LE THÈME

Un flingage lexical

Richard LORENT
sociologue et essayiste

Questions à Richard Lorent (sociologue, auteur de L’antipolitisme, les mots piégés de la politique (Couleur Livres, 2011))

Dans votre livre, vous passez en revue les concepts de poujadisme, d’apolitisme, de populisme, d’antipolitisme, assortis de deux chapitres connexes sur les notions de scandale [1] et d’engagement politiques. À l’appui : une exploration historique fouillée. Dont vous tirez quoi ?

En gros, que dans la rhétorique politique et médiatique actuelle, il y a de lourdes ficelles qui ne sont pas très solides intellectuellement mais d’une efficacité redoutable pour intimider les opposants. Comme témoin direct de débats et décortiqueur d’archives télévisées typiques de moments chauds (crises, élections…), je pointe un scénario récurrent : dès qu’on ose critiquer la classe politique dans son ensemble et non pas tel ou tel parti, dès qu’on déplore le nombre de cabinets et de ministres dans un pays hypercomplexe qui devient illisible, ou encore si l’on conteste la prétention de notre démocratie à une représentativité suffisante de la population – et on sait qu’en Belgique, le système des coalitions peut dévoyer l’expression de volontés populaires exprimées par les urnes, puisque des partis en perte de vitesse peuvent se voir intégrés à la coalition – dans tous ces cas donc, valsent les épithètes flétrissantes. Du flingage lexical. On ne le fera pas avec une sommité qui se situe au-dessus de la partition politique, mais avec les citoyens lambda, oui.

Le constat est pourtant clair : à l’origine, les accusations infamantes – populisme et consorts – n’étaient en rien des expressions péjoratives. Le cas typique est celui du « poujadisme », du nom de Pierre Poujade, libraire de province qui au début des années 1950, période d’arrivée des grandes surfaces nord-américaines en Europe, avait, comme bien des artisans et petits commerçants de la France rurale, toute raison de craindre pour leur sort à terme.

Ce mouvement politique de défense professionnelle craignait les dégâts du « progrès » dans une reconfiguration de l’économie d’après-guerre. Est-ce diabolique ? Mais voilà qu’il obtient 52 députés aux législatives de 1956. C’est alors que le concept, sous l’influence d’éditorialistes, de penseurs en vue, de politiciens classiques, va transformer l’image du mouvement et en faire une sorte de lèpre de la pensée, enkystée désormais dans son sens négatif.

Conclusion : ayant perdu de vue l’histoire spécifique des concepts maniés, on baigne dans un impensé total. Les personnes visées ne saisissent en général pas au nom de quoi on les disqualifie. Et quand on sonde les pourfendeurs eux-mêmes, où s’illustrent aussi des journalistes, on suscite souvent l’embarras. Car ces « flingues lexicaux » auxquels ils recourent, ils en ressentent plus la patine péjorative qu’ils ne maîtrisent eux-mêmes le concept. On joue donc ici, sur le plan civique et social, dans un registre assez proche de ce qu’est l’injure dans les relations interpersonnelles, dont l’effet premier est de tétaniser l’interlocuteur plutôt que de l’éclairer ou de chercher à le comprendre.

Dans le dernier chapitre de votre livre, vous refusez de dresser des perspectives mobilisatrices. Pourquoi ?

Les contre-pouvoirs ont pris du plomb dans l’aile en 40 ans ! Mais il y a autre chose. Une conviction forte née d’observations. Dans une société désossée de son plein emploi, où la souffrance rampe et s’étend, il est trop commode de laisser croire qu’il y a quelque part un catalogue de remèdes, et un seul possible. Exactement ce que l’idéologie dominante veut nous inculquer ! Face à ça, soutenons les gens enfermés dans la condition victimaire. En acceptant d’entendre leur plainte dans sa nudité, parce que cette plainte dit aussi le mal qui la provoque. Et qui doit cesser [2].

Propos recueillis par Thierry Poucet.

Mots Clés : Populisme

[1] En suggérant que « dans l’univers politique, le scandale est un événement salutaire, une nécessaire potion, certes amère aux politiciens, mais revigorante pour le système ». (p. 50)

[2] En complément : une conférence intégrale de Richard Lorent, donnée le 10 novembre 2011 pour le Centre d’action laïque du Brabant wallon. Voir sur le site www.calbw.be.