FOCUS

Un Olivier en bout de course

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Dans le système fédéral belge, l’échelon communal est subordonné à l’échelon régional. On aurait pu s’attendre à ce que la logique politique qui a présidé à la constitution de majorités « 0livier » (PS-CDH-Écolo) en Wallonie et à Bruxelles soit transposée au niveau local.

Or c’est exactement l’inverse. Un signal pour 2014 ?

Alors qu’elles ont été surpolitisées en Flandre par la percée de la N-VA et la bataille d’Anvers, les élections communales du 14 octobre 2012 n’ont pas dégagé de tendance claire en Wallonie et à Bruxelles. Mais une impression a prévalu : les beaux jours de l’Olivier (l’alliance de centre-gauche PS-CDH-Écolo qui constitue toujours en ce moment les deux gouvernements régionaux) sont passés. Lors des scrutins précédents (communales en 2006, régionales en 2009), cette alliance avait connu son heure de gloire, mais, contrairement aux apparences, sans jamais vraiment s’imposer. Et, depuis, le vent a tourné.

"Pour contrer la stratégie du MR, les socialistes promeuvent la construction d’un Olivier politique dont la vocation est bien de s’imposer partout."

Retour en arrière. En 2006, la Belgique dispose d’un gouvernement fédéral socialiste-libéral (Verhofstadt II). Mais la « Violette  » a du plomb dans l’aile, l’ambiance y est détestable et, notamment, les relations entre le libéral Reynders et le socialiste Di Rupo sont exécrables. Les libéraux francophones estiment alors que l’heure est venue de « déplacer le centre de gravité » de l’espace politique francophone vers la droite. Dans ce but, ils font les doux yeux aux humanistes et aux écologistes pour mettre en place des alliances « jamaïcaines » [1] qui renverraient le PS dans l’opposition. Ceux-ci ne diraient pas forcément non. À ce moment-là, la Wallonie est submergée par une vague de scandales à répétition qui mettent en cause toute une génération de mandataires socialistes inamovibles. Pour en finir avec la mal-gouvernance, il n’y aurait pas d’autre choix que de se débarrasser des socialistes décidément incapables de faire le ménage dans leurs rangs [2]. En 2006, ce raisonnement aboutira à la constitution d’une nouvelle majorité « jamaïcaine » à la Ville de Namur. Et nulle part ailleurs : en Wallonie, ce cas de figure restera exceptionnel.

Un pré-accord sans lendemain

Car pour contrer ce danger, le PS radicalise alors son discours. Une éventuelle victoire des libéraux qui leur raviraient le leadership est présentée comme le risque d’un « bain de sang social  ». Remake par anticipation du match Obama-Romney : Obama a déçu, mais avec Romney ce serait encore nettement pire. On se dit alors que la gouvernance, c’est sans doute important, mais ce n’est pas tout le programme. Des coalitions jamaïcaines, avec des écologistes dont les positions sont souvent plus radicales que celles du PS en matière sociale, fiscale et environnementale, scelleraient sur le fond le mariage de l’eau et du feu. La lune de miel qui rapproche alors Joëlle Milquet, présidente omnipotente du CDH, et Elio Di Rupo transpose sur le terrain politique la forte polarisation- pilarisation sociale, caractéristique belge dont un front commun syndical solide est la pierre angulaire. Bref, pour contrer la stratégie du MR, les socialistes promeuvent la construction d’un Olivier politique dont la vocation est bien de s’imposer partout. À Bruxelles, en application de cette stratégie, un pré-accord secret est négocié par Philippe Moureaux pour le PS, Joëlle Milquet pour le CDH et Henri Simons pour Écolo qui devrait déboucher sur des majorités « olivier » partout où c’est possible lors des élections communales de 2006, prolongeant sur ce terrain l’alliance qui prévaut depuis 2004 à la Région.

Le « coup de Schaerbeek » donna un fameux coup de canif à ce pré-accord. Dans cette grande commune – la deuxième plus peuplée de la Région –, la majorité « olivier » qui sort des urnes en 2006 au terme d’une campagne chahutée [3] et qui aurait dû offrir le mayorat à Laurette Onkelinx est trop courte et se retrouve du coup à la merci du chantage de n’importe quel élu individuel qui s’estimerait mal servi. Isabelle Durant, coprésidente d’Écolo, rompt alors l’accord au lendemain du scrutin et rejoint le bourgmestre en poste Bernard Clerfayt, FDF au profil de libéral progressiste et crédité très largement d’un bon bilan. Cette rupture du pré-accord fera une victime collatérale… à la Ville de Bruxelles où, par mesure de rétorsion, Henri Simons, échevin sortant écolo, se retrouve avec son parti écarté de la majorité « olivier  » sortante où sa place était pourtant acquise [4].

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Faisons ici un arrêt sur images. Elles sont suggestives. On parle d’Olivier, de Jamaïcaine, de Violette pour décrire les différents types de coalitions politiques possibles. Le nez sur le guidon de la combinatoire, on finit par perdre de vue que ces coalitions peuvent aussi incarner des projets politiques opposés. Le fait que les différents partis semblent trouver leur compte indifféremment dans tous les types de coalitions donne l’impression que c’est « chou vert et vert chou » et que seuls comptent alors les circonstances locales, le profil des candidats, l’usure du pouvoir, les coups médiatiques pour distinguer une formule d’une autre. Avec un tel brouillage des enjeux, pas étonnant que l’abstention soit en pleine croissance.

"À la fin des années 2000, l’Olivier italien s’est auto-détruit, n’ayant à opposer aux dérives du berlusconisme qu’un centrisme mou avalisant l’essentiel des politiques européennes libérales."
Mieux que la « gauche plurielle  » française du gouvernement Jospin (1997-2002), l’Olivier qui gouverna l’Italie de 1995 à 2001 comme forme d’une coalition de centre-gauche incorporant une composante chrétienne se prêtait particulièrement bien à une transposition en Belgique. À Politique, nous avions à l’époque plaidé dans ce sens. Mais pour évaluer correctement l’évolution du modèle transposé, il faut regarder ce qu’il est advenu de l’original : à la fin des années 2000, l’Olivier italien s’est autodétruit, n’ayant à opposer aux dérives du berlusconisme qu’un centrisme mou avalisant l’essentiel des politiques européennes libérales. Or, face à la crise que connaît l’Europe en ce moment et aux formations de droite qui sont à l’offensive partout, on ne peut plus se satisfaire de petites corrections à la marge. La gauche a de nouveau besoin de radicalité et l’Olivier n’offre pas à cet égard la moindre garantie. On comprend qu’en Wallonie ou à Bruxelles, il n’y ait plus beaucoup de monde, y compris à gauche, pour privilégier coûte que coûte une telle formule.

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Revenons aux péripéties. En 2006, après la Ville de Bruxelles, un deuxième Olivier ne sera pas reconduit, celui de Molenbeek, par la faute du mauvais score d’Écolo rendant un tel attelage trop fragile. Bien obligé, le bourgmestre Philippe Moureaux, qui avait embarqué le CDH sur sa liste, fera affaire avec le MR. Le troisième Olivier planté en 2000, celui d’Ixelles, tombera également en 2006, à cause de l’allergie du bourgmestre socialiste Willy Decourty à l’égard de cette formule qui lui avait été manifestement imposée d’en haut. Il se tournera également vers le MR. Dans les autres communes, le pré-accord n’aura pas eu plus d’effet auprès des diverses sections locales socialistes. Si, à Forest, le PS invite bien Écolo dans la majorité [5], ce sera finalement l’exception. À Saint-Gilles (dont le bourgmestre en titre n’est autre que le ministre-président PS Charles Picqué), à Evere, à Anderlecht, à Berchem-Saint- Agathe, soit partout où le PS est en position de faire le jeu, c’est l’alliance avec le MR qui est privilégiée en 2006 même quand d’autres majorités sont arithmétiquement possibles [6]. Manifestement, les vieilles convergences « laïques » ont toujours des ressorts puissants. On le vérifiera encore en 2012 quand, à la surprise générale, le PS de Bruxelles-Ville éjecte le CDH de Joëlle Milquet au profit du MR, sans aucune explication convaincante et en ignorant les avertissements de Rudi Vervoort, président de la fédération bruxelloise du PS, sur les conséquences que ce geste pourrait avoir par ailleurs. Bref, en 2012 comme en 2006, le PS choisit dans la plupart des communes bruxelloises de tourner le dos à l’Olivier qui forme pourtant le gouvernement de la Région sous sa direction.

Un axe PS-MR  ?

La mise en place in extremis de l’Olivier en 2009 à la Région wallonne et à la Communauté française, parallèlement à son maintien à Bruxelles, fut sans doute son chant du cygne comme axe structurant des alliances entre partis [7]. À ce moment-là, en Wallonie comme à Bruxelles, cet Olivier n’était déjà que de surface [8]. En 2006, il n’avait poussé dans aucune ville wallonne majeure, à l’exception d’Ottignies-Louvain-la- neuve où il entamait sa deuxième mandature. Au niveau local wallon, le PS de 2006 faisait toujours du MR son partenaire privilégié. Dans les deux provinces où il avait la main, Liège et le Hainaut, les majorités étaient PS-MR. Elles le restent en 2012.

L’Olivier était déjà fragile, il l’est encore plus aujourd’hui, notamment pour des raisons de casting. Joëlle Milquet a passé le relais à Benoît Lutgen, qu’on situe plutôt à la droite de son parti et qui s’emploie à ne plus paraître « scotché » au PS. Charles Michel, qui a succédé à Didier Reynders à la tête du MR, irrite moins ses potentiels partenaires que son prédécesseur. Dans la province du Brabant wallon où le MR domine, il ouvre en 2012 sa majorité absolue au PS en lieu et place d’Écolo pour témoigner de ses bonnes dispositions. Tandis qu’Elio Di Rupo, père spirituel de l’Olivier tout en s’étant allié au MR dans sa bonne ville de Mons, est englué au 16 de la rue de la Loi et ne contrôle plus ses troupes aussi bien qu’avant. Bref, à l’occasion des élections communales et provinciales du 14 octobre, on annonçait une accentuation de cet axe PS-MR qui affleurait déjà sous l’Olivier superficiel des gouvernements régionaux et communautaire. C’est notamment ce qu’Olivier Deleuze, coprésident d’Écolo et fin renard, avait pressenti avant le scrutin.

Molenbeek et Verviers

Cette évolution n’eut finalement pas lieu, en tout cas pas selon le timing annoncé. Dans la plupart des grandes villes et communes, les majorités sortantes ont été reconduites à l’identique dans leurs multiples cas de figure. À Liège, le collège reste PS-CDH. À Charleroi, la grande coalition PS-MR-CDH est reconduite. À Mons, le PS resigne avec le MR. À Namur, la Jamaïcaine rempile tandis qu’à Ottignies-Louvain-la- Neuve, le dernier Olivier municipal qui subsiste en Wallonie ou à Bruxelles repart pour un troisième tour. En dehors du cas de Bruxelles-Ville qui ne traduit aucune dynamique de terrain et se réduit à une pure manœuvre d’appareil, seuls deux cas de rupture ressortent dans des communes de première importance : Verviers, en province de Liège, et Molenbeek, dans la première couronne bruxelloise [9]. Dans ces deux communes, des bourgmestres socialistes en place depuis longtemps – Claude Desama à Verviers, Philippe Moureaux à Molenbeek – ont été écartés du pouvoir à la surprise générale et leur parti rejeté dans l’opposition. Paradoxe : ils étaient à la tête de majorités PS-MR, à savoir la formule dont le triomphe général était annoncé. Épiphénomènes locaux ? Plutôt l’inverse. Ces deux communes connaissent de véritables fractures sociales, avec chaque fois la présence d’importantes communautés issues de l’immigration qui vient complexifier la carte des possibles. Elles constituent à ce titre des laboratoires du futur de nos villes sur lesquels il est nécessaire de se pencher.

Les élections communales de 2012 indiquent – ou plutôt confirment – que l’Olivier, comme formule d’alliance de centre-gauche actuellement encore au pouvoir en Wallonie, à Bruxelles et à la Communauté française, n’est plus porté par aucun dynamisme. Au vu de la crise sociale exacerbée que nous vivons, ça peut se comprendre. Au sein de la gauche gestionnaire, on se rend bien compte aujourd’hui que la marge de manœuvre qui peut séparer une politique de centre-gauche d’une politique de droite est de plus en plus réduite, à partir du moment où l’une comme l’autre s’inscrivent dans le cadre fixé par la « Troïka » [10]. Inutile dans ce cas de se lier les mains en privilégiant à l’avance telle ou telle formule algébrique. Si rien ne change d’ici là dans le champ politique (c’est-à-dire si aucun des partis existants ne change d’orientation stratégique et si aucune alternative de gauche un peu consistante n’émerge), les élections de 2014 seront à la fois les plus ouvertes et les plus inutiles qui soient.

Mots Clés : Élections

[1] Néologisme forgé en Allemagne en 2005 pour décrire une possible coalition entre les chrétiens-démocrates, les libéraux et les verts, en référence aux couleurs du drapeau de la Jamaïque – noir, jaune et vert – qui sont celles des trois formations précitées. Rien à voir avec celles des partis belges francophones équivalents.

[2] À l’exception de Huy, où Anne-Marie Lizin avait poussé le bouchon trop loin.

[3] Pendant laquelle le PS fut accusé d’avoir placé sur sa liste certains candidats au pedigree douteux et de se livrer à un « racolage ethnique » sans principes.

[4] Ulcéré par la « trahison » d’Isabelle Durant, il quittera peu après Écolo pour rejoindre le PS.

[5] Mais pas le CDH, qui faisait liste commune avec le MR dans cette commune.

[6] Exception : la microscopique commune de Saint-Josse-ten-noode où c’est le CDH que le PS a choisi comme partenaire de majorité.

[7] Jusqu’à quelques jours du scrutin, les sondages annonçaient un effondrement du PS qui l’aurait voué à l’opposition. Mais cet effondrement n’eut pas lieu.

[8] On n’aborde pas ici l’analyse des législatures régionales sous les gouvernements « olivier ». Il faudra sûrement y revenir d’ici 2014.

[9] Dans sa conférence de presse post-électorale, Philippe Moureaux évoqua un possible marchandage entre Verviers et Molenbeek. À Molenbeek, le CDH aurait rompu un pré-accord pour offrir le mayorat au MR tandis qu’à Verviers, ce serait l’inverse. Voir l’article d’Hajib El Hajjaji dans ce numéro.

[10] Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international.