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LE THÈME

Le mouvement social face à la question urbaine

Nicolas PRIGNOT , Claire SCOHIER , Mathieu SONCK
secrétaire général d’Inter-Environnement Bruxelles

Dans les années 1960-70, les luttes urbaines prônaient la création d’équipements collectifs et d’espaces verts pour améliorer le cadre de vie de la ville.

Aujourd’hui, l’enjeu social vient s’y greffer (comment arrêter l’exclusion des populations pauvres ?), sans qu’on ait encore bien trouvé la voie à suivre.

La ville est un territoire articulant des fonctions et des usages (se réduisant de plus en plus à des actes de consommations) reflets de rapports socioéconomiques. Ceux-ci s’organisent autour d’intérêts publics et privés tiraillés entre des logiques locales (endogène) et globales (exogène). Le potentiel délibératif de la ville devrait être le facteur de rééquilibrage entre ces forces et des rapports socio-économiques qui en découlent.

À Bruxelles, cette hypothèse prend d’autant plus d’acuité vu son caractère polymorphe : à la fois ville, Région, capitale de la Belgique et capitale de l’Europe. Ce qui augmente sa difficulté à s’autodéterminer face aux exigences nationale et internationale, mais aussi à prendre en considération les forces endogènes de son territoire. La manière dont Bruxelles a été démolie, planifiée, revitalisée et gentrifiée [1] depuis la Seconde Guerre mondiale révèle ces tensions. Si la régionalisation en 1989 a permis de placer à Bruxelles une partie du pouvoir de décision, elle a laissé béante la question de son financement. Cette faiblesse a assujetti le pouvoir politique à l’acteur économique et créé une subordination du social aux priorités du marché.

Le renforcement du potentiel délibératif de la ville dans les décisions urbaines aurait-il permis un autre rééquilibrage des rapports de force. Que nous enseigne à ce sujet l’histoire des luttes urbaines  ? Quelles pistes tirées de cet enseignement aujourd’hui ?

Interférences citoyennes

Dès le XIXe siècle, l’urbanisation va modifier profondément le visage de la ville de Bruxelles selon un mouvement centrifuge observable dans d’autres villes industrielles. La scission entre lieu de résidence et lieu de travail et la densité du réseau des transports publics vont autoriser les mouvements pendulaires de la main-d’œuvre et disperser la population aux quatre coins de l’agglomération et de sa périphérie [2].

"Cette faiblesse a assujetti le pouvoir politique à l’acteur économique et créé une subordination du social aux priorités du marché."

Le centre va s’affirmer comme pôle des administrations de l’État. La volonté de magnifier la capitale, de l’assainir, d’en moderniser et fluidifier les circulations va transformer des pans entiers du centre repoussant aux marges son habitat populaire [3].

La réalisation des boulevards centraux, du voûtement de la Senne et de la jonction Nord-Midi vont frapper de plein fouet l’habitat des quartiers anciens et populaires. Mais la bourgeoisie va préférer l’habitat individuel dans les faubourgs et les maisons de style « haussmanien » [4] le long des boulevards centraux seront boudées par la population convoitée [5]. Les habitants pauvres vont subsister dans les quartiers défigurés. Pendant longtemps, on ne verra se manifester pratiquement aucun mouvement de résistance de la part des habitants. L’enjeu de la ville repose entre les mains de la bourgeoisie libérale, entrepreneuriale, véritable acteur politique.

Dans les années 1930, la Charte d’Athènes va développer un modèle de ville divisée en zones monofonctionnelles percées de puissants axes de circulation. L’urbanisme de l’après-guerre va produire les bases d’une ville gourmande en déplacement, axée sur la croissance du tertiaire et d’un habitat relativement dense qui va accélérer le désir des classes moyennes de se réfugier en périphérie. C’est l’avènement de la société post-industrielle où le bureau remplace peu à peu l’atelier et l’usine, le tertiaire le secondaire, et les tours de logement les maisons bourgeoises et ouvrières.

Syndicalisme urbain

À ce tableau s’ajoute le destin de Bruxelles comme capitale administrative internationale, rôle qui pèsera lourdement sur les finances de la ville l’obligeant à s’appuyer sur le concours de l’État et des entreprises privées, souvent au détriment des conditions de vie des habitants. Les immeubles de bureaux se multiplient avec l’apparition de quartiers d’affaires. Le développement urbain va jouer un rôle central dans la croissance économique capitaliste [6]. L’absence de planification va faciliter le poids du privé et des promoteurs dans les choix de développement de la ville.

"La contestation de l’évolution urbaine naît d’un manque de transparence et de débat sur la gestion de l’espace urbain."

Quant aux habitants, ils subissent les coupes portées à la ville avec une certaine résignation. Il faut attendre la fin des années soixante pour assister à la cristallisation des luttes d’habitants autour de l’adoption du Plan de secteur [7], censé récuser les principes de la Charte d’Athènes [8]. Ainsi, les grandes opérations d’aménagement vont se voir de plus en plus contestées au travers de nombreuses mobilisations populaires. La contestation de l’évolution urbaine naît d’un manque de transparence et de débat sur la gestion de l’espace urbain. La fin des années soixante va marquer la floraison de nombreux comités d’habitants qui vont se mobiliser contre des projets portant atteinte à leur cadre de vie. Cette apparition d’un « syndicalisme urbain » se caractérise par une rupture importante avec le syndicalisme social : il ne s’agit plus de luttes ouvrières ou de luttes dont le sens serait donné par l’anticapitalisme. Les acteurs de ces nouveaux mouvements ne s’expriment plus au nom de la classe ouvrière opprimée, ils formulent une critique culturelle et un appel à d’autres modes de prise de décision en matière d’urbanisme, notamment [9].

Les milieux populaires et les classes moyennes intellectuelles identifient des ennemis communs, les nouveaux ensembles de bureaux et les nouvelles autoroutes urbaines, mais en regard de préoccupations divergentes : montée du chômage et destruction de nombreux logements ouvriers pour les premiers, déclin de la qualité de vie et de l’environnement et des services urbains pour les seconds [10]. Ensemble, ils obtiennent la mise en place de la procédure de publicité-concertation qui permet aux citoyens d’intervenir, aujourd’hui encore, via les enquêtes publiques et les commissions de concertation sur la délivrance des permis d’urbanisme.

Attractivité à tout prix

En 1989, la création de la Région bruxelloise répondra à une volonté de rapprocher son rapport d’usage de celui de ses habitants. Celle-ci va néanmoins se heurter à la contradiction du financement de la Région. Rénover au profit des habitants a un prix que ceux-ci ne sont pas à même de payer, d’autant plus que les politiques publiques combinées à une infrastructure favorisant les mouvements périurbains continuent d’aspirer les classes moyennes vers la périphérie.

Pour contrer ce mouvement centrifuge nuisant à son assise financière, la Région va tenter de capter les habitants de la classe moyenne en s’orientant vers un urbanisme de « revitalisation ». C’est le début de la politique des contrats de quartier [11]. Mais les gains sanitaires et de confort apportés par ces opérations de rénovation urbaine seront loin d’être partagés par tous ceux qui y habitaient jusque-là. En effet, cette politique s’accompagnera d’un mouvement de gentrification par une réappropriation résidentielle, commerciale et culturelle de la ville par les classes aisées et moyennes. Paradoxalement, ce mouvement ne s’accompagnera pas d’un enrichissement de la ville car les jeunes couples aisés avec enfants continuent, dès qu’ils le peuvent, à fuir la ville.

Dans la foulée du mouvement de revitalisation, le gouvernement va s’embarquer dans un mouvement d’attractivité supralocale. En 2007, le gouvernement bruxellois, jusque-là peu actif dans le développement de la fibre internationale de Bruxelles, décide de lancer un Plan de développement international (PDI), une grande opération de city marketing. Le PDI est un plan autonome élaboré dans la plus grande opacité, déconnecté de toute planification et lignes d’orientations globales, sans aucun statut hiérarchique et légal. Et pourtant s’y réfèrent aujourd’hui tous les plans réglementaires ultérieurs : Plan de mobilité Iris II, projet de Plan régional de développement, projet de Plan régional d’affectation du sol (Pras).

"Les véritables enjeux de réhabilitation visent à permettre aux habitants des quartiers en difficulté de faire valoir leurs intérêts et négocier leur place dans la ville."

Pour résoudre le problème de financement de la Région, le plan propose plusieurs pistes : l’accroissement du financement par le fédéral, les partenariats publics- privés (PPP) avec le risque de confier la gestion de l’espace public aux acteurs économiques privés. L’idée de favoriser la dynamique fiscale en attirant les ménages moyens reste présente. Ces moyens s’ajoutent à une politique d’accession à la propriété déjà en œuvre depuis deux décennies : près de 4000 logements acquisitifs largement subsidiés par la Région bruxelloise sont proposés aux classes moyennes qui continuent pourtant à quitter la Région, certaines familles bénéficiaires des aides régionales empochant à la revente une solide plus-value leur permettant de s’installer dans la banlieue verte de Bruxelles.

Pourtant, des groupes de citoyens restent organisés et défendent âprement l’intégrité de leurs quartiers. De nombreux dossiers vont provoquer soulèvement et révoltes de la part des associations et habitants, notamment ceux du quartier européen et du quartier Midi. Mais le pouvoir, plus proche physiquement, n’a pas nécessairement gagné en accessibilité [12]. Les luttes urbaines semblent même de plus en plus dures à mener. Sous le verni démocratique, les procédures de participation initiées par les pouvoirs publics semblent enserrer les voix citoyennes dans un étau. Les comités d’habitants, toujours aussi nombreux, risquent de se dépolitiser et d’adopter une position de repli sur des enjeux très localistes accroissant la méfiance des pouvoirs publics à leur égard au nom du syndrome Nimby [13].

La politique urbaine a fait de la revalorisation urbanistique et de l’attractivité internationale de la ville son cheval de bataille au détriment d’objectifs plus redistributifs. La demande des comités d’habitants et associations en faveur du maintien ou de la restauration des formes traditionnelles de la ville (respect du patrimoine, rénovation des quartiers) a obtenu bien plus d’échos du côté des pouvoirs publics que la demande sociale en faveur du maintien de la population dans les lieux.

Or les véritables enjeux de réhabilitation visent à permettre aux habitants des quartiers en difficulté de faire valoir leurs intérêts et négocier leur place dans la ville. L’urbanisme ne peut à lui seul résoudre les problèmes des quartiers en déclin. Il doit être couplé à la lutte contre l’exclusion économique, sociale et culturelle, à l’accroissement des services de proximité. La politique de développement social urbain peut atténuer les effets de l’exclusion mais ne peut en éradiquer les causes [14].

Quelles alliances, pour quels objectifs ?

Les luttes urbaines d’aujourd’hui risquent de se voir confisquées par la classe moyenne. Notre système démocratique induit inévitablement des effets de « distinction  » qui seront d’autant plus importants que la structure sociale est inégalitaire et qu’elle prédispose certaines catégories sociales à monopoliser plus ou moins le pouvoir [15]. Il est important de reconnaître ces distorsions et conflits afin d’éviter que la démocratie ne devienne une démocratie sélective de la classe moyenne. Combiner le potentiel délibératif de la ville avec la lutte contre l’exclusion et la perception des intérêts liés aux classes pourrait générer plus de démocratie [16].

Aujourd’hui, il s’agit donc de se saisir d’objets de lutte spécifiques qui permettent des alliances qui ne nient pas les conflits d’intérêts mais qui les dépassent au nom d’un idéal de lutte contre les inégalités sociales en milieu urbain.

L’enjeu de la nouvelle implantation à Bruxelles d’un centre national de tri de colis par Bpost est à cet égard illustratif. Bpost, à l’étroit sur son site d’Anderlecht, désire installer son futur centre de tri national de colis sur un terrain au bord du canal, à la limite de la Région bruxelloise. Le projet pose de nombreuses questions. Sur le plan social, on constate que l’entreprise publique voit se dégrader le statut et les conditions de ses travailleurs depuis de nombreuses années et que le futur centre de tri permettra au mieux de maintenir l’emploi existant en réaffectant le traitement des colis des facteurs, menacés par la mécanisation de la préparation des tournées et épuisés par des tournées quotidiennes de plus en plus longues. Sur le plan environnemental, on ne peut que s’interroger sur l’intérêt de consacrer un terrain industriel dépollué et viabilisé à grands frais (publics) à une entreprise qui ne fera pas usage de la voie d’eau ou sur les effets en matière de mobilité de la délocalisation de travailleurs navetteurs en majorité usagers du rail dans une zone de la région difficilement accessible autrement qu’en voiture. L’alliance dans cette affaire récente entre la CSC, Interenvironnement Bruxelles et le Bral [17] les a amenés à interroger ensemble les différents niveaux de pouvoir politiques sur la pertinence de ce projet.

Réengager la politisation

Aujourd’hui, l’État est affaibli de deux manières : de par la privatisation de ses services publics, qui le rendent incapable de peser efficacement sur leurs décisions, mais également par une politique d’expertise qui confisque les décisions politiques sous couvert de savoirs soi-disant dépolitisés.

"L’urbanisme ne peut à lui seul résoudre les problèmes des quartiers en déclin. Il doit être couplé à la lutte contre l’exclusion économique, sociale et culturelle, à l’accroissement des services de proximité."

L’État est alors incapable d’arbitrer les intérêts en place et lâche prise pour laisser l’acteur dominant défendre son intérêt au détriment de l’intérêt collectif et des minorités. D’aucuns craignent que la place donnée aujourd’hui à la société civile revienne « à délégitimer l’État, à justifier la réduction de ses capacités d’intervention et de régulation dans les champs économiques et sociaux, au profit de forces dominantes transnationales politiquement incontrôlées, alors que l’on concéderait au local la gestion du dérisoire, camouflé sous le vocable d’économie sociale, de développement endogène, d’amélioration du cadre de vie, au prix d’une déstructuration de solidarités historiquement construites sur le terrain du monde du travail plutôt que par référence au territoire. » [18]

Sous l’effet d’un mouvement de dérégulation initié au début des années quatre-vingt, la plupart des services publics, comme ceux assurés par la SNCB ou la Stib, sont aujourd’hui confiés à des parastataux reliés à l’État ou à la Région par un contrat de gestion leur laissant une large autonomie dans leur politique stratégique et tarifaire. Les pouvoirs publics sont alors affaiblis dans leur capacité à peser sur ces politiques et à relayer les demandes et besoins des usagers-citoyens. Ce modèle fixe des critères d’efficience par rapport aux moyens et le contrôle du management prend la place de l’évaluation collective [19].

Ces questions sont aujourd’hui travaillées au sein d’une récente alliance entre les travailleurs et les usagers des services publics de transports dans laquelle les principaux syndicats et Inter-environnement Bruxelles sont fortement impliqués.

L’expertise urbaine est également une source de confiscation de la parole des citoyens et des usagers. Elle est devenue le creuset d’un champ [20] de spécialistes, d’ingénieurs, qui décident par ce biais de l’organisation et du développement de la ville. Cette approche technocratique tend à usurper la décision en présentant ses propres préférences comme des nécessités [21]. Son discours d’autorité fait croire que les solutions sont techniques alors qu’elles sont essentiellement politiques. Le citoyen ordinaire est écarté de ce débat car considéré comme incompétent.

La mobilisation des habitants de la rue du Progrès, menacés d’expropriation par un projet d’élargissement des voies du chemin de fer, est à cet égard très intéressante. Aux contraintes des ingénieurs, les habitants ont opposé leur refus d’une solution technocratique adoptée pour des raisons de coût inférieur plutôt que de faisabilité. Un rapport de force est né de cette opposition, permettant aux habitants d’initier une négociation (toujours en cours) pour le relogement des familles qui seront expulsées par le projet [22].

Ouvrir ces champs multiples, c’est accepter la controverse et une certaine forme d’incertitude. La controverse constitue un puissant dispositif d’exploration du monde des possibles. Elle permet d’explorer les options envisageables en allant au-delà de la liste établie par les acteurs officiels. Outre cet accès à un nouveau champ de connaissance, l’ouverture du débat atténue le pouvoir des experts et repolitise les choix posés. Derrière toute évaluation technique, il y a un choix politique.

"Aux contraintes des ingénieurs, les habitants ont opposé leur refus d’une solution technocratique adoptée pour des raisons de coût inférieur plutôt que de faisabilité."

Ainsi, un travail récemment entamé par IEB sur le site des Abattoirs d’Anderlecht tente de dépasser la voie d’entrée classique de nos pratiques qui consistent à analyser les enjeux de la ville en termes d’urbanisme et d’aménagement du territoire pour opter pour une approche s’articulant plus sur la valeur d’usage d’un site que sur ses fonctionnalités. S’interroger sur le rôle que peut tenir aujourd’hui un abattoir au cœur de la ville, alors que ceux-ci sont actuellement systématiquement relégués vers les périphéries, c’est s’interroger sur ses usages multiples et les pratiques sociales qui y sont liées : quelles filières alimentaires dans les villes ; quelle survie pour une ville tertiaire qui délocalise toujours plus loin ce dont elle se nourrit ; quels liens entre un quartier, ses habitants et un lieu de production ; le rayonnement d’un quartier peut-il se penser en outrepassant les besoins de ceux qui y vivent ; l’urbain peut-il déléguer tout le poids de la mise à mort de l’animal sur la seule responsabilité des abatteurs ; le rituel d’abattage est-il une pratique du passé, le résidu d’un geste religieux ou est-il porteur d’un acte assumé de notre mode de consommation ? Ces questions, IEB tente de les travailler avec les premiers concernés, travailleurs et exploitants du site, passants et usagers des marchés des Abattoirs, habitants proches...

Se (re)saisir de l’éducation populaire

L’action des comités de quartier bruxellois s’est développée parallèlement à l’émergence du concept d’éducation permanente. Celui-ci trouve son origine dans celui de l’éducation ouvrière (ou populaire) orientée vers la formation d’une élite ouvrière en partant du principe que l’action éducative doit être faite pour les travailleurs par les travailleurs.

Le concept sera renommé « éducation permanente » et réorganisé par décret [23] suite à l’adoption du Pacte culturel et permettra de renforcer l’action culturelle de nombreuses associations par des subsides publics. Des associations de luttes urbaines, comme Inter-environnement Bruxelles, mais aussi les syndicats bénéficieront de cette manne pour renforcer leur action.

L’éducation permanente doit permettre de développer les capacités critiques des citoyens et leur pouvoir collectif et de comprendre les logiques sociales qui animent le pouvoir politique. Par sa réappropriation du débat, elle éloigne le spectre du « nimbysme ». Les usagers insatisfaits de services vont progressivement s’intéresser à la qualité de l’ensemble de l’action publique, à l’intérêt général ou au bien commun. D’usagers insatisfaits, l’éducation permanente tend à faire des citoyens actifs [24].

Jean-Pierre Nossent résume bien les principes d’une éducation populaire susceptible de réconcilier les luttes urbaines avec la question sociale : « Aujourd’hui, l’éducation populaire est une pratique culturelle de résistance. Ou plus exactement la mise en œuvre d’une culture de la résistance. Résistance à quiconque voudrait réduire les individus et les groupes sociaux à un objet pour le capitalisme qui tente de les enchaîner au service de biens de consommation, tant par leur inclusion dans son système que par l’exclusion de certains. Le sens de l’éducation populaire consiste à chercher sans cesse des voies originales de lutte contre les oppressions politiques, les exploitations économiques et les assujettissements identitaires qu’une culture dominante marchandisée voudrait nous faire prendre pour un progrès ou pour une évolution inéluctable. En ce sens, l’éducation populaire n’est le monopole d’aucune organisation et on peut parier qu’elle continuera à inventer son histoire et ses chemins hors des sentiers battus. Car la citoyenneté n’est pas suivisme, mais coopération et révolte, intégration et rupture. » [25]

Vers un droit à la ville

Renforcer la place du citoyen dans le rapport de force qui se joue au sein de la triangulation (société civile/pouvoir public/ pouvoir économique) au lieu d’affaiblir l’autorité publique aurait pour effet contraire de la renforcer vu sa faiblesse actuelle et son absence de maîtrise dans les bras de fer ou les alliances qu’elle noue actuellement avec la sphère privée. L’urbanisme soumis à des procédures démocratiques est un outil qui peut arrêter l’instrumentalisation économique de la ville. Les espaces publics doivent se préserver des tendances colonisatrices des systèmes économique et politique, et donc lutter pour leur autonomie. Ils doivent pour cela étendre et systématiser les micro-communications quotidiennes du monde vécu, permettre l’auto-organisation des processus formateurs de la volonté et de l’opinion.

Il y a quelques décennies, la préoccupation principale des villes était celle de la qualité de vie dans les zones urbanisées. Mais c’est aujourd’hui « la capacité politique de la ville à faire société  » qui est en cause. Dans les années 60 et 70, il apparaissait avant tout important d’améliorer le cadre de vie en milieu urbain. Il fallait doter la ville d’équipements collectifs et d’espaces verts et éviter la destruction de la ville par l’envahissement autoroutier et tertiaire. Si ces enjeux sont toujours d’actualité, ils ne peuvent faire l’impasse sur la question sociale. La ville ne peut exclure certains habitants au profit de son développement économique ou de la qualité de vie d’une fraction de l’ensemble.

Mots Clés : Aménagement du territoire

[1] La gentrification a été définie pour la première fois par la sociologue Ruth Glass pour décrire le mouvement résidentiel de familles de la classe moyenne vers des zones à bas revenus de Londres (R. Glass, London : Aspects of Change)

[2] Cl. Billen et J.-M. Duvosquel (sld.), Bruxelles, coll. L’esprit des villes d’Europe, Fonds Mercator, Bruxelles, 2000, p. 111.

[3] Ibidem, p. 111.

[4] De Georges Hausmann (1809-1891), préfet de la Seine (Paris) qui dirigea une transformation urbanistique de Paris de grande ampleur caractérisée par la percée de larges boulevards et la construction d’immeubles de 4 à 7 étages en pierre de taille avec des balcons s’étendant sur toute la longueur de la façade. A l’intérieur : l’étage, riche, est réservé aux maîtres de maison, les combles, au personnel de service. (NDLR)

[5] Ch. Dessouroux, Espaces partagés, espaces disputés. Bruxelles une capitale et ses habitants, CIRHIBRU-ULB, 2008, p. 54.

[6] D. Harvey, « Le droit à la ville », Revue des Livres, 2009, n°9.

[7] « La Région wallonne est couverte par 23 plans de secteur, adoptés entre 1977 et 1987. L’objet principal du plan de secteur est de définir les affectations du sol, afin d’assurer le développement des activités humaines de manière harmonieuse et d’éviter la consommation abusive d’espace. » (source : Fédération Wallonie-Bruxelles)

[8] Villes et Habitants, décembre 1989, n°188, p. 9. La charte d’Athènes (1933) définit la « ville fonctionnelle », soit la création de zones indépendantes pour la vie, le travail, les loisirs et les transports. (NDLR - Wikipédia)

[9] Fr. Noël, La ville rapiécée. Les stratégies de la réhabilitation à Bruxelles, 1998, p. 69.

[10] O. Dubois et M. Van Criekingen, « L a ville durable contre les inégalités sociales ? Compacité urbaine et gentrification à Bruxelles », Environnement et inégalités sociales, ULB, 2007, p. 42.

[11] Les contrats de quartier mis en place par l’ordonnance du 7 octobre 1993 de la revitalisation des quartiers sont des programmes axés sur le logement, la rénovation de l’espace public et la cohésion sociale, menés dans des quartiers fragilisés en partenariat avec les communes.

[12] R. Schoonbrodt, Vouloir et dire la ville, AAM, 2007, p. 229.

[13] Not In My BackYard = pas dans mon arrière-cour. (NDLR)

[14] Fr. Noël, op. cit., 1998, p. 164.

[15] P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 105.

[16] F. De Rynck (sld.), Le siècle de la ville. De la république urbaine et de la ville trame, Ministère de la Communauté flamande, Colofon, 2004, p. 190.

[17] Brusselse Raad voor het Leefmilieu, l’équivalent néerlandophone d’IEB.

[18] Ch. Vandermotten, « L’articulation entre la globalisation et le développement territorial local, entre l’endogène et l’exogène », Le développement durable des territoires, 2002, p. 43.

[19] J.-P. Nossent, « L’éducation permanente et la jeunesse », L’inventivité démocratique aujourd’hui, éd. du Cerisier, 2004.

[20] Fr. Noël, op. cit., 1998, p. 31.

[21] E. Mommen, Qualité publique et critique civile. Debout les usagers !, Bruxelles, Labor, Quartier Libre, 2002, p. 34.

[22] Consultez à ce sujet le « On n’arrête pas le Progrès », Bruxelles en Mouvements, n°245, février 2011. Consultable en ligne sur : http://www.ieb.be/-BEM-no245-.

[23] Ce décret restera en vigueur jusqu’en 2004.

[24] E. Mommen, op.cit., 2002, p. 40.

[25] J.-P. Nossent, « Revenir aux sources de l’éducation populaire », Politique, n°51, octobre 2007.