LE THÈME

Tunisie : Dérèglement du sens

Raja FENNICHE
Maître de conférences à l’Université de la Manouba (Tunisie)

Comment faire trembler un régime policier répressif, qui s’ancre jusque dans les consciences ? En déplaçant la lutte dans la sphère symbolique. Détourner les signes du pouvoir, se réapproprier des symboles nationaux : les Tunisiens ont su, grâce aux réseaux sociaux, transformer leur imagination subversive en source de changements concrets.

Ce qui caractérise la révolution tunisienne, c’est que les citoyens, démunis devant un régime policier féroce, ont déplacé la lutte dans la sphère symbolique. Ni à l’intérieur du pays ni dans la capitale, le pouvoir n’a été la cible d’une violence organisée et sanglante. Les actes agressifs qui ont eu lieu ça et là ont été l’apanage des jeunes désœuvrés des quartiers les plus pauvres et doivent être compris comme des gestes de désespoir. Ils s’inscrivent dans la lignée de l’acte déclencheur de la révolution, celui de l’auto-immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, acte foncièrement symbolique qui a été suivi de plusieurs autres gestes similaires. Les jeunes des régions et des quartiers pauvres, qui ne reculaient pas devant les balles, sont habités par la même quête : celle de retrouver leur dignité dans l’annihilation de soi. « Meurs et deviens » semble être leur devise.

C’est d’abord le régime de Ben Ali qui a exercé d’une manière ouverte « la violence symbolique » dans le sens employé par Pierre Bourdieu [1]. Pour asseoir son pouvoir, il s’est appuyé sur une mise en scène fortement ritualisée où le corps symbolique du pouvoir a investi littéralement la sphère publique en la saturant de signes. Les photos géantes du président et de sa femme, le chiffre fétiche 7, la couleur mauve ont envahi les médias et tous les lieux publics (cafés, avenues, administration, centres culturels et sportifs) et sont devenus la machine de guerre symbolique la plus redoutable. Pas une artère principale, pas un bureau de responsable, pas un commerce, pas un journal étatique n’ont dérogé à la règle. Les citoyens n’ont pas le choix entre accepter ou s’opposer à cette démonstration de force sémiotique, ils ne pouvaient que la subir. Elle fait violence car elle agit, comme dit Bourdieu, sur le plan psychique. Elle génère un sentiment d’insignifiance, d’impuissance et de peur collective irrationnelle qui frise la paranoïa sociale. Sentiment subi car non objectivé, très agissant dans le domaine de l’inconscient collectif mais aussi au niveau de la conscience de soi. L’individu se sent exclu de la sphère publique, et non reconnu dans son existence d’être social. Interdit d’agir, de penser, de dire si ce n’est dans un langage conforme au discours officiel qui ne convainc plus personne. Pire, ses espaces visuel et auditif sont largement envahis.

« Semiotic power »

Face à cette hégémonie sémiotique, à cette saturation de signes, les Tunisiens ont investi la sphère virtuelle, essayant de créer à travers les réseaux sociaux un espace de résistance qui s’est vite transformé en un véritable contre-pouvoir. Quoique fragilisé par les cyber-attaques et la répression violente contre les internautes, il était le seul espace affranchi de l’hégémonie sémiotique qui envahissait les médias et les lieux publics. Il s’est vite transformé en un espace de résistance et de créativité, un véritable semiotic power, d’après l’expression de John Fiske [2]. La première dimension du pouvoir sémiotique d’après Fiske est « le plaisir collectif qui déconstruit les codes dominants ». Une révolte sociale ne peut pas exister sans une résistance qui se traduit par l’imagination (à travers surtout l’humour et les caricatures). L’imagination est une part du pouvoir sémiotique car elle a un caractère subversif. D’une résistance passive et individuelle au départ, elle s’est transformée grâce aux réseaux sociaux en une résistance active dans la sphère publique qui a mené à l’action politique. La résistance sémiotique, loin d’être réduite à une opposition au pouvoir, devient aussi, comme dit Fiske, une source de pouvoir. « Le potentiel à la fois polysémique et subversif de l’imagination peut jouer, dit-il, un rôle actif. » C’est ce qui s’est justement passé dans la révolution tunisienne où la principale bataille contre le pouvoir était de nature symbolique. En effet, les manifestants ont fait preuve d’une grande ingéniosité en s’évertuant, chacun de son côté, à inventer des symboles, à trouver la forme ou l’image qui traduit, d’une manière créative et originale, leurs ressentis et leurs pensées. Rappelons-nous, sur cette même avenue, la cage ouverte brandie par un manifestant, dont l’image a fait le tour des réseaux sociaux à travers le monde.

Ou encore ce vieil homme planté sur la chaussée qui menace les soldats avec un pain en guise de fusil. Ou encore ces centaines de bouquets de fleurs accrochés dans les bouches des canons. Peut-être que l’une des images les plus frappantes devenue, lorsque la répression battait son plein, la photo de profil Facebook [3] de milliers de Tunisiens (début janvier 2011), est celle prise sur les campus universitaires montrant les étudiants alignés de manière à tracer avec leurs corps les mots « Tunisie libre ».

Pas d’icônes

Mais c’est aussi à travers l’espace public virtuel que s’est le plus exercé ce pouvoir sémiotique, participant à réinventer des symboles, à retisser le lien social rompu, à traduire par la caricature et l’humour les critiques les plus acerbes, à redonner du sens à certains signes trop galvaudés comme le drapeau tunisien ou l’hymne national. Prenons l’exemple du drapeau  : l’image du drapeau tacheté de sang a été à partir de fin décembre la photo de profil de milliers de facebookeurs tunisiens qui témoignaient (souvent sous des faux noms) de leur indignation face aux crimes commis. Le drapeau noir, signe de deuil, était aussi très présent en photo de profil en cette période où la Tunisie comptait par dizaines ses martyrs. Ensuite, à partir du 15 janvier, le lendemain du départ de Ben Ali, et face aux dangers qui menaçaient la stabilité du pays est apparue une nouvelle image du drapeau cadré par une horde de bras liés symbolisant l’union nationale, image qui a été reprise en photos de profils par de très nombreux facebookeurs.

Les photos de profil identique pour des milliers voire des dizaines de milliers de Tunisiens constituaient une vraie arme de combat, une force de frappe que n’égalent ni slogan ni discours et qui avaient le mérite de révéler, du même coup, l’ampleur du mouvement social.

Jamais personne sur Facebook, même pas Mohamed Bouazizi, n’a été haussé au rang d’icône de la révolution. C’était l’anti-héros par excellence, respecté certes, mais réduit au statut de victime du système. Il y avait comme un refus implicite chez les Tunisiens de créer des figures de héros et de construire des légendes autour, comme ce fut le cas dans plusieurs autres révolutions. Nous avions plutôt besoin de nous réapproprier des symboles qui pouvaient redonner sens à une citoyenneté perdue. L’âme du mouvement social tunisien était la force du symbole qui s’est nourrie à travers les réseaux sociaux d’un potentiel de créativité et d’imagination insoupçonnable jusque-là.

Mots Clés : Mouvements sociaux

[1] P. Bourdieu et J.-Cl. Passeron, La Reproduction, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1970.

[2] J. Fiske, Television Culture, Studies in Communication Series, 1987.

[3] Sur ce réseau social sur Internet, le « profil » d’un utilisateur correspond à sa page d’accueil. (NDLR)