Turbulences

Le Pen et les Bleus

Abel COHEN

En juin 1984, quand Le Pen fait sa première grande percée électorale au scrutin européen, l’équipe de France de football remporte sa première grande victoire internationale au championnat d’Europe des nations. Depuis lors, entre le Pen et les Bleus, le combat n’a pas cessé, il oppose la France à la France, il tient de la schizophrénie, il peut se décliner en d’autres termes : passé contre avenir, fiction contre réalité.

Le football français est unique en Europe. Il fonctionne depuis très longtemps comme un creuset républicain, brassant et fusionnant les populations les plus diverses. Dès les années cinquante, Ujlaki, Ben Barek, Piantoni, Mekhloufi, Kopazwski étaient les vedettes de l’équipe nationale. Et le mouvement a continué, car l’originalité française est d’avoir sans cesse porté sa réalité socilogique au niveau symbolique de sa représentation internationale. Quoi qu’éructe Le Pen, l’équipe de France de football renvoie l’image d’une nation multiple, ouverte à sa propre diversité et à ses immigrations successives, au point que les « Français de souche » ( ?) y sont moins nombreux que les joueurs originaires de Méditérannée, d’Europe centrale, d’Afrique du Nord, d’Afrique Noire, d’Arménie, des Antilles, de Guyane, de Nouvelle-Calédonie, etc.

En juin 1998, pendant que la France dispute et s’apprête à remporter la Coupe du monde de football, une enquête de la Commission des droits de l’homme relève que « 40% des Français trouvent qu’ils y a trop de Noirs et d’Arabes sur le territoire national » ! Sur le territoire peut-être, mais sur le terrain et sous le maillot bleu, les Noirs et les Arabes font l’unanimité… En juillet 2000, quand la France gagne son second Euro, c’est encore toute la population française qui hurle de joie devant sa télévision au moment où Trezeguet (d’origine argentine) marque le but d’or, sur passe de Pires (d’origine portugaise). Les électeurs de Le Pen ne sont évidemment pas les derniers à fêter la victoire de Zidane et Cie. Ainsi, depuis 1984, la France du vote contredit la France du foot.

Mais entre la joie exprimée en public et la peur exprimée dans le secret de l’isoloir, où est la vérité, où est la (bonne) conscience ? Entre Le Pen et les Bleus, où est l’avenir de la France ? A vrai dire, ce dont souffre cette France schizophrène-et elle n’est pas la seule nation dans ce cas-, c’est d’incertitude, de peur de lendemain, de vertige devant un grand vide social et politique. L’importance prise par le football dans la symbolique nationale et dans le processus de socialisation n’est qu’une façon de combler ou d’occulter ce vide. L’école dite républicaine (qui reste malgré tout un lieu important d’intégration) n’est plus la référence absolue et la politique est quasiment muette sur cet enjeu de la diversité nationale. La France, au fond d’elle-même, voudrait sans doute ressembler à son équipe de football, ne serait-ce que parce qu’elle gagne. Encore faut-il lui tracer le chemin, en fixer les étapes et les perspectives à long terme. Encore faut-il inscrire cette mutation socio-politique dans un cadre européen. En somme, c’est d’un nouveau projet de société que la France a besoin et ça, c’est un chantier pour la gauche, à condition qu’elle se décide à regarder plus loin que le bout de son nez électoral. Car à quoi sert d’être élu si ne sait pas trop quoi faire au pouvoir ? C’est la raison d’être de la gauche (re)penser l’avenir. En attendant qu’elle s’y remette, on va assister, avec les législatives et le Mondial 2002, à un nouveau match entre Le Pen et les Bleus. Un but en or de Zinedine Zidane ferait quand même du bien.