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Chris Marker, l’homme (sans) image

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

Le paradoxe est plein de sens. L’homme qui a peut-être le plus « pensé » l’image n’a pas de représentation iconographique (ou si peu) et a toujours soigneusement évité la médiatisation. Quelques rares clichés, des entretiens parcimonieusement accordés, Chris Marker [1], disparu le 29 juillet 2012 à Paris, le jour-même de ses 91 ans, a toujours évité toute exposition exacerbée. Il y avait sans doute un goût du secret ludique chez ce brouilleur de signes mais aussi une réfutation catégorique, avant la lettre, de l’hypermédiatisation et de l’obsession de la transparence qui régissent une société dont il fut le critique le plus subtil et le plus constant. Et puis ce repli recélait cette injonction implicite : voyez et discutez mon travail – « mes bricolages » disait-il –, ne vous occupez pas de moi.

Cinéaste, même s’il récusait le qualificatif préférant celui d’artisan ou de « bricoleur ». Et pourtant oui ! D’abord et avant tout cinéaste, ses films protéiformes depuis Les statues meurent aussi (1953 avec son complice Alain Resnais) et Lettre de Sibérie (1957) jusqu’à son film Le fond de l’air est rouge (1977) en passant par La jetée (1962) – et bien d’autres – ont éclairé et décrypté le XXe siècle. Cinéaste donc – également inspirateur de la Nouvelle Vague – mais aussi photographe, éditeur, écrivain, essayiste [2] nourri par le promeneur militant qui accompagne toutes les grandes causes révolutionnaires sans jamais en être dupe. Mais le militant n’ était pas qu’internationaliste et son champ d’intervention n’était pas qu’intellectuel. Sa collaboration en lendemain de la guerre avec des organisations comme Peuple et culture », proches du PCF, imprègne sa démarche. « Rendre la culture au peuple et le peuple à la culture » disait-on alors.

Que dire en si peu d’espace d’une œuvre aussi profonde que diverse sinon souligner avec Jacques Mandelbaum [3], « Chris Marker, dernière éclipse ». qu’ « une clé de cette œuvre [est] déterminée par l’idée qu’il n’y a pas de rapport au réel sans image du réel et partant méditation sur le temps et la mémoire qui traversent ces images. Mais, ajoute Mandelbaum, l’œuvre en question est si profuse, si résolument inventive qu’elle semble se moquer par avance du protocole nécrologique ».

Pour le réalisateur qui écrit ces lignes, Marker restera d’abord le cinéaste, le fondateur du documentaire moderne. Celui qui sans cesse interroge avec le plus d’acuité et de lucidité le sens et la forme de l’image confrontée au réel. Des images qu’il offre ensuite au spectateur pour qu’il puisse s’en emparer et les réinterpréter. Le jeu de pistes « markérien » se prolongera ensuite à travers les installations vidéo, le CD-Rom et toutes les expressions du Web (y compris à travers son musée imaginaire sur « second life ») où il surgit sous différents pseudonymes dont celui qui l’incarne sans doute le mieux le chat « Guillaume-en- Egypte ». Même disparu, ce jeune homme de 91 ans, éternel expérimentateur, n’a pas fini de nous promener avec étonnement dans les méandres de ses réflexions iconographiques.

[1] Son nom de résistant durant la guerre. Christian-François Bouche-Villeneuve pour l’état civil.

[2] Imagine-t-on que ce militant dans l’âme et dans l’esprit a publié en 1952 un « Giraudoux par lui-même » ?

[3] Le Monde, 1er août 2012