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Guy Spitaels (1) : du parc Léopold à l’Élysette

Mateo ALALUF
Sociologue

Lorsque Guy Spitaels est engagé en 1958 comme chargé de recherches à l’Institut de sociologie Solvay, il s’agissait pour lui d’un choix qui n’avait rien de naturel. Issu d’une famille de la petite bourgeoisie catholique athoise, il avait fait ses études au Collège Saint Julien d’Ath et les avait poursuivies à l’Université catholique de Louvain. Sa période louvaniste, que l’on évoque souvent par sa participation au canular de la visite du Roi Baudouin aux « Milles Filles » d’Heverlée (Spitaels était dans l’escorte royale le Marquis de Beaufort), est aussi celle qui marque pour lui un tournant intellectuel. Passionné de cinéma, il participe à un journal estudiantin, L’Avant-garde, dans lequel il prend même la défense de l’Union soviétique. Lecteur du Monde, de L’Express, d’Esprit et de Témoignage chrétien, il devient partisan fervent de Pierre Mendès- France. Déjà discordant dans son milieu à l’UCL, il s’en éloigna définitivement après avoir été diplômé en droit et en sciences politiques et sociales et après une année passée au Collège d’Europe à Bruges.

"Guy Spitaels soutient que « la conscience syndicale [est] plus développée [lorsque] la conscience de classe est faible »."

À peine engagé à l’Institut de sociologie en 1959, il effectue au Congo une mission de recherche d’une année sur l’absentéisme des travailleurs et l’instabilité des entreprises. À son retour au Parc Léopold, il participe aux côtés d’Arthur Doucy, directeur de l’Institut de sociologie, à la Table ronde congolaise. Il sera ensuite affecté à L’année sociale en vue d’établir un tableau de la vie sociale belge qui sera mis en chantier immédiatement après la grève générale de l’hiver 1960-61.

Cette grève, dans l’analyse de Spitaels, aura exacerbé des positions antérieures qui coexistaient déjà au sein de la FGTB. Il en dégageait deux visions du syndicalisme : l’une, traditionnelle, centrée sur les revendications professionnelles, et l’autre, n’hésitant pas si nécessaire à recourir à l’action directe pour réaliser des réformes de structure. Ces conceptions divergentes finiront par se calquer, pronostiquait Guy Spitaels, « sur les deux groupes ethniques » [1].

Son itinéraire était déjà alors clairement balisé. Il avait préféré la sociologie au droit et opté pour cette orientation dans une université libre exaministe et dans un institut connoté comme socialiste à travers les figures dominantes d’Arthur Doucy, Henri Janne et Léon-Eli Troclet. Après avoir été au cœur des débats sur la décolonisation et les grèves de 60-61, c’est tout naturellement cette fois qu’il adhérera au Parti socialiste et au Mouvement populaire wallon. Pourtant, tout au long de sa carrière académique, Spitaels ne se départira jamais d’une posture austère et distante de la politique. Souvent invité à la télévision pour commenter l’actualité sociale en tant qu’expert, le présentateur insistera plus d’une fois sur le caractère non politique de son invité.

La sociologie comme métier

Après 1945, la coopération économique avec les États-Unis et la politique de productivité promue par le Plan Marshall formeront un climat favorable pour des recherches sur le travail et les relations industrielles. La Déclaration commune sur la productivité signée par les syndicats et le patronat en 1954 stipulait que les deux parties s’accorderont pour que « les fruits de cet accroissement de la productivité soient répartis dans une mesure équitable entre l’entreprise et les travailleurs, en se préoccupant notamment des conséquences de l’accroissement de la productivité tant sur l’emploi que sur les conditions de vie des travailleurs ». L’Office belge pour l’accroissement de la productivité (Obap), géré par les organisations syndicales et patronales, financera dans cet esprit un ensemble de recherches qui permettront le développement des sciences sociales du travail dans les universités.

Arthur Doucy confiera à Guy Spitaels l’étude de la sécurité sociale et des relations collectives du travail. La première recherche menée par Spitaels et son équipe porte sur les relations industrielles. Le système d’« économie concertée » se caractérise par le primat des négociations devenues plus complexes et plus autonomes qui régulent les relations professionnelles. Certes les « partenaires sociaux » s’opposent fréquemment et les conflits marquent en profondeur les relations sociales. Les procédures de négociation permettent cependant, selon Spitaels et son équipe, l’expression des conflits par des moyens non violents et, dans nombre de cas, contribuent à y mettre fin par des compromis. Cette évolution des relations collectives aura pour effet de transformer le mouvement syndical. Celui-ci est amené à se centraliser au détriment de ses cellules de base, à s’équiper de bureaux d’études, à développer des services destinés à attirer et à retenir ses adhérents. Ainsi prend corps un « syndicalisme de contrôle » qui, d’après Spitaels, négocie et traite des dossiers complexes plus qu’il ne monte aux barricades.

La deuxième recherche menée dans le cadre de l’Obap porte sur le système de sécurité sociale. Le « salaire indirect » sert à couvrir les besoins sociaux et n’est rien d’autre que ce que l’on nomme à présent « charge sociale ». Cette étude défendait l’idée que les golden sixties reposaient sur les capacités de négociation collective des salaires et l’extension de la protection sociale des travailleurs. L’amélioration de la condition salariale au cours de la période 1947-1967 s’explique par l’augmentation plus rapide des prestations sociales que celle les salaires. Guy Spitaels a la conviction que la sécurité sociale repose sur la couverture de l’ensemble des assurances sociales par une cotisation unique exprimée en pourcentage du salaire.

Le syndicalisme de contrôle

Les travaux de synthèse de Guy Spitaels s’inscrivent bien dans le climat intellectuel de l’époque [2]. Spitaels y défend le réalisme et la nécessité de lier efficacité et participation. Le réalisme consiste à reconnaître que syndicat et patronat sont des partenaires inévitables. Même si le conflit structure leurs relations, les accords collectifs établissent les conditions de l’armistice sous la forme de paix sociale. En raison même de leur complexité et malgré les difficultés, il faut constamment « marier efficacité et participation » [3].

"Spitaels insiste sur l’importance de la participation des salariés aussi bien au niveau de l’entreprise qu’aux autres niveaux de l’organisation économique."
Guy Spitaels adhère à l’idée du « syndicalisme de contrôle ». Il distingue, comme Alain Touraine, « conscience de classe » et « conscience syndicale ». Il franchit cependant un pas supplémentaire en raison de sa méfiance à l’égard de la spontanéité ouvrière et soutient que « la conscience syndicale [est] plus développée [lorsque] la conscience de classe est faible » [4]. Tout comme André Renard qu’il cite à l’occasion, il croit aux perspectives de l’économie concertée. Mais, malgré l’empreinte laissée par les grèves de 60-61, il pense que l’« action directe » appartient plus au passé qu’à l’avenir du syndicalisme.

Il organise en 1971 à Bruges un grand colloque sur « la crise des relations industrielles en Europe ». Pour Spitaels, la régulation des relations de travail par la négociation collective ne laisse pas de place à l’improvisation et s’inscrit dans un processus de rationalisation des relations industrielles. Il en résulte une complexification des négociations et une centralisation des organisations. La distance entre la direction des syndicats et leur base tend dès lors à s’approfondir et peut entraîner la multiplication des grèves sauvages. Tant les représentants patronaux que syndicaux sous-estiment, selon lui, l’ampleur et les risques que comportent les mouvements « sauvages ». En conséquence, bien que réticent vis-à-vis de l’autogestion qui repose, pense-t-il, « sur une vue optimiste de la spontanéité sociale  », Spitaels insiste sur l’importance de la participation des salariés aussi bien au niveau de l’entreprise qu’aux autres niveaux de l’organisation économique. Il soutient en conclusion qu’« il n’y a plus de solution nationale aux projets de réforme sociale » [5].

Sociologie et politique

Les principaux protagonistes du Congrès extraordinaire de la FGTB de 1971, appelé aussi « congrès doctrinal », seront ceux qui avaient joué un rôle important pendant la grève de 1960-1961. Le principal rapport au congrès portant sur « le contrôle ouvrier » sera présenté par Willy Schuegens, secrétaire national, qui avait été un des « lieutenants » d’André Renard. Georges Debunne, qui avait joué un rôle majeur comme président de la CGSP à l’époque, était aux commandes de ce congrès en qualité de Secrétaire général de la FGTB. Parmi les rapports préparatoires au congrès, on comptait celui d’Henri Janne qui avait été auparavant membre de la « commission Renard » [6]. Guy Spitaels qui s’était trouvé confronté en début de sa carrière à l’Institut de sociologie à la grève de 1960-1961, présentait également, dix ans plus tard, un rapport préparatoire sur les « orientations syndicales ».

À la différence du rapport d’ordre général d’Henri Janne sur « les mutations de la société moderne », celui de Spitaels, sur « les orientations syndicales », se situe sur un plan très institutionnel. Sa posture est cette fois celle de l’intellectuel socialiste, à l’instar de ceux rassemblés naguère par André Renard autour de la FGTB. « La classe ouvrière devait être, disait à l’époque Renard, capable d’opposer son propre groupe d’experts à n’importe quel “brain trust” capitaliste  ».

Alors qu’en 1968, il dressait dans L’Année sociale [7] un portrait saisissant de Georges Debunne en « homme novateur » succédant à Louis Major à la tête de la FGTB, c’est par ce dernier, devenu ministre de l’Emploi et du Travail, qu’il fera son entrée en politique. Il sera chargé en 1972 de la préparation de la Conférence nationale de l’emploi. Le rapport établi par Guy Spitaels place la conférence dans la perspective esquissée au lendemain de la guerre par Beveridge, selon lequel, « exiger le plein-emploi tout en émettant des objections à l’extension des activités de l’État revient à désirer la fin tout en refusant les moyens » [8].

Déjà, dans un petit livre d’entretien publié en 1971, Défis de la société industrielle [9], son exposé ressemblait plus à un programme de gouvernement et sa posture à celle d’un homme d’État qu’à celle d’un chercheur. L’année suivante, il entrera au cabinet de Louis Major, sera sénateur en 1974 et ministre de l’Emploi et du Travail en 1977.

L’économie sociale aura ainsi conduit Guy Spitaels du parc Léopold qui avait naguère abrité l’Institut Solvay, à l’Élysette, siège du gouvernement wallon.

[1] L’Année sociale 1961, p. 16.

[2] Citons ici Le Mouvement syndical en Belgique, Paris- Bruxelles, La Documentation française et Institut de sociologie, 1967.

[3] G. Spitaels (éd.), La crise des relations industrielles en Europe, Collège d’Europe, De Tempel, Bruges, 1972, p. 23.

[4] Notes de sociologie du travail, Ceca, Luxembourg, 1967, p. 87.

[5] La crise des relations industrielles, pp. 22-23 et 368.

[6] La « commission Renard » avait élaboré le programme des réformes de structure adopté par les congrès de 1954 et 1956 de la FGTB. Ce programme était, conjointement avec l’opposition à « la loi unique », la principale revendication des grévistes.

[7] L’Année sociale 1968, pp. 155-156.

[8] W. H. Beveridge, Full Employment in a Free Society, London, George Allan & Unwin, 1944, p. 36.

[9] Jean-Luc Vernal éditeur, Bruxelles.