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ANALYSE

Québec : exaspération et défiance

Laurent de BRIEY
Professeur à la Faculté de sciences économiques, sociales et de gestion de l’Université de Namur et chercheur invité au Centre de recherches en éthique de l’Université de (...)

Comme ce fut le cas pour le mai 68 français, peut-on déduire d’un mouvement étudiant massif l’existence d’une crise sociale qui le dépasse ? Pas sûr. Le « Printemps d’érable » interpelle un certain style de gouvernance sans être forcément porteur d’une alternative.

En récusant les étudiants comme des interlocuteurs légitimes et en leur opposant la force, le gouvernement a nourri la contestation. Il semble également qu’il n’ait pas compris que les frais de scolarité n’étaient que le déclencheur d’un malaise plus profond. Si les étudiants n’étaient motivés que par leurs intérêts financiers, il y a longtemps qu’ils auraient dû faire leurs comptes et rentrer en classe. Après tout, quand la hausse sera pleinement effective, la plupart d’entre eux auront quitté l’université. Leur contre-proposition – augmenter l’impôt sur les hauts revenus – pourrait d’ailleurs leur coûter beaucoup plus cher que la hausse voulue par le gouvernement puisque les hauts revenus de demain sont vraisemblablement parmi eux. De plus, certains d’entre eux vont devoir prolonger leurs études pour rattraper les cours perdus actuellement, ce qui leur coûtera plus que la hausse des droits d’inscription. Non, la mobilisation doit avoir des causes plus profondes, mais lesquelles ?

"Les citoyens ont le sentiment que les sociétés occidentales se sont imposé ces contraintes à elles-mêmes et ils veulent retrouver une capacité de choix."
Le fun, comme le sous-entendent certains ? C’est clair que jouer à la révolution peut offrir quelques sensations fortes. L’amusement retiré est certainement un des ressorts sur lequel repose la mobilisation, mais croire qu’il en est la cause serait se méprendre. Je parierais plutôt sur une exaspération et une défiance. Une exaspération face au sentiment d’avoir collectivement perdu prise sur l’évolution de la société et une défiance envers les institutions politiques, deux sentiments qui ne sont pas propres au Québec mais largement répandus dans l’ensemble des sociétés occidentales et qui me semblent devoir s’expliquer par l’oblitération progressive d’une des deux figures à l’origine de l’État moderne.

Pouvoir gestionnaire

La première de ces figures – la figure républicaine – est symbolisée par le Parlement, elle conçoit l’État comme le lieu où une collectivité exprime formellement le projet de société qu’elle entend se donner. Cette figure est passée progressivement à l’arrière-plan au profit de la seule figure libérale. Celle-ci comprend l’État à partir des pouvoirs exécutif, administratif et judiciaire. Elle l’assimile à un instrument dont la finalité est de protéger, sur le plan intérieur comme extérieur, les droits et libertés fondamentaux des individus, ainsi que de favoriser la création des ressources nécessaires à l’exercice de ces libertés. Sa légitimité dépend dès lors essentiellement de l’efficacité de sa gestion, qui se révèle notamment par sa capacité à favoriser la croissance économique ou, à tout le moins, à renforcer la compétitivité de son économie. Lorsque la croissance est au rendez-vous, il est aisé pour un État libéral de s’assurer de la satisfaction de ses citoyens. Cela se complique considérablement lorsque la croissance fait défaut et qu’une « gestion efficace » signifie réaliser des réformes perçues comme des régressions sociales mais que le gouvernement présente comme un mal nécessaire. Tôt ou tard, cela ne passe plus – a fortiori lorsque, à tort ou raison, une partie importante des citoyens a le sentiment que ces efforts sont mal répartis et que toutes les classes de la population ne sont pas concernées de la même manière.

L’attitude du gouvernement québécois est ainsi le symbole de ce qu’une partie de plus en plus importante de la population ne supporte plus : un pouvoir politique qui perd le contact avec les citoyens et se comporte en gestionnaire, justifiant ses décisions en raison de contraintes économiques. Les citoyens ont le sentiment que les sociétés occidentales se sont imposé ces contraintes à elles-mêmes et ils veulent retrouver une capacité de choix. Ils veulent pouvoir décider du type de société dans laquelle ils veulent vivre.

Tout comme les indignés espagnols et grecs, ou les 99% du mouvement « Occupy Wall Street », ils se heurtent toutefois à une fin de non-recevoir et il est à craindre que, si le mouvement québécois devait se terminer pas une défaite pure et simple des étudiants, la défiance et l’exaspération n’en ressortiraient que redoublées. Elles se mueraient en amertume. Une génération entière pourrait se retrouver en rupture avec ses institutions politiques. La majorité de celle-ci sans doute se contenterait de se désintéresser des enjeux collectifs, mais les autres seraient susceptibles de se laisser séduire par des formes plus radicales de contestation. La tentation de la violence apparaît déjà aux marges de la mobilisation actuelle, mais la radicalisation s’exprime aussi au cœur du système politique, dans les urnes, au travers de la montée en puissance de mouvements populistes de gauche comme de droite favorisant le repli sur soi identitaire et économique.

Quel projet politique ?

Le gouvernement libéral serait donc bien avisé de ne pas tuer tout espoir. Mais, au-delà de la question des droits de scolarité, comment faire face à cette exaspération et à cette défiance ?

La réponse est d’autant plus délicate qu’un mouvement comme celui en cours actuellement au Québec ne semble pas réellement porteur d’un projet politique. Il était initialement contre la hausse des droits d’inscription. Il est surtout contre la loi 78. Mais le mouvement ne semble pas porteur d’un projet alternatif de société, comme s’il s’agissait d’une protestation encore sans réelle cause.

"Au-delà de ses spécificités, le mouvement québécois semble reposer sur une exaspération et une défiance qui se généralisent dans de nombreux pays occidentaux."

À vrai dire, la formule est excessive. Le mouvement entend se présenter en défenseur du droit à un système éducatif et, plus largement, à des services publics affranchis des contraintes économiques et de la logique marchande. Les acteurs au centre de la mobilisation – les associations étudiantes, mais aussi des intellectuels engagés – y voient un renouveau de l’esprit social-démocrate propre à la Révolution tranquille qui, dans les années soixante, a façonné le Québec moderne, notamment par le développement de politiques sociales similaires à celles des États-providence européens – alors que l’État québécois se reposait jusque-là essentiellement sur l’action de l’Église catholique – et par l’affirmation d’une conscience nationale québécoise. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Québec solidaire, le parti politique le plus à gauche sur l’échiquier politique québécois et celui qui a soutenu le plus fortement la mobilisation – au point que l’un de ses leaders ait été arrêté lors d’une manifestation déclarée illégale, tandis que l’une de ses filles est inculpée et a été brièvement détenue pour des actes supposés de vandalisme commis dans le cadre du conflit étudiant –, soit également un parti souverainiste [1].

Le syndrome d’un mal plus étendu

Il est toutefois loin d’être évident que ce positionnement soit une expression représentative de la majorité des manifestants, notamment des personnes qui soutiennent la contestation sans être des étudiants. Le fait que les intentions de vote en faveur de Québec solidaire ne dépassent pas les 10% et, surtout, n’ont pas progressé depuis le début du conflit, incite à en douter [2]. Le soutien à la contestation me semble avoir pris de l’ampleur non par adhésion avec le positionnement de ses principaux acteurs, mais parce que la contestation a largement débordé de son enjeu initial. La question des frais de scolarité n’a été qu’un déclencheur d’un mouvement qui, désormais, la dépasse [3]. C’est le mépris du gouvernement à l’égard des étudiants, c’est l’usage intensif de la répression, c’est l’exaspération envers une gestion technocratique jugée au service des seuls intérêts économiques, qui ont donné envie de faire sonner les casseroles. Sans doute, celles-ci exprimaient-elles également un attachement au modèle social québécois, mais pas un projet politique de renforcement de celui-ci. Cela donne l’impression que la contestation n’a pu s’amplifier que sur une base qu’on peut qualifier, si l’on veut être critique, de conservatrice dans la mesure où son unité repose moins sur une force de propositions que sur une opposition à des réformes considérées comme déconstruisant des acquis sociaux [4]. Cela suggère que la mobilisation actuelle exprime moins l’espoir d’un monde meilleur que l’angoisse face à une détérioration des conditions de vie.

C’est en cela que, au-delà de ses spécificités, le mouvement québécois me semble reposer sur une exaspération et une défiance qui se généralisent dans de nombreux pays occidentaux. Or, on peut légitimement se demander si, tant qu’ils reposeront principalement sur la peur de l’avenir et la volonté de s’accrocher à un passé irrémédiablement révolu, les mouvements de protestation, au Québec comme ailleurs, ne pourront avoir d’autre horizon que l’échec ou le chaos. Ces mouvements ne pourront se transformer en réelles forces de changement que s’ils parviennent à fédérer une majorité de la population autour d’un projet politique qui redonne envie de croire à l’avenir.

Le défi est toutefois de taille car un tel projet, s’il se veut crédible, ne pourra se contenter d’accuser la globalisation financière et de désigner le 1% de coupables. Il devra confronter chacun d’entre nous à nos propres contradictions. La critique récurrente de la mondialisation en est un excellent exemple : si, en tant que citoyens, nous la décrions parce qu’elle subordonne nos choix politiques au renforcement de notre compétitivité économique et, qu’en tant que travailleurs, nous lui reprochons de conduire au déclin de secteurs entiers de notre industrie, en tant que consommateurs, nous nous réjouissons de bénéficier de biens de consommation à bas prix.

L’enjeu sous-jacent soulevé par la contestation à l’œuvre au Québec, mais également de la défiance grandissante envers les institutions politiques et économiques en Europe, est dès lors celui-ci : à quels avantages serions-nous disposés à renoncer pour permettre l’émergence d’une alternative sociale ?

Mots Clés : Jeunesse

[1] Certains milieux souverainistes semblent d’ailleurs espérer que le nationalisme québécois pourra retrouver un second souffle via la défense des politiques social-démocrates qu’il ne serait possible de mettre en œuvre dans un Canada dominé par les conservateurs que si la souveraineté québécoise était renforcée. Il y a là une étrange symétrie avec la situation belge où le nationalisme flamand, au-delà de l’enjeu strictement identitaire, repose largement sur la volonté d’entreprendre des réformes socioéconomiques d’inspirations néolibérales auxquelles une majorité de francophones s’opposent. La superposition des clivages identitaires et socioéconomiques est toutefois nettement moins évidente au Canada qu’en Belgique. Le parti social-démocrate fédéral, le NPD (Nouveau parti démocrate), y est la principale force d’opposition et s’il réalise son meilleur score électoral au Québec, il ne serait pas le premier concurrent actuel des conservateurs s’il ne bénéficiait pas également d’un soutien important dans d’autres provinces canadiennes. Il est en outre remarquable que les Québécois ont voté nettement plus à gauche lors des dernières élections fédérales que lors des élections provinciales.

[2] En fait, ces intentions de vote ont baissé durant la première moitié du conflit avant de remonter ensuite pour revenir à un niveau proche des 10%. Il reste à démontrer que cela soit le signe précurseur d’une réelle tendance haussière. De toute façon, celle-ci se ferait fort probablement en puisant dans les électeurs des autres partis d’opposition, notamment le principal d’entre eux, le Parti québécois. Comme, dans le même temps, les intentions de vote en faveur du Parti libéral au pouvoir ont progressé au détriment essentiellement du parti d’opposition de droite, la CAQ (Coalition avenir Québec), on comprend pourquoi la crise étudiante sert ses intérêts électoraux. Non seulement son assise électorale se renforce, mais, plus important encore pour un scrutin majoritaire à un tour, ses concurrents directs sont déforcés. S’il est difficile de croire que le gouvernement ait volontairement favorisé le développement de la crise étudiante, il est par contre vraisemblable que, en raison de ses conséquences électorales potentiellement favorables, il ait, par la suite, estimé qu’il n’était pas nécessaire de faire la moindre concession pour la résoudre.

[3] Un sondage réalisé à la fin du mois de mai le confirme. 56% des sondés se sont déclarés plutôt en désaccord (29%) ou tout à fait en désaccord (27%) avec la proposition « la crise étudiante repose uniquement sur la hausse des droits de scolarité ». Seuls 40% des sondés étaient plutôt en accord (25%) ou tout à fait en accord (15%) avec la proposition (voir www.radio-canada.ca, consulté le 22 juin 2012).

[4] La suppression totale des frais de scolarité est certes une revendication qui peut, indépendamment de son bien-fondé ou non, être présentée comme exprimant une volonté d’approfondissement des droits sociaux. Toutefois, cette suppression n’est revendiquée que par la Classe, l’association étudiante la plus radicale, et qui, sauf erreur de ma part, est assez largement considérée comme un facteur nuisant à la crédibilité étudiante. A nouveau selon le sondage réalisé fin mai, la suppression des frais de scolarité ne reçoit le soutien que de 11% des sondés, 13% étant favorables au gel, tandis que 27% souhaitent les voir augmentés. La majorité des sondés (45%) est pour sa part favorable à un compromis sous la forme d’une indexation des frais de scolarité (voir www.radio-canada.ca, consulté le 22 juin 2012).