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Nouvelle présidence à Ecolo : l’appareil au même ?

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

À Écolo, on doit commencer à s’y habituer : ce parti est régulièrement sommé de rendre des comptes quant à son éthique ou à son positionnement politique là où, à l’égard de ses concurrents, on est moins regardant. Ce surcroît d’exigence est le prix à payer du « faire de la politique autrement » que les « partis traditionnels », exigence qui a placé la barre très haut. Bref, aujourd’hui, en 2012, Écolo est-il toujours à la hauteur de ses promesses ? Un survol.

Si l’exigence éthique – les rétrocessions du salaire des élus, l’interdiction du cumul des mandats, le refus du clientélisme et du trafic d’influence – est toujours aussi forte chez les Verts et n’a toujours pas pu être prise en défaut [1], le reste de leur singularité – leur singularité proprement politique – tend de plus en plus à s’estomper. Écolo a conquis de haute lutte sa place au sein de « la bande des quatre » (avec le PS, le MR et le CDH). Il s’assume désormais sans ambiguïté ni complexe comme un parti de pouvoir et, corollaire obligatoire en Belgique, comme un parti de compromis. Ainsi, il participe aujourd’hui à toutes les majorités gouvernementales (Régions wallonne et bruxelloise, fédération Wallonie-Bruxelles), à l’exception du fédéral. Il y siège en position minoritaire, n’y pesant qu’en proportion de son poids électoral, soit à raison d’un quart des zones d’influence et des masses budgétaires y affectées, selon les règles non écrites qui président aux gouvernements de coalition en Belgique, lesquelles impliquent aussi, après l’illusion de la « participopposition » de 1999 [2], de pouvoir travailler en confiance entre partenaires, et donc d’avaler en silence son lot de couleuvres.

"Le reste de leur singularité – leur singularité proprement politique – tend de plus en plus à s’estomper."

Cette position rend très difficile l’exercice d’un rôle où Écolo excellait naguère : être le relais politique d’une société civile turbulente et créatrice, dans toute sa diversité. De bonnes relations avec une CSC ouverte par nature au pluralisme lui permettaient de contester au PS sa prétention à être le seul porte-parole du monde du travail sur le terrain politique. Quant aux autres secteurs d’un mouvement associatif protéiforme (environnement, droits humains, migrations, lutte contre la pauvreté…) dont nombre de ses militants et mandataires sont issus, c’est naturellement vers Écolo qu’ils se tournaient.

Une « nouvelle fonction sociale d’animation »…

Cette période fut ouverte en 1996-98 par l’opération des « États généraux de l’écologie politique » (Egep), moment privilégié de rencontre entre un parti encore vierge et une société civile en ébullition qui sortait de la Marche blanche. Elle est désormais achevée. Selon ceux qui l’avaient imaginée à l’époque contre les tenants d’une écologie politique qui s’auto-définirait en circuit fermé, « la démarche des États généraux [n’était] pas destinée à s’éteindre » [3]. Dans la foulée, Écolo devait se recentrer sur deux objectifs : « Sur son rôle fondamental d’institution organisant la représentation politique, la sélection et la formation du personnel politique […] et sur l’invention de modalités d’intervention dans les rapports avec les syndicats, associations, collectifs, la recherche d’une nouvelle fonction sociale d’animation et de partenariat avec la société civile » [4].

Écolo n’a jamais abandonné le premier de ces objectifs, et l’a même systématisé et professionnalisé dans le cadre semi-autonome d’Etopia [5]. En revanche, les filières de recrutement se sont raccourcies. Il est de moins en moins nécessaire de passer par la case « société civile », d’y avoir accumulé de l’expérience et fait ses preuves pour faire carrière à Écolo, à l’exception de la célèbre « Fef-connection  » d’où sont notamment issus Philippe Henry, Emily Hoyos et Jean-Marc Nollet. Quant au second objectif, c’est peu dire qu’il est devenu inatteignable, et ce pour d’excellentes raisons. Tant il est concevable que la société civile (pour autant qu’elle puisse s’accorder sur des objectifs communs) contribue à la mise sur orbite d’un parti politique, il est sain que ce rapport privilégié cesse dès lors que le parti en question s’installe dans le cercle du pouvoir, là où se trouve désormais Écolo. Il fallait être aveugle à cette inéluctable évolution pour lancer en 2010, sur le modèle devenu mythique des Egep, des « Rencontres de l’écologie politique » définies comme « un large processus participatif de consultations, d’échanges, d’actions et de débats initié par Écolo et Etopia ayant pour objectif de construire les réponses aux grands enjeux politiques de demain tout en réconciliant les citoyens et le politique » [6]. Ces rencontres se résument jusqu’à présent à l’organisation de conférences d’un intérêt inégal, en l’absence de tout partenaire associatif un peu consistant et sans aucune production de ces « réponses » attendues. Diagnostic : Écolo est bien devenu un parti comme un autre, c’est-à-dire une institution tendue vers l’exercice du pouvoir et entretenant avec la société des rapports de plus en plus distants, de moins en moins complices. Ce n’est pas un reproche, mais il ne faut plus se raconter d’histoires.

De 1999 à 2009, la vie d’Écolo fut rythmée par le yoyo de ses résultats électoraux en dents de scie. Ceux-ci furent tributaires de l’actualité : quand les questions environnementales ou de santé publique s’imposaient au premier plan, son score montait, et inversement. Alors que les Egep avaient su positionner Écolo comme parti généraliste, l’obligation quasi mécanique de la compétition électorale qui consiste à valoriser ses atouts le poussa à mettre en avant son « core business » : il était bien identifié électoralement comme un premier choix sur ses thèmes de prédilection. Sous la direction de Jean-Michel Javaux, devenu en 2003 secrétaire fédéral puis coprésident, Écolo s’appliqua à lui-même le conseil de Yannick Noah aux joueurs de tennis : on se renforce en améliorant prioritairement ses « points forts » qui permettent de faire la différence. Renforcer ses « points faibles » (social, fiscalité…) pour lequel il y aura toujours plus crédible que soi brouille le message tout en gaspillant de l’énergie. La montée en puissance dans l’opinion de la crise environnementale et de la prise de conscience qu’elle induisait, qui culmina au sommet (raté) de Copenhague en 2009, donnaient toute sa chance à cette orientation.

Un scénario caduc

La crise bancaire qui débarqua en Europe la même année rendit ce scénario caduc. Devant l’ampleur de la catastrophe sociale annoncée, menaçant dans ses bases un modèle social européen qu’on imaginait acquis pour l’éternité, les préoccupations environnementales apparurent à nouveau comme un luxe. Il n’est plus possible désormais d’éluder la question de fond : est-il encore envisageable de préserver l’essentiel (en ce compris un minimum d’équité environnementale, qui va presque toujours de pair avec l’équité sociale) dans le cadre d’un prétendu « capitalisme de concertation » qui débouche sur une explosion sans précédent des inégalités ?

"Quand les questions environnementales ou de santé publique s’imposaient au premier plan, son score montait, et inversement."

L’absence de réponse à la hauteur des circonstances a précipité la défaite cuisante de la gauche socialiste en Grèce, en Espagne et au Portugal. Elle a détruit la gauche italienne à l’expérience pourtant si riche. Partout ailleurs, elle a provoqué une lame de fond sociale et culturelle qui s’exprima confusément dans le mouvement des Indignés. Tous les indicateurs le montrent : une alternative radicale se cherche et est en attente d’un débouché politique. Le fait que la catastrophe de Fukushima (mars 2011) n’eut aucune influence sur les sondages d’intention de vote en Europe montre bien où se situent désormais les angoisses de la population, classes moyennes comprises.

Deleuze, le retour

On voit le chemin parcouru en une décennie par Écolo : étroitement tributaire de l’agenda des gouvernements de coalition auquel il participe, ce parti est passé complètement à côté de cette nouvelle donne, se révélant incapable de la moindre prise de risque [7]. En témoigne la vacuité de la campagne interne pour le renouvellement de la coprésidence. Pour remplacer le tandem Javaux-Turine, deux équipes issues du sérail se portèrent candidates, la première (Deleuze-Hoyos) un peu plus légitime sans doute aux yeux des cercles dirigeants du parti que la seconde (Gerkens-Hellings). Pendant toute la durée de cette campagne, impossible de distinguer ce qui séparait politiquement ces deux équipes. Toutes deux avaient veillé à s’inscrire scrupuleusement dans les pas de « Jeanmi », dans un bel exercice de langue de bois verte qui réussit à éluder toutes les nouvelles questions théoriques et stratégiques posée par une situation tout de même assez inédite [8]. À part des questions de style (un libéral-libertaire succède à un « gendre parfait » catho et royaliste), la nouvelle coprésidence nous annonce (pour prendre une expression qu’on apprécie chez les Verts) « toujours plus de la même chose ». Une interview étonnante d’Olivier Deleuze au quotidien Le Soir (31 mars 2012), sur la possible émergence d’une force de gauche « à la Mélenchon » donnait l’impression que 2012 pouvait toujours s’appréhender avec les lunettes de 1981. Bref, rien de neuf sous le soleil… [9]

Écolo poursuivra sa route comme si de rien n’était. La bienvenue opposition au fédéral ne sera pas mise à profit pour hausser le ton. Impossible d’ailleurs puisque, désormais, en Belgique, le pilotage des politiques publiques – et donc de l’austérité – associe tous les gouvernements du pays. Bref, il faut s’en faire une raison : sauf improbable démenti, le renouvellement tellement nécessaire aujourd’hui de l’offre politique n’empruntera sans doute plus ce chemin-là.

Mots Clés : Ecolo

[1] On sera moins affirmatif à propos d’une autre singularité éthique des Verts : la limitation à l’exercice de deux mandats successifs est assez aisément et régulièrement contournée.

[2] Après sa large victoire électorale de juin 1999 et son entrée dans le gouvernement Verhofstadt I sur base d’un programme jugé unanimement mauvais, Écolo se dota d’une direction (Jacques Bauduin, Philippe Defeyt, Brigitte Ernst) plutôt hostile à cette participation mais obligée de l’assumer. La « participopposition » devait désigner un jeu pervers dedans-dehors finalement insupportable pour les partenaires libéraux et socialistes, qui s’en souviendront avant de retenter l’expérience.

[3] Christophe Derenne, « Réinventer le parti à partir de la société », Politique, n°7, juin-juillet 1998. Consultable sur le site d’Etopia : www.etopia.be/IMG/pdf/reinventer_le_parti.pdf

[4] Jacques Bauduin, « Vous avez dit post-libéral ? », Confrontations, Luc Pire, 1995, cité par Christophe Derenne, op. cit..

[5] Par exemple dans le cadre des Rencontres du nouveau monde www.etopia.be/spip.php ?rubrique39 et, surtout, de l’Académie verte www.etopia.be/spip.php ?rubrique228.

[6] www.ecologie-politique.be/rencontres/

[7] Voir Olivier Bierin, alors coprésident d’écolo j, « Les verts sont-ils (déjà) “has been” ? », Politique, n°72, novembre-décembre 2011. Consultable sur le site de Politique : Les Verts sont-ils (déjà) has been ?.

[8] Il y avait pourtant une place à prendre en dehors des candidatures de l’« appareil », car une gauche est bien repérable au sein d’Écolo, de la base jusqu’aux groupes parlementaires en passant par les équipes de conseillers. Son incapacité – son refus ?– à se transformer en force de proposition a laissé le champ libre à l’éternel dissident interne Bernard Wesphael qui partait battu d’avance, n’étant notamment pas en mesure de séduire des écologistes bruxellois culturellement « de gauche » mais qui n’auraient jamais pu se reconnaître dans l’insistance sécuritaire et l’accent mis sur la « neutralité de l’État » du député liégeois.

[9] http://archives.lesoir.be/-peur-duptb- nous-mais-non-_t-20120331-01W1YY.html. Dans la même interview, on trouve aussi une allusion lourde de sous-entendus au modèle des pays scandinaves et de l’Allemagne qui « ont une culture de la modernité, du progrès bien compris, pas du conservatisme et tout le reste ». Alors qu’on commence à mieux comprendre les ressorts du fameux modèle allemand, tant vanté par François Bayrou et Nicolas Sarkozy. Voir par exemple ce qu’en pense Pierre Larrouturou : http://www.rue89.com/rue89-eco/2012/01/25/quelquun-peut-dire-bayrou-quil-ny-pas-de-modele-allemand-228703 et sur le site de la Fondation Copernic : http://www.fondation-copernic.org/spip.php?article528.