’est comme ça au début…”

Olivier BAILLY
journaliste

En 2011, Bpost a engagé des intérimaires pour l’équivalent de 777 temps pleins. Un chiffre à la fois important en volume et faible en regard du personnel de la poste (28 000 équivalents temps pleins). Selon Mark Michiels, responsable Ressources humaines & Organisation de Bpost, "nous engageons les facteurs intérimaires en leur offrant un contrat à durée indéterminée après trois semaines de travail". Les syndicats, les témoignages récoltés ainsi que l’expérience de terrain contredisent ces propos. Récit au jour le jour d’un facteur intérimaire.

Jeudi 30 août 2012. J’entre dans une agence intérim qui se loge le long du boulevard Anspach. Je me présente avec un CV riche d’expériences Horeca et commerciales. Ils ne font pas l’industrie, pas les métiers de bouche. Et pour les postes administratifs, il faut les langues. Reste… la poste. Mais elle prévient, ce n’est pas bien payé. Les conditions pour rentrer dans la réserve de recrutement d’assistant-facteur sont brèves : avoir un casier vierge, le permis B, et réussir le test.

Lundi 3 septembre. J’arrive pile à neuf heures. Je suis le seul candidat. Dans un bureau au premier étage, j’ai une heure et demie pour compléter un test estampillé « Bpost ». Je remplis les pages d’orthographe, de mathématiques, de code de la route et arrive au test « Pizza Ride » où je suis propulsé livreur de pizza. Une question m’interpelle. Un collègue est malade et je vais devoir travailler deux jours de 12 à 24 heures. Le patron me signale qu’à part en pourboire, je ne serai pas payé pour les heures supplémentaires, soit une pratique de négrier.

C’est dingue le nombre de boîtes aux lettres qui ne sont pas pensées pour recevoir du courrier. Des formats A4 sont triturés, pliés pour rentrer dans ces fentes minuscules…

Voici les quatre propositions du test :

  1. « A / Le patron, c’est le patron ! Je ne peux contester son autorité. Je fais ce qu’il me dit de faire.
  2. B / Je cesse le travail. Il n’est pas question que j’accepte d’être exploité et que je travaille sans être rémunéré.
  3. C / J’essaie de convaincre le manager, arguments à l’appui, qu’il est logique qu’une prime soit versée. J’envisage une décision après discussion.
  4. D / Je n’accepte pas de prester les heures supplémentaires. J’ai signé un contrat de x h/semaine et je m’y tiens. »

La réponse attendue est C (j’ai passé en revue mon test avec la guichetière le mercredi qui suivait). Un patron veut exploiter son personnel, profiter d’un rapport hiérarchique et Bpost, entreprise publique, invite à « convaincre le manager, arguments à l’appui » au lieu de défendre ses droits ? Soumise aux syndicats, la question interpelle. « C’est totalement scandaleux, estime Jacques Lespagnard de la CGSP. On est déjà parti vers la flexibilité avec un chantage sur le futur travailleur, avant même de signer le contrat, pour être corvéable à merci ».

Un mois plus tard, lundi 8 octobre, après deux appels de l’agence où j’ai réagi deux heures plus tard, soit deux heures trop tard, on me propose à 17h15 de distribuer des tracts politiques pour Bpost (nous sommes la veille des élections communales). Rendez- vous le lendemain à 6h15.

Mardi 9 octobre. Amusant : c’est la journée mondiale de la Poste décrétée par les Nations unies. J’entre au centre de tri. Un autre intérimaire, Ahmed [1], se présente en même temps que moi, chemise blanche sur veston élégant. Hassan, jeune team manager, nous accueille. Une bonne centaine de facteurs travaillent dans ce centre de tri bruxellois. Le facteur trie encerclé par trois étagères en U de trois niveaux. Ces niveaux sont subdivisés en étroits espaces verticaux qui correspondent à un numéro d’une rue. Des bacs bleus sont déposés à l’entrée de chacun des box ouverts. Ils regorgent de petites et grandes enveloppes à classer. Après avoir trié le courrier, le facteur le range dans des sacs. Il y a par tournée entre cinq et dix sacs à distribuer en fonction du volume du courrier et des publicités. Les sacs que ne peut pas emporter le facteur (appelés les « surcharges »), sont remis aux chauffeurs de la poste qui les disséminent à des endroits précis sur la tournée (une boucherie, une arrière-cour, un hall d’immeuble).

Hassan m’indique le box de Vinciane. Je la rejoins et commence directement à trier les lettres sous la férule de la factrice. Elle ne prend pas de pause pour manger. Juste pour fumer. En fait, personne ne prend vraiment de pause. Les facteurs sont payés 7h36 par jour. S’ils sont rapides, tant mieux pour eux. Sinon, tant pis. Du coup, tout le monde va au plus pressé. Alors que la journée débute à 6h30, le centre de tri s’anime dès 6 heures. Les facteurs font l’impasse sur les tartines ou les avalent en triant. C’est à ce point institué que Bpost utilise la cantine comme… espace de tri ! Je découvrirai également que nombreux sont ceux qui utilisent leur voiture, à leurs frais, pour faire leur tournée. Normalement, les facteurs rejoignent leur tournée en bus. Ils bénéficient d’un abonnement annuel pour mener à bien leur mission. Mais comme les bus font perdre du temps, que le trolley est lourd (un genre de diable qui permet de prendre 3 sacs à la fois), nombre de facteurs chargent le coffre de leur auto des sacs de courriers et filent vers leurs rues à distribuer. Outre le gain de temps, le facteur gagne en souplesse. Il peut déplacer les surcharges à sa guise et effectuer une grande partie de la tournée avec une sacoche autour du cou. Les mains sont plus libres et ça va plus vite. Ces facteurs réinventent l’ordre de la distribution, réalisant malgré eux un pied de nez aux géoanalystes qui s’évertuent à optimaliser les tournées.

Ma journée s’achève à 13h45. Je file à l’agence d’intérim pour signer un contrat de quatre jours. Revenu brut de l’heure : 10,27 euros.

De mercredi 10 au vendredi 12, je suis en soutien de deux facteurs différents, Jacques et Ali. Je ferai trois tournées différentes. Quand on trie puis distribue, on ne regarde pas les noms sur les courriers, mais le numéro de la rue.

Mercredi, Jacques propose de m’expliquer comment fonctionnent les recommandés. Il est 14 heures, je suis arrivé à 6h20, le tout sans pause. J’ai mal aux jambes, je ne suis plus payé. Dois-je devenir bénévole de la Poste pour être formé ? Je décline la proposition.

Ce jeudi encore, j’ai eu une inflammation au tendon d’Achille droit à essayer de suivre le rythme de Tarek. Il a eu pitié de moi et a pris en charge une bonne partie de la tournée…

Le jeudi, Ali semble en permanence pressé. Il travaille à la Poste depuis 10 ans. Auparavant, il avait sa tournée fixe mais depuis les Géoroute, les tournées sont recomposées tous les ans. Un type du premier étage, là où sont les « team managers », arrive vers lui. Il devait relever les caractéristiques des boîtes aux lettres de sa tournée. Les autocollants « pas de pub », les boîtes aux lettres obstruées, sans noms… Est-ce fait ? Ali n’a pas eu le temps cette semaine, il le fera ce week-end (bénévolement). Une fois dehors, Ali me prête une veste de postier parce que « parfois les gens sont méfiants ». Sans blague…

C’est dingue le nombre de boîtes aux lettres qui ne sont pas pensées pour recevoir du courrier. Des formats A4 sont triturés, pliés pour rentrer dans ces fentes minuscules. Ali et moi glissons des tracts du Vlaams Belang. « Faut surtout pas les jeter !, réagit Ali à mon envie de tout balancer à la poubelle. Y’en a qui ont été renvoyés pour ça ». J’espère que le VB ne sera pas outré qu’un fils d’immigré ait touché de sa sueur leur littérature.

Vendredi matin, Hassan, le jeune team manager, me dit qu’ils sont contents de mon travail et me signale que je rempile pour deux semaines. L’une pour accompagner Tarek en tournée et l’autre en vacances. J’appelle l’intérim qui est mon vrai patron. Ils me disent que si je suis prolongé du côté de Bpost, je ne dois pas m’inquiéter de leur côté.

Fait étonnant : lors de cette première semaine, un facteur du centre de tri a fait appel à une connaissance pour… venir l’aider à terminer sa tournée ! Histoire de ne pas clôturer la journée trop tard. Côté remboursement de mes tickets de bus, je dois les photocopier puis voir avec l’agence interim. Je termine la semaine sans vêtements de travail. Tout comme Ahmed.

Mon parrain et mon coach

Première journée avec Tarek. Une tête de plus que moi, costaud de partout, des épaules qui supporteraient le poids de six personnes. Il me réserve un accueil chaleureux et s’enquiert de mon moral à la poste. Il dit que l’intérim peut durer jusqu’à 8, 9 mois mais peut aussi se résumer à deux mois. Tarek fait la même tournée depuis deux ans. Cela facilite grandement les choses. Il connaît les habitudes des personnes, quelle société ferme à midi, quel courrier déposer chez le voisin. Tarek ne rechigne pas à prendre de son temps après 14 heures pour me décortiquer le métier. Par exemple, ne pas oublier de pisser avant les quelques heures de marche en ville. Une fois de sortie, je peux me rendre compte qu’il a une mémoire phénoménale. Il marche vite, ne s’arrête jamais, peut porter une liasse de courriers, coincer des pubs entre deux doigts et tirer le trolley. Il connaît par cœur la tournée, renote le nom sur les boîtes effacées, place le courrier sur le seuil d’une petite vieille qui se déplace difficilement. Il connaît les déménagements, les séparations. Il est redoutable.

Mardi, Tarek demande pour moi des vêtements. On verra demain. Comme me dira un facteur, « ici, c’est comme à la prison, il faut tout demander ».

Mercredi 17. La première surcharge est arrivée en retard aujourd’hui. Le travail de chauffeur n’est pas de tout repos. Il livre le courrier de sociétés, les paquets encombrants, quelques particuliers, et assure les surcharges pour 7, 8, 9 facteurs. Ce matin au tri, Gilbert, vieux briscard « team manager  », du genre « à qui on ne la fait pas » m’avertit que « tu auras des vêtements parce que tu montres beaucoup de bonne volonté. Tu es motivé  ». Il prévient aussi Tarek que je dois faire mon e-learning, une sorte de formation virtuelle. Tarek est supposé rester à mes côtés. Quand on rentre de la tournée à 13h50, Gilbert nous envoie au premier sur un ordinateur. Une foule de données, d’onglets et de chapitres apparaissent à l’écran. On abandonne après dix minutes, car on doit encore scanner nos retours, « liquider la tournée » comme on dit. Quand on s’en va, dans le bureau, personne ne bronche. Ce e-learning est un jeu de dupes. Les managers savent qu’on n’a pas le temps, et ferment les yeux sur ce qui n’est pas fait.

Jeudi 18. Grande première, j’ai reçu des vêtements de Bpost. Gilbert m’a conduit à la cave où quatre gros cartons débordent de fringues dépareillées. À moi de choisir.

J’ai ensuite droit à la venue d’une coach manager. Après s’être présentée, elle m’a remis un document, « Postier Starter 2 ». Elle me demande si cela ira seul en tournée. « Ben, c’est à vous de me le dire, non ? » (c’est elle la coach ou pas ?). Se tournant vers Tarek, elle précise que demain, je devrai faire la tournée seul. Elle reviendra mardi parce que lundi elle n’est pas là. C’est dommage parce que les lundis, c’est le jour des pubs Aldi. Il faut passer par toutes les boîtes aux lettres. C’est un gros jour et surtout, ce sera mon baptême du feu.

Ce jeudi encore (grande journée décidément), j’ai eu une inflammation au tendon d’Achille droit à essayer de suivre le rythme de Tarek. Il a eu pitié de moi et a pris en charge une bonne partie de la tournée. On est rentré à 15 heures. Croisant Gilbert sur le départ, Tarek lui a dit que j’étais blessé, tout en me couvrant, précisant que je ne m’étais pas plaint, Gilbert a répondu tout de go : « Et qu’est-ce que je fais avec ça moi maintenant ? ». Bon… Tarek me glisse que je ne m’occuperai que des recommandés demain…

Vendredi 19. Miracle, je marche ! J’arrive vers 6h10. Aujourd’hui, j’assume la tournée de A à Z à en croire la coach manager. Tri des petites enveloppes, des grandes, paquets, recommandés, et le toutim. Vers 9 heures, Gilbert passe pour préciser que je dois terminer l’e-learning. Il y a également trois pensions à distribuer (pour 2500 euros). Et lire le Postier starter 2.0 sans doute…

En guise de prise en charge, il y a surtout une charge reportée soit sur Tarek, soit sur moi, et faute de temps, cette charge doit être assumée en dehors du temps de travail. Les personnes qui m’encadrent sont avant tout des distributeurs d’injonctions. Elles n’accompagnent en rien la formation.

Il est reparti avec son trolley et ses sacs. Avant de redémarrer sa tournée ce mardi, il faudra clôturer celle du lundi. Des paquets Colruyt s’amoncellent dans mon box…

Tarek et moi rentrons et montons vers 14h10 chez les chefs. Gilbert nous fait la classe sur le nécessaire respect des conditions de la poste. Une boîte aux lettres pas aux normes ? On signale. Un recommandé sans prénom (juste une initiale) ? C’est « adresse incomplète  ». Y croit-il seulement lui-même ? Il nous laisse à 14h30. Il nous reste au minimum une heure d’e-learning. À peine le bureau vide que j’éteins l’ordinateur. Tarek prépare les « Aldi » dans les casiers. Il m’a écrit une suite logique de tâches. Je suis paré pour le grand jour.

Seul

Lundi 22 octobre. J’arrive à 6h10 comme un marathonien arrive sur la ligne de départ. Gonflé à bloc. Grâce à au manager Hassan, de l’aide m’est fournie. Michelle et Louis trient les lettres par ordre de classement. Je n’ai plus qu’à les placer dans les casiers verticaux. Ils font mes recommandés, mes changements d’adresse. Hassan s’assure que j’assure. Le chauffeur me précise qu’il lui faut les surcharges à 9 heures. Impossible. Il me conseille de faire la tournée avec une voiture. À 10h25, je sors. Le bus arrive pile à temps. En quelques arrêts, j’arrive dans mon quartier de délestage. À 15h30, je dépose le dernier courrier. Le bus 20 me passe sous le nez. J’ai été soutenu dans le centre de tri, mais une fois sorti du bâtiment, c’est chacun pour soi. Pas un appel pour s’assurer que tout va bien. Heureusement, à avoir fait la tournée une semaine avec Tarek, je connais par cœur le parcours.

Lorsque je rentre au centre, quelques gars dont un type grisonnant en cravate que j’imagine être le responsable du centre discutent. L’un d’eux me demande si cela a été, je lui montre l’heure. « C’est toujours comme ça les premiers jours », me renvoie le présumé boss. Que je sois intérimaire et que mes premiers jours soient également mes derniers ne semble perturber personne. Ahmed, l’autre intérimaire, n’est déjà plus là. Mon postier voisin est toujours en train de ranger ses lettres. Je « liquide » ma tournée. Et m’en vais. Il est 16h30. 10 heures de travail sans pause. À peine un café et un pipi. Alors que je m’apprête à quitter le bâtiment, un des gars du centre me dit que je ne m’en sors quand même pas mal : « L’autre intérimaire n’est toujours pas arrivé… »

Mardi 23. 6h10. Je suis toujours à bloc. Hier, Ahmed est arrivé à 17h30 au centre. Les portes étaient fermées, il est reparti avec son trolley et ses sacs. Avant de redémarrer sa tournée ce mardi, il faudra clôturer celle du lundi. Des paquets Colruyt s’amoncellent dans mon box. De nouveau, deux personnes m’aident à sortir le plus rapidement du centre. La coach manager réapparaît et se met à son tour à m’aider. Au programme  : 12 recommandés (c’est très peu), 11 paquets, et 10 sacs de courrier (c’est beaucoup). Je quitte le centre à 10 heures mais comme le bus tarde à arriver, j’arrive sur place comme hier. Il fait chaud, je suis en polo longues manches. Le seul que j’ai de la poste.

De retour de tournée, j’ai sur moi 60 euros, la « vente » de deux plaques d’immatriculation. Je n’ai pas de code pour me débarrasser de ces deux fois trente euros via l’ordinateur (une procédure qui permet d’enregistrer les rentrées d’argent). Un employé encode pour moi les retours d’argent. L’autre intérimaire est présent. Quand je pars à 16h20, il est toujours dans ses recommandés mais devrait bientôt partir. En deux jours, j’ai fait 20h40 de travail.

Mercredi 24. 6h15. Michelle, ma Géoroute perso, trie mes petits courriers. Il n’y a pas de pubs, pas de gros paquets, pas trop de recommandés. Et il fait beau. Ça devrait aller. Je démarre vers 10h10. J’ai moins bien trié. Ces erreurs m’amènent à revenir sur mes pas, à repasser dans une rue pour un colis. Je sens la fatigue. Je reviens à 15h30. J’avais oublié un recommandé. Hassan s’en charge. Il me suit au début et à la fin de mes tournées. Cela fait du bien. Ahmed, l’autre intérimaire est revenu avant moi. Il quitte vers 15h30. Moi vers 15h50. Le métier qui rentre.

Jeudi 25. Quatre personnes se plaignent de ma distribution. Ils ont reçu le courrier de leur voisin. J’accumule les erreurs classiques  : balancer un recommandé dans la boîte aux lettres (à force de mettre des lettres, en garder une en main devient incongru), distribuer dans un bâtiment le courrier de l’immeuble suivant, à force de ne regarder que les numéros de boîte. Ou mettre des lettres au bon numéro mais… dans la mauvaise rue. Dans le rapport du médiateur des services postaux en 2011, il constate que les plaintes pour « erreurs » ont plus que doublé en deux ans. De 1784 à 3714 plaintes. « Le diagnostic est identique à celui de l’an dernier  : moins d’agents attitrés, plus de remplaçants, de temporaires, tournées allongées, diminution de temps... et plus d’erreurs. […] On dénombre quantité de réclamations de personnes lassées de devoir « jouer au facteur » et qui par la même occasion s’inquiètent au sujet de leur propre courrier qui, craignent-ils, subit probablement le même sort. »

Vendredi 26. J’arrive à 6h05 pour démarrer et finir tôt. Ce vendredi s’annonce une allégorie du bonheur. Pas de toutes boîtes, pas de mauvaises surprises mais également pas de… Michelle. Je rame pendant deux heures. À ce rythme-là, je ne serai pas rentré avant 17 heures. À 8 heures, on m’annonce que je ferai la tournée 80 la semaine prochaine. Une « facile  » paraît-il. Les tournées varient en fonction du public livré. Un quartier cossu générera plus de courriers mais moins de recommandés. Un quartier populaire, ce sera l’inverse. Dans le centre historique de Molenbeek, un facteur aura parfois entre 90 et 100 recommandés à distribuer. Autant dire que le facteur ne sonne jamais deux fois…

Le rapport annuel 2011 du Service de médiation pour le secteur postal mentionne une augmentation des plaintes concernant les facteurs qui ne se signalent pas pour un recommandé ou un colis. À qui la faute ? Les facteurs sont souvent placés dans un conflit d’intérêts : travailler selon les consignes théoriques de Bpost ou terminer à temps ?

Je présente un recommandé à une dame d’une quarantaine d’années. Un homme surgit au-dessus de son épaule. Le courrier est pour leur fils et je ne peux pas le leur remettre…

Dès son arrivée, Hassan m’envoie de l’aide. Je clôture dans les temps et je file. Il pleut. Sur le chemin, quelques personnes me signalent encore des erreurs. Un Brussel Deze Week et un Télépro manquants. C’est gênant. Je constate aussi des erreurs, fais plusieurs fois demi-tour. Je suis trempé, je terminerai de nouveau vers 15h30/16 heures, j’en ai marre. J’ai mal aux jambes. J’ai froid.

Je présente un recommandé à une dame d’une quarantaine d’années. Un homme surgit au-dessus de son épaule. Le courrier est pour leur fils et je ne peux pas le leur remettre. S’en suit une discussion parsemée de « c’est quand même pas croyable ! », « et si je donne ma carte d’identité ? », « mais il travaille toute la journée »… Je reste la main tendue présentant l’avis pour retirer le recommandé. Aucun des deux n’entend le prendre. Je le dépose et m’en vais. Le type me crie « J’irai porter plainte à la police en disant que vous n’avez pas sonné ! ». Belle journée.

De retour au centre de tri, je croise Hassan et en profite pour lui demander congé le mercredi de la semaine prochaine (vacances de Toussaint) car je n’ai pas de possibilité pour caser mon fiston. Être facteur m’amène à ne pas voir mes enfants le matin et franchement peu ma femme le soir (je m’endors à 21h30…). Avec le temps, il paraît qu’on s’y fait.

Avant de quitter le centre de tri, je vais voir au box 80 ma tournée de la semaine prochaine. Il n’y a pas d’élastiques. Ce n’est pas un détail. Sans élastiques, impossible de regrouper le courrier en paquets. Sans élastiques, le courrier s’étale dans les sacs et ruine l’organisation. Du coup, on ne se prête pas l’or caoutchouteux. On le garde dans des boîtes et si on part en congés, on les emmène avec soi. Tarek m’avait laissé les siens pour faire sa tournée. Mais là, je suis nu. J’en demande à Hassan. Il fait attention à moi. Toujours un sourire, un mot pour rassurer. Les facteurs aussi sont solidaires, ils m’interrogent, s’inquiètent de savoir si j’ai une veste chaude, me glissent quelques conseils, quelques complaintes aussi. Il est 16h05. Ce qui clôture une semaine de 50h05 (soit 12 heures non payées).

Perdu de vue

Lundi 29 octobre. Nouvelle tournée. Tout est forcément plus lent. Je découvre l’agencement des rues. Je tourne comme une toupie entre les casiers. Eugène est un facteur volant, sans tournée fixe. Il connaît la 80 et me donne quelques conseils. Le chauffeur de la tournée se présente. Les sacs « surcharges » doivent être prêts à 8h50, sinon ce sera « beaucoup plus tard »… Je n’y arriverai jamais. Hassan me donne les élastiques. Des grands mais pas les petits qui me servent à lier les recommandés.

Pour mon congé, il faut que la demande soit posée à T-interim (contrairement à tout le reste…), des personnes du premier étage (des chefs donc) viennent voir Eugène. Il lui reste trois jours de congé. Il a proposé plusieurs jours à Bpost mais aujourd’hui, les team managers lui proposent de lancer la tournée puis de prendre congé ! Il refuse. Une fois les patrons partis, il glisse « tu vas voir, ils ne vont pas me lâcher ». Je speede. On m’aide un peu, recommandés et paquets. Lundi c’est Aldi. J’en cale de grosses liasses entre mes paquets. Je quitte le centre de tri à 10h25, dois prendre le 87. Il pleut. Je pars à l’aveugle, sans plan. Il me suffit normalement de prendre la première liasse de courrier et chaque lettre m’amène à la suivante. Si je me suis trompé dans la suite de mes paquets, dans mes recharges, il me sera impossible de corriger le tir, mon fil rouge sera cassé.

Et ce qui devait arriver… donc je me perds. Un rond-point, il est 13h45, et pas de noms de rues qui correspondent à une lettre. De plus, j’ai mélangé les recommandés et ne parviens plus à discerner l’ordre de distribution. J’appelle Hassan. « Bouge pas j’arrive.  » Il débarque avec Eugène pour me sauver. Ils restent à mes côtés pendant une heure et demie et décoincent le tout. C’est gênant vis-à-vis d’Eugène parce qu’il me donne de son temps. Je termine seul. J’en ai marre. Je place les Aldi sur le banc des immeubles à 50 numéros. Que chacun se serve. À la fin de la tournée, un gars râle, me crie dessus parce que sa carte essence a fait trois fois le tour de la Belgique. Le facteur a renvoyé l’envoi pour « adresse incorrecte » parce qu’il n’y avait pas le numéro de boîte. Ils sont neuf dans l’immeuble et le type me hurle que cela ne se passera pas comme ça. Alors je hurle aussi. Je lui dis que je suis en route depuis 6h du matin et que je n’ai pas encore fini. Pas bu un café, pas pissé une fois.

Le type me hurle que cela ne se passera pas comme ça. Alors je hurle aussi. Je lui dis que je suis en route depuis 9h30 et que je n’ai pas encore fini. Pas bu un café, pas pissé une fois.

De retour, je liquide la tournée. Hassan m’a attendu et m’aide à y voir clair dans les recommandés. Normalement, c’est Gilbert le team manager de la tournée 80. Il ne m’a pas adressé la parole ce matin. « Tu dois aller le voir demain et demander de l’aide au tri », m’assène Hassan. Je note l’ordre des rues et m’imprimerai une carte pour demain. Ahmed déboule à 16h50, juste avant la fermeture du centre. Hassan l’aide vite à clôturer. Ahmed est pressé, il est aussi intérimaire à UPS de 18 à 22 heures. On sort tous les trois ensemble. Il est 17h05.

Mardi 30. 6h10, je suis d’attaque. De sa propre initiative, Michelle m’aide en classant les « petites ». Gilbert passe, enfin. Il me reproche d’avoir laissé des Aldi, d’avoir oublié des courriers. La discussion tourne court. Je lui rappelle ma demande de congé. Il renvoie vers un autre manager qui m’avait déjà renvoyé vers… l’intérim, puis vers Gilbert. Au final et malgré ce carrousel, ce sera… d’accord. Ouf. Eugène est furieux sur le comportement de Gilbert, il balance tout à Hassan.

Aujourd’hui, le haut-parleur grésille une réunion pour facteurs afin de présenter de nouvelles consignes. Autour de moi, personne ne bouge. Les facteurs n’ont pas envie de perdre un précieux temps. Cette fois-ci, je prépare correctement mes sacs, mes recommandés (14), mes paquets (7). Tout est parfait, bien ficelé. Je quitte vers 9h40 et le temps de prendre le bus, je démarre ma tournée vers 10 heures. Je me sens en confiance. Je suis dans les temps, je connais le parcours, mes sacs sont bien préparés. J’ai mis les pubs partout comme demandés. J’ai attendu patiemment pour les recommandés. J’ai fait quelques demi-tours, ai souri aux gens. Deux vieilles dans un immeuble ont attendu derrière moi que je termine les 50 boîtes. « Les pubs c’est toujours pour moi », soupire l’une dans un sourire fatigué. Je lui conseille un autocollant « Pub non merci », mais elle préfère quand même la promo à rien du tout. Je revois le type avec qui je m’étais engueulé hier. On s’excuse mutuellement…

De retour au centre vers 15h05. Le temps de liquider ma tournée et je sors à 15h30. Ahmed n’est pas encore rentré. Pour ces deux journées, j’en suis à 20h15 de travail. Ah tiens, je me rends compte que je n’ai toujours pas rencontré de délégations syndicales.

Vendredi 2 novembre. Après mon congé et le jour férié, je reprends le travail. Il y a forcément plus de courriers. Cinq bacs de petites, quatre de grandes. Je trie, je trie, je trie. Je croise Arthur, un facteur qui me dit ne plus se presser. « Je ne veux pas de stress. Je rentre à 15 heures ? Et bien je rentre à 15 heures ». Je ne sais pas d’où vient cette acceptation d’heures supplémentaires. D’abord, certains s’en sortent bien et au final, gagnent des heures au niveau global. Cela doit culpabiliser ceux qui ne s’en sortent pas. C’est alors de leur faute. Ensuite, faire 7h36, cela signifie terminer aux environs de 13h50. Même si tu as fait tes heures, terminer aussi tôt fait un peu celui qui ne fout rien de son après-midi. Enfin, les Arthur, Tarek, Vinciane, se sont habitués à ce travail qui, en soi, peut être agréable. Et surtout, ils ont besoin de ce job.

Hassan arrive à 9 heures. Je me démène dans mon tri mais le spectre de ne pas parvenir à terminer avant 17 heures est réel. Il m’envoie de l’aide. Je démarre vers 10h30. Le bus traîne. Ce sont les vacances. Je valide un ticket. Deux messieurs s’adressent à moi, me disant que je ne dois pas payer, qu’ils n’ont jamais vu un facteur payer. Qu’entre services publics, on s’entraide. Je veux bien, mais qui paiera l’amende si je me fais prendre ?

Ma tournée se déroule bien, sans accroc, une partie sous la pluie. Je reviens vers 15h50. Je suis le dernier. Je liquide ma tournée et Hassan me dit que je suis prolongé d’une semaine. Je lui annonce que je ne continue pas. Il est déçu. Mais me dit : «  Si tu as d’autres projets, vas-y fonce, ne t’occupe pas de nous. » Sur les 8 derniers jours, j’ai presté 80 heures, sans pause, dont plus de 19 en bénévole. C’est comme ça au début.

Le 12 décembre, j’ai contacté Ahmed. Il était toujours intérimaire à la semaine et ne savait pas s’il serait engagé.

Mots Clés : Service public

[1] Tous les prénoms de ce récit ont été modifiés.