Le dictionnaire du prêt-à-penser

Boom démographique

Mateo ALALUF
Sociologue

Le vieillissement de la population résulte de la diminution des naissances (moins de jeunes) et de l’augmentation de l’espérance de vie (plus de vieux). Nous sommes de toutes parts assénés par les effets supposés du vieillissement (moins d’actifs/plus de retraités) qui rendraient les pensions impayables à l’horizon 2060 voire 2030. En conséquence, pour y faire face anticipativement, la réforme des retraites par l’allongement de la durée d’activité fragilise les systèmes publics. Le recours à des dispositifs privés se trouve favorisé par les menaces qui pèsent sur la pension d’État.

Les experts du vieillissement mettent en exergue la charge des pensionnés sur les actifs. Jamais ils n’ont souligné la diminution concomitante des dépenses que les actifs devaient consentir en faveur des jeunes dont le nombre diminuerait. Dans l’hypothèse du vieillissement, à plus de vieux inactifs (plus de dépenses) doit pourtant correspondre moins de jeunes inactifs (moins de dépenses).

Le bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans, a créé l’émoi en pleine campagne électorale : le boom démographique ne serait pas celui que l’on croit mais un boom des naissances. Il aurait été jusqu’à préconiser un contrôle des naissances de manière à sauvegarder les finances communales qui ne pourraient pas faire face aux besoins de crèches et d’écoles. On pourrait penser que le pic des naissances comble le trou causé par le vieillissement. Ce serait là, nous disent les mêmes experts, une grave erreur. Ils découvrent à présent que les jeunes engendrent également des frais. Ils oublient que les enfants d’aujourd’hui seront les actifs de demain. Si bien que, selon ces mêmes experts, au lieu de se compenser, les dépenses en faveur des retraités s’ajouteront à celles des jeunes rendant ainsi insupportable la charge qui repose sur les actifs. Il faudrait donc, répètent à nouveau nos experts, retarder davantage encore l’âge de la pension et en diminuer le montant.

La déclaration intempestive du bourgmestre montre la fragilité du discours sur l’augmentation de l’âge de la retraite. Les tendances démographiques ne sont pas statiques. Ainsi, en Belgique, il n’y a pas longtemps, les Flamands étaient jeunes et les Wallons vieux. Aujourd’hui, le contraire est vrai. Quant au recul des taux de fécondité et au vieillissement supposé inéluctable, les tendances changent. En Europe, la population irlandaise rajeunit et la population française ne vieillit plus. Dans les autres pays, les tendances ne sont pas inversées mais les taux de fécondité augmentent. Ainsi, entre 2003 et 2009, ils sont passés en moyenne de 1,47 à 1,60 pour les 27 pays de l’UE et de 1,66 à 1,84 en Belgique [1]. Les modèles familiaux n’obéissent pas non plus aux schémas des experts. Les pays qui enregistrent moins de mariages, plus de cohabitation, plus de divorces et une moyenne d’âge plus élevée des femmes à la naissance de leur premier enfant ont un taux de fécondité plus élevé. Encore faut-il savoir aussi que la croissance démographique dépend pour beaucoup de l’immigration. Bonne chance à nos experts pour prévoir ce qu’il en sera en 2060.

La question des retraites est trop complexe et sérieuse pour en déduire l’avenir à partir d’un simple calcul comptable. La sortie intempestive du bourgmestre de Bruxelles aura eu le mérite de montrer que le vieillissement ou le rajeunissement de la population importe peu pour autant que l’on proclame l’augmentation inéluctable de l’âge de la retraite. L’essentiel pour nos experts réside dans la fragilisation des retraites publiques par répartition au profit des systèmes privés par capitalisation. Ils auront ainsi enrichi la science de la population d’un énoncé surprenant : le vieillissement est indifférent à l’accroissement des naissances.

[1] Source : Eurostat