Corps et âmes

Intouchables

Jean-François BASTIN

Sport et identité, un vieux couple indestructible : cette chronique ne cesse de raconter leur histoire, leur liaison fusionnelle depuis que l’époque moderne leur a donné les moyens de jouir sans entraves et s’exhiber sans pudeur. Dans les stades d’abord, toujours plus vastes et plus nombreux, toujours plus nécessaires au quartier, à la ville, au territoire ; puis à la télévision, qui est vite devenue un stade universel, le grand cirque planétaire où se pressent des milliards de spectateurs lors des Jeux olympiques ou des Coupes du monde de football. Et c’est tout le paradoxe de cet universalisme contemporain : le sport ne semble rassembler l’humanité que pour mieux la renvoyer à ses atavismes identitaires.

Mais il serait hasardeux de prédire les évolutions de ce paradoxe, soumis à d’autres contradictions, dans un monde où la vitesse affole la pensée. Ainsi dans cette même chronique [1], il était récemment question du « modèle grec » dominant la représentation sportive depuis deux millénaires, tel que l’art hellénique l’avait statufié et l’olympisme moderne réinventé. Elle se concluait par ces mots : « Combien de temps faudra-t-il encore pour qu’un champion paralympique puisse remplir le même office, et cesser d’être l’archétype de l’Autre  ? »

Eh bien, ce temps est peut-être venu, en tout cas il approche à grandes foulées. À Pékin en 2008, sur 400 mètres, Oscar Pistorius et les frères Borlée faisaient Jeux à part. Le premier courait avec les « handicapés », les seconds avec les « valides ». Le premier était paralympique, les seconds olympiques. À Londres en 2012, sur la même distance, Pistorius et les Borlée s’affrontaient en demi-finale olympique. Quatre ans, et tout a changé. Enfin pas tout, les Jeux paralympiques subsistent, ils ont suscité un engouement sans précédent à Londres, mais le temps viendra où les Jeux se mêleront, où le préfixe « para » s’effacera, où le modèle grec cessera de dicter sa loi archétypale. Pistorius est un précurseur, il trace le futur de ses jambes de chair et de carbone.

Autre bouleversement : Philippe Croizon, le nageur français sans bras ni jambes, relégué naguère dans les rubriques « société » des journaux, banni des pages et émissions sportives, était récemment l’invité vedette de Stade 2 [2]. Tapis rouge pour l’amputé, empressement des journalistes et puis, comme un rappel à l’ordre ancien, cette adresse du présentateur aux téléspectateurs à propos des Jeux paralympiques qui s’ouvraient le lendemain : « On compte sur vous pour soutenir nos athlètes ! » À quoi rimait soudain ce « nos », s’agissant de sportifs qui n’avaient pas droit jusqu’ici aux émissions sportives ? On repensait à Todorov (« Nous et les Autres »), on repensait à Maalouf et ses « Identités meurtrières » où il démontre que l’identité est chose bien vague et bien mouvante, dont l’héritage n’est souvent qu’apparence et revendication duplice. Ce « nous » de Stade 2, alors même qu’on y semblait renoncer au modèle grec, n’avait rien à voir avec les handicapés, n’exprimait en rien la solidarité des hommes, plus ou moins faits ou contrefaits. Ce « nous » était français, Monsieur ! Comme il pourrait être britannique, chinois, belge même, bref national, au sens du drapeau qui reste l’emblème de la victoire, qu’elle soit olympique ou paralympique.

C’est en cela que le paradoxe identitaire du sport, évoqué au début, est loin d’être transcendé. L’appartenance nationale, fût-elle problématique, continue à surpasser toutes les autres. Il existe des Gay-Games et des Maccabiades par exemple, où l’identité juive ou homosexuelle est un critère d’accès [3], mais les sportifs s’y présentent en délégations nationales et les cérémonies y singent celles des Jeux ! Défilé, hymne, drapeau, comptabilité patriotique des médailles, tout y est, rien n’y manque, comme si cette identité-là était la plus sacrée et la plus intouchable. Pour combien de temps encore ?

[1] Questions pour un champion », Politique, n°67, novembre-décembre 2010.

[2] Magazine sportif hebdomadaire de France 2, émission du 26 août 2012. À noter que le non-traitement par Stade 2 des exploits sportifs des handicapés était précisément l’objet de la rubrique susdite.

[3] En fait, les Gay Games sont ouverts à tout sportif, sans discrimination sexuelle, mais la grande majorité des participants s’y revendique « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).