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L’affiche muette

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

Il n’y pas de campagne électorale sans affiches ! En dépit de la volonté de certaines communes de supprimer l’affichage électoral, celui-ci a la vie dure comme vient encore d’en témoigner le scrutin communal. L’affiche demeure un mode de propagande auquel aucune formation, grande ou petite, ne peut renoncer. Même symbolique, sa présence est une démonstration d’existence. La campagne radio-télévisée comme les moyens techniques contemporains – Internet et réseaux sociaux – n’ont pas réussi à tuer cette pratique de propagande aussi ancienne que le suffrage universel lui-même.

Cependant, l’affiche elle-même a changé de nature sous le coup de la personnalisation, voire de la « peopolisation » de la politique. Traditionnellement, l’affiche politique exprime un message où le rapport texte/image est essentiel. Aujourd’hui, non seulement ce rapport s’est inversé en image/ texte, ce dernier n’existant plus que sous la forme d’un slogan. Mais les dernières campagnes communales ont vu fleurir de plus en plus d’affiches sans aucun texte. Une photo sans autres lettres que le nom du candidat et le sigle de son parti. Qui plus est, aujourd’hui ce ne sont plus seulement les têtes de liste ou les notables qui s’affichent mais pratiquement tous les candidats, même ceux qui n’ont que très peu de chances de se faire élire. L’information et la persuasion qu’incarne le texte laissent la place à la séduction et à l’identité que représente l’image. Ces photos de femmes et d’hommes souriant, visiblement heureux de leur portrait, cultivant force virile ou innocence séductrice, sont la manifestation d’une étrange exposition dont on ne peut affirmer qu’elle soit vraiment politique.

Dans certaines communes bruxelloises où le clientélisme communautaire a fait rage, l’addition d’affiches/photos dans le même lieu ou sur la même vitrine commerciale de candidats concurrents mais réunis par leurs origines communes prenait l’allure d’icônes identitaires. Et parfois le dispositif choisi par les impétrant(e)s éclairait d’un jour particulier leur profession de foi visuelle : on a vu fleurir sur les panneaux des grillages recouvrant les affiches afin de les protéger… ou peut-être de les enfermer ? Dans un texte célèbre où il développait la notion de « rhétorique de l’image » [1], Roland Barthes indiquait que « la photographie [analysée [2]] nous propose [donc] trois messages : un message linguistique, un message iconique codé et un message iconique non codé ». Ici foin de message linguistique ! Demeurent alors ce que Barthes appelait l’image dénotée (l’image littérale) et l’image connotée (l’image symbolique). Dans l’affiche/ photo, l’image dénotée offre le visage avenant du candidat qui veut nous placer en situation d’empathie, l’image connotée, elle, est moins simple à décoder – d’autant que toute image est polysémique – mais elle peut apparaître, dans certains cas, de par le dispositif de son exposition, comme une affirmation identitaire. Roland Barthes rappelait aussi que « pour retrouver des images sans paroles, il faut sans doute remonter à des sociétés partiellement analphabètes, c’est-à-dire à une sorte d’état pictographique de l’image ». La disparition du texte – du message linguistique – ne peut évidemment être perçue que comme un régression politique. Et voilà peut être pourquoi nos affiches sont muettes…

[1] Roland Barthes, Rhétorique de l’image, Communications 4, 1964, pp. 40-51.

[2] Il s’agissait d’une publicité de la marque Panzani mais le concept vaut pour la photographie de propagande.