Le dictionnaire du prêt-à-penser

Tabou

Mateo ALALUF
Sociologue

TABOU : en tête du hit-parade du vocabulaire médiatique, ce mot désigne, selon le Littré, une « interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie ». Selon son éditorialiste en chef, Le Soir s’est donné comme mission, de briser les tabous. Béatrice Delvaux a donc décidé de « sortir de la boîte et regarder notre situation non plus à travers nos tabou s et nos idéologies mais en étant décomplexés et audacieux » [1]. Ainsi, pour « arrêter de mettre la tête dans le sable », il faudrait nommer ce que nous refusons de voir, à savoir que « l’Europe vieillit, s’encroûte et la Belgique avec elle ». Le Soir ose le blasphème : la première mesure proposée consiste à travailler plus longtemps et à reculer l’âge de la retraite. À son tour, Marc De Vos, directeur d’Itinera Institute, dans cette même livraison du Soir, brise le tabou : « Les partis qui ne prônent pas de retarder l’âge de la retraite sont coupables de négationnisme ».

Durant dix jours, Le Soir a invité ses lecteurs à « oser dix mesures choc pour l’économie belge ». Faut-il : partir à la retraite à 67 ans ? Supprimer l’indexation des salaires ? Instaurer un impôt sur la fortune ? Baisser les charges salariales de 30% ? Diminuer la durée des préavis de moitié ? Lier les droits à la sécu aux revenus ? Supprimer toutes les prépensions ? Supprimer la durée légale du temps hebdomadaire de travail ? Mettre 5 milliards dans la recherche et le développement ? Limiter dans le temps les allocations de chômage ?

À l’exception de l’affirmation consistant à retarder l’âge de la retraite qui ne souffre aucune contradiction, chaque proposition s’accompagnait certes d’avis favorables et défavorables. Il n’en reste pas moins que, loin d’être des tabous, chacune des mesures proposées est égrenée à longueur de jour et, à l’exception de celle qui vise à instaurer un impôt sur la fortune, constitue autant de répétitions des litanies patronales. Pour Le Soir, les tabous à transgresser de toute urgence ne sont rien d’autre que la réalisation des souhaits sans cesse répétés par le patronat, les partis de droite, les commentateurs, les éditorialistes, les économistes banquiers et les patrons de presse.

Le Soir aurait pu quitter la procession des bien-pensants et examiner plutôt, par exemple, l’augmentation des cotisations pour financer la sécurité sociale, la diminution collective de la durée du travail, l’alignement du préavis des ouvriers sur celui des employés, l’instauration d’un salaire d’étude pour les étudiants. Il aurait pu proposer comme règle d’or de ne pas se précipiter pour résorber le déficit budgétaire, de cesser de sanctionner les chômeurs qui s’activent en développant des réseaux d’échange de services et des activités autonomes utiles au lieu d’activer de façon punitive les chômeurs.

Il n’est pas surprenant de voir les médias dans leur ensemble participer à l’air du temps qui professe le plus grand mépris pour tout ce qui relève de l’État social sans proposer pour autant la moindre alternative. La promotion des aspirations au succès et à la réussite personnelle s’accompagne du rejet de ceux qui prônent la redistribution des richesses et sont réduits parfois au statut de fanatiques de l’égalité.

Transposé de Polynésie en Belgique par nos maîtres à penser, le mot tabou a subi une inversion de sens. Il est désormais devenu l’expression de la pensée unique. Au lieu d’être, à l’instar du tabou de l’inceste, « un élément producteur de la société » (Maurice Godelier) en prenant le parti de la droite contre les acquis sociaux, il devient le ciment du prêt-à-penser véhiculé par les nouveaux prêtres des groupes dominants.

[1] Le Soir, 10-11 novembre 2012.