LE POINT

L’adieu à Papa

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Le 12 août, au Centre funéraire de Robermont (le « Père Lachaise liégeois »), tout le Landerneau de la Fédération Wallonie-Bruxelles se pressait dans les travées pour un dernier hommage à Michel Daerden, alias Papa, décédé une semaine auparavant dans sa villégiature à la Côte d’Azur. On annonça une cérémonie « maçonnique ». Est-ce pour cette raison que, conformément à la composition exclusivement masculine du Grand Orient de Belgique, les seuls orateurs hors famille furent des hommes ? Ce n’était là de toute façon que la manifestation de l’habitus d’un certain monde politique bien de chez nous aux traits typés, où l’on cultive le verre de trop, la tape dans le dos et la larme à l’œil. Car pas plus que dans la « galaxie Van Cau », on ne trouvait une seule femme dans le premier cercle de la « galaxie Daerden  », ce réseau en déclin où des personnalités naguère influentes se tenaient par la barbichette en se renvoyant l’ascenseur avant de se trahir.

"Michel nous écoutait. Il faisait du bien à notre commune, à notre région. Il avait débloqué mon dossier qui s’enlisait. Il avait bien le droit de prendre soin de lui au passage."

D’accord, on ne tire pas sur une ambulance, et encore moins sur un corbillard. S’agissant du défunt, les moqueries dont il fut l’objet de son vivant étaient à tout le moins ambigües. Au fond, ce qui lui était reproché, c’est d’avoir poussé jusqu’à l’outrance une manière de « faire peuple » : l’accent du terroir cultivé, la ringardise culturelle assumée, les agapes fraternelles qui abolissaient les distances entre ceux d’en haut et ceux d’en bas. Avouons-le : beaucoup de ses critiques avaient surtout honte d’un personnage qui nous ridiculisait aux yeux de l’étranger, comme si c’était là ce qui importait. Polarisés par l’accessoire, les mêmes ne se privaient pas naguère de brocarder l’autre disparu de cet été, Guy Spitaels, et sa fascination pour les mœurs monarchiques épinglées par les caricaturistes à l’époque de sa présidence wallonne.

Oui, Michel Daerden « faisait peuple ». Il lui aurait fallu pourtant du culot pour déclarer, comme Maximilien de Robespierre  : « Je suis du peuple, je n’ai jamais été que de là, je ne veux être que cela », et surtout d’ajouter  : « Et je méprise quiconque à la prétention d’être quelque chose de plus » [1]. Il faisait peuple comme Bernard Tapie, le sex appeal en moins, dont il partageait la fascination pour le football, cette scène mythique où les stars multimillionnaires et leur valetaille communient autour des mêmes chimères.

Daerden et Tapie  : le rapprochement vous choque ? Question d’échelle. La France pèse plus de quinze fois la Wallonie. Tapie s’était offert le yacht Phocéa, tandis que Daerden fut surnommé « le socialiste à la Porsche ». Dans les cités, on ne s’en offusquait pas, comme si la réussite individuelle d’un fils du peuple pouvait tenir lieu de revanche face à la caste des héritiers. Michel nous écoutait. Il faisait du bien à notre commune, à notre région. Il avait débloqué mon dossier qui s’enlisait. Il avait bien le droit de prendre soin de lui au passage.

Laissons tomber les débordements folkloriques. Le « système Daerden », dont il n’avait pas le monopole, était fait avant tout de cette confusion insupportable entre le public et le privé, où des mandataires publics le jour se transforment le soir en réviseurs d’entreprise ou en avocats d’affaires traitant des mêmes dossiers, directement ou par collaborateurs interposés. Il est aussi construit sur une approche paternaliste de la gestion publique où une population en perte d’autonomie à cause de la crise sociale finit par s’en remettre à l’entregent de tel élu populaire qui vous écrira une lettre de recommandation, laquelle, peut-être, vous fera remonter dans la file d’attente pour l’octroi d’une allocation, d’une subvention, d’un logement…

Après la banqueroute morale des socialistes carolos dont le PS local se redresse lentement, Michel Daerden fut l’incarnation d’une gauche qui a perdu sa dignité à force d’occuper le pouvoir sans contrepoids et d’avoir renoncé à toute prise de risque face aux puissants. La génération qui le suit, après avoir grandi dans son ombre, saura-t-elle s’en émanciper au-delà des apparences ?

[1] Discours aux Jacobins, 2 janvier 1792

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    (1)

    Je ne peux souscrire à cette analyse partiale car trop réductrice tant du personnage que de son électorat.
    Posté par Olivier MONTULET, le 14 septembre 2012