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L’Écosse au rendez-vous de l’Europe post-2014

Anne PEETERS

Victoire de la N-VA à Anvers, victoire des indépendantistes catalans dans un contexte économique tendu et sur fond de divergences au sein du mouvement et enfin, avancée inexorable du Parti nationaliste écossais… L’actualité des nationalismes régionaux est chargée. Elle suscite bien des questions sur les programmes politiques et institutionnels, sur l’avenir de ces régions dans l’Union européenne et sur les programmes économiques et sociaux que proposent les nationalistes. Ces mouvements présentent des dissemblances, mais aussi un point commun : le postulat résolument pro-européen des partis qui les représentent.

L’observation du mouvement nationaliste écossais peut en effet se lire dans le contexte des mouvements qui agitent les plaques tectoniques qui fondent l’Europe, mais aussi dans le contexte de la crise économique. Européen, régionaliste et progressiste, le Parti nationaliste écossais (Scottish Nationalist Party ou SNP), le mouvement d’Alex Salmond, est loin d’être homogène. Il semble rassembler les indépendantistes les plus durs, des déçus du parti travailliste, des irrités du discours anti-européen de Londres, mais aussi d’une politique d’austérité vécue comme un diktat de Westminster.

Faut-il rappeler que le Royaume-uni est le fruit historique d’une succession d’actes d’union ? Celui qui a lié l’Angleterre à l’Écosse remonte à 1707 sous le règne de la dernière représentante des Stuart. L’acte d’union prévoira notamment l’instauration d’un Parlement britannique unique et l’envoi de députés écossais à Westminster. Ceux-ci participent donc aux décisions d’intérêt commun. Mais au XVIIIe siècle, les nationalistes accusèrent alors ceux qui avaient accepté la signature de l’Acte d’avoir vendu l’Écosse, alors en difficulté financière, à la Grande-Bretagne. Accusation restée très présente dans la psychologie collective.

Contrairement à ce que ses victoires fulgurantes et relativement récentes pourraient laisser penser, le parti nationaliste écossais SNP ne date pas d’hier. Il est né en 1934 de la fusion du Parti écossais et du Parti national d’Écosse. En 1945, le SNP remporte, de manière assez éphémère il est vrai, un premier siège. Cela se passe à Motherwell, dans la partie sud de la région, une petite ville qui se situe sur la ligne entre Londres et Glasgow, véritable centre économique de la région. Plus de vingt années après, c’est à Hamilton, à quelques dizaines de kilomètres à peine, que le parti remporte un nouveau siège. Les premières victoires du parti se caractérisent donc apparemment par une concentration sous-régionale dans le centre sud de l’Écosse, dans les Lowlands.

Irrésistible ascension

Aux élections générales de 1974, le SNP obtient un tiers des votes écossais. Le SNP envoyait alors onze députés à Westminster. Dès cette année, l’ascension du parti nationaliste serait inexorable. Depuis 1999, l’Écosse dispose de son propre Parlement où se décident des matières d’intérêt régional. Par ailleurs, la région envoie toujours ses propres représentants à Londres, ce qui ne va pas sans déplaire aux députés anglais qui pointent le déséquilibre manifeste : les Écossais décident de leurs matières mais participent aussi aux débats sur l’enseignement supérieur, par exemple, dans tout le Royaume-Uni. Depuis l’installation du Parlement écossais, les députés ont régulièrement amené la question de l’indépendance dans les débats à Westminster.

Avec 45,4% des suffrages exprimés, les dernières élections au Parlement écossais donnaient au SNP une victoire absolue. Plusieurs sondages indiqueraient cependant qu’un tiers des Écossais serait effectivement favorable à l’indépendance. C’est beaucoup, c’est trop peu, mais cela ne met également pas en perspective les possibles nuances infrarégionales comme, par exemple, le positionnement des habitants des Îles Shetlands, situées au nord de l’Écosse et au large desquelles se trouve une bonne partie des réserves pétrolières et gazières.

Le SNP : parti de centre gauche et européen

Le SNP présente un programme progressiste, orienté à gauche, centré sur des valeurs sociales, mais misant également sur les richesses de l’Écosse pour construire une économie compétitive et moderne et sur une redistribution des revenus. Ses dirigeants entendent revenir sur certains « acquis » de l’Angleterre thatchérienne en prônant par exemple des soins de santé gratuits pour tous et une réforme du système des pensions basée sur un fonds alimenté par les revenus pétroliers. Les politiques de création d’emplois occupent une place centrale dans le discours des dirigeants. L’examen du programme du parti place donc celui-ci à gauche de l’échiquier politique.

Le parti nationaliste évoque parfois la taille d’un territoire comme un atout pour le développement économique et social. Non pas la grande taille, mais bien la petite taille. Et de citer, non pas des régions, mais bien des États qui, à l’instar du Danemark, sont devenus des leaders dans des domaines d’innovation, ici en l’occurrence l’énergie éolienne. Autre référence de taille – sans mauvais jeu de mots – pour le SNP : la Norvège et son fonds de pension alimenté par les revenus pétroliers ou encore la Suède et sa politique dans le domaine de l’égalité parentale.

Au-delà, le SNP s’affirme profondément européen, certains au sein du parti évoquant même une adhésion de l’Écosse à l’Union en tant qu’État membre à part entière. Ce discours fait sourire, mais il dénote néanmoins de l’attachement de la Région à l’idée européenne, ce qui le démarque d’une bonne partie de l’opinion publique britannique.

L’Écosse a largement bénéficié des fonds structurels européens. Ces derniers la placent actuellement en zone dite de convergence et de phasing out pour les Highlands. Ces fonds financent de manière très diversifiée des projets économiques et notamment de soutien aux PME, des programmes de formation tout au long de la vie, des programmes dans le domaine de l’énergie et de la production verte.

Le parti pris très européen du SNP est commun à d’autres partis et mouvements nationalistes en Europe. Deux des six députés écossais au Parlement européen appartiennent au SNP. Ils sont membres du Groupe des Verts/ Alliance libre européenne au même titre que le Parti du Pays de Galles (Party of Wales) ou encore que la N-VA flamande. Ils se montrent actifs dans les débats sur la pêche. On se souvient par exemple de Ian Hudgton dans le débat sur l’accord de pêche entre l’Union européenne et le Maroc qui, en commission, en décembre 2011, s’exprimait ainsi : « Le Maroc n’a pas le droit, en vertu du droit international, de vendre les ressources naturelles du Sahara occidental. Il s’ensuit donc que l’UE ne devrait pas payer au Maroc des droits de pêche pour les eaux au large du Sahara occidental ».

Très sensible au débat sur les eaux territoriales, le SNP sait que cette question ouvre des portes dans un débat beaucoup plus local celui-là : celui sur la gestion des ressources des eaux territoriales en Mer du Nord.

Une vision régionaliste de l’austérité

La crise et les politiques d’austérité sont également d’actualité en Écosse. Là comme ailleurs, en Espagne ou en Belgique, la politique menée par le gouvernement central est mise en cause, pointée comme responsable de l’affaiblissement sévère de la situation économique et sociale de la région. Le Congrès des syndicats écossais qui représente 37 organisations est particulièrement en pointe dans cette critique. Lors du congrès d’avril 2012, ses dirigeants déclaraient que les causes de la situation étaient davantage à chercher dans les facteurs internes au Royaume-Uni qu’externes. Ils mettaient notamment en cause le faible niveau de création d’emplois dans le secteur privé dans un contexte de privatisation extrême. Le Congrès des syndicats écossais réclamait alors une politique d’investissements publics qui, depuis Margaret Thatcher, n’est plus vraiment la voie privilégiée pour favoriser le redéploiement économique du pays.

Comme en Flandre, comme en Catalogne, la place des partenaires sociaux est importante dans l’analyse de la crise. Elle sert la logique nationaliste et indépendantiste, même si, dans un cas, il s’agit plutôt des syndicats, dans les autres, plutôt du patronat. Le contexte de la crise, en amplifiant la voix de ces acteurs, a contribué à renforcer le discours des partis nationalistes.

L’après-2014

Plusieurs politologues britanniques ont posé la question d’une balkanisation possible du Royaume-Uni. Cette balkanisation serait entraînée par les revendications indépendantistes des Écossais. Celles-ci pourraient en effet raviver d’autres velléités nationalistes que l’on croyait pourtant apaisées. On songe notamment à l’Ulster. Sans aucun doute, la carte du Royaume-Uni subira des changements essentiels au cours des années à venir.

Autre interpellation des pro- et des anti-indépendantistes : qui sera l’héritier légal du Royaume- Uni en cas d’indépendance ? En d’autres termes, qu’en est-il de l’adhésion à l’Union européenne, des traités internationaux conclus par Londres ? Que se passera-t- il si, par exemple, les îles Shetland adoptent une position différenciée par rapport au reste de l’Écosse ?

Une majorité d’indépendantistes rétorquent aujourd’hui à ceux qui agitent le spectre d’un scénario catastrophe qu’en réalité, il ne s’agirait pas d’une réelle indépendance, mais simplement d’une sorte de divorce à l’amiable, d’une simple dénonciation de l’Acte d’Union, n’impliquant nullement la mise en route d’un nouveau processus d’adhésion pour l’Écosse.

Le référendum doit se tenir en octobre 2014, en même temps que deux événements sportifs de prestige dont les jeux du Commonwealth qui – hasard ? – se tiennent cette année-là en Écosse. Les fonds structurels seront alors profondément révisés à la faveur du nouveau cadre financier pluriannuel européen dont la confection a été particulièrement ardue, notamment en raison de l’intransigeance du Royaume- Uni dans un certain nombre de dossiers.

Lors de l’installation de son premier gouvernement autonome, la Région avait revu son système d’administration et de gestion de ses fonds et les avait appuyés notamment sur une campagne de communication importante, en accord avec la Commission européenne. La question du suivi de la mise en place de la politique de cohésion européenne en Écosse occupe une place centrale dans les calculs des pro- et des antiindépendantistes, même si elle n’est pas ou peu dans le débat public. Autre question en débat : le partage des eaux territoriales, puisque c’est de celui-ci que découlera la maîtrise à venir des ressources pétrolières et gazières, mais aussi la politique de la pêche.