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Café Carabosse

La piscine, le marchand de meubles et le plateau télé

Irène KAUFER
Née en Pologne, psychologue de formation (mais non pratiquante), l’une des chevilles ouvrières de l’hebdomadaire POUR dans les années 70 puis reconvertie dans le commerce culturel et surtout le (...)

‘‘ Ce soir, je vous propose deux devinettes. Vous connaissez la différence entre une piscine et un plateau de télévision ? Non ? C’est que les nouveaux convertis à l’égalité entre hommes et femmes s’étranglent à l’idée qu’à certaines heures, les piscines puissent être non mixtes. Tandis que les plateaux télé, eux, peuvent être unisexes sans provoquer de hauts cris.

– Par exemple ?

– Par exemple, pendant la campagne pour les élections communales, s’il y avait bien des femmes lors de débats locaux, c’était en tant que têtes de liste. Les médias n’y sont pour rien…

– … et encore, les femmes sont largement minoritaires parmi les têtes de liste. Pas étonnant qu’il n’y ait que 11% de femmes bourgmestres en Belgique !

– Mais dès qu’il s’est agi de réunir des « personnalités », les femmes ont quasi disparu [1].

– Oui, mais là non plus, les médias n’y sont pas pour grand chose : les invités étaient les présidents de partis, et tous les présidents, au Nord comme au Sud, à l’exception d’Ecolo, sont des hommes.

– Ah tiens, comme c’est étrange…

– Mais ce n’est pas du tout pareil ! La non-mixité qui scandalise, c’est celle des femmes entre elles. Tous ces lieux, ces circonstances où les hommes restent entre eux, ça passe presque inaperçu. D’ailleurs il n’est jamais écrit sur la porte : interdit aux femmes.

– Non, c’est juste écrit dans les têtes.

– Tout de même, cette histoire de piscine me chipote. Je comprends très bien que des femmes aient envie de nager tranquillement entre elles. Et pas seulement des femmes musulmanes. Il y a d’ailleurs des associations qui organisent des activités sportives pour les femmes, sans soulever autant de scandales. Mais quand je lis cette position du Mouvement des droits fondamentaux [2] : « Arrivées à un certain âge, les filles ne supportent pas d’être en maillot devant des garçons de leur classe. C’est une simple question de pudeur et il faut la respecter », ça me pose question.

– C’est quoi, cette « pudeur » qui nous revient en boomerang, et qui ne pèse, évidemment, que sur les femmes ? Celles qui nagent en maillot seraient donc « impudiques » ? Des « salopes » ? Et si on exigeait plutôt des hommes de ne plus se comporter comme des bêtes en rut ? Et pardon pour les amis des bêtes…

– Cela fait penser aux rames de métro réservées aux femmes, en Égypte mais aussi dans certains pays d’Asie ou d’Amérique latine : les femmes sont sans doute bien contentes d’avoir la paix, mais est-ce que cela apprend quelque chose aux hommes ?

– Cela montre bien, soit dit en passant, que le harcèlement des femmes n’est pas lié à une culture particulière…

– Si, à la culture machiste ! Mais ce n’est sans doute pas la meilleure réponse. On commence par séparer les femmes, puis on les isole et, enfin, on les efface…

– Ce qui m’amène à l’autre devinette : quelle est la différence entre un marchand de meubles suédois et l’information dans nos médias belges ? C’est que dans des contrées lointaines, Ikea efface toutes les femmes [3] tandis que chez nous, en Communauté française, l’info ne gomme qu’une femme sur deux [4].

– Super, quand la RTBF sera rachetée par le Qatar, on pourra dire que la moitié du chemin aura été accomplie…

[1] Par exemple la grande soirée électorale de la RTBF le 9 octobre 2012.

[2] La Libre Belgique, 6 septembre 2012. Pour le contexte, voir http://mouvdf.blogspot.be/.

[3] Pour s’adapter au marché d’Arabie saoudite, Ikea a effacé les femmes de son catalogue, avant de s’excuser.

[4] Tel est l’intitulé d’une étude sur la place des femmes dans nos médias d’information, à voir sur le site : www.quelgenredinfos.be.