Le dictionnaire du prêt-à-penser

Ranking

Mateo ALALUF
Sociologue

RANKING : anglicisme utilisé pour désigner le classement des universités. Il régit la logique qui conditionne désormais leur fonctionnement. Dans la compétition où elles sont engagées, seule l’excellence permettrait aux universités de survivre selon les standards mondiaux et européens. Or, sont « excellentes » les universités qui figurent en bonne place dans les classements.

La nouvelle édition du palmarès établi par l’Université Jiao Tong de Shanghaï suscite donc un véritable émoi dans les universités du monde entier [1]. Le classement est dominé par les universités des États-Unis, suivies à bonne distance par les britanniques. Les autres viennent loin derrière tandis que le tiers-monde est, comme d’habitude, pratiquement absent. Les Français sont toujours très dépités. Une seule université est classée dans le top 50 (Paris 6 au 46[^e^] rang) et trois autres dans le top 100. Les établissements les plus prestigieux ne sont guère ménagés : l’École normale supérieure se trouve à la 93[^e^], le Collège de France à la 101[^e^] et l’École polytechnique à la 203[^e^] place.

Qu’en est-il de nos universités ? Quatre d’entre elles, deux francophones (UCL et ULB) et deux néerlandophones (KUL et Gand), sont classées ex æquo à la 101[^e^] place mondiale et à la 36[^e^] place européenne. Même si ce n’est pas le top, nous nous trouvons ainsi au même rang que le Collège de France, incontestablement le plus prestigieux établissement universitaire français.

Personne n’est dupe du caractère puéril de ce classement. On sait bien qu’il fait la part belle aux sciences dures classiques et à la médecine, qu’il donne une moindre importance aux mathématiques et aux technologies, qu’il ignore très largement les sciences humaines. De plus, les critères, fondés sur la recherche, sont purement quantitatifs et ne tiennent pratiquement pas compte de l’enseignement. Ces palmarès traduisent surtout l’inadéquation des outils de mesure conçus en fonction des institutions anglo-saxonnes à des environnements différents. Pourtant, ce résultat est commenté dans les grands médias et conditionne les réformes académiques dans nos pays. Comment cela se fait-il ?

Commentant le classement des universités françaises dans le journal Le Monde (23/8/2005), Yannick Vallon, vice-président de la Conférence des présidents d’université, insiste bien « sur les limites méthodologiques de ce classement ». Il ajoute cependant, « qu’on le veuille ou non il a un impact notamment en fonction des étudiants étrangers qui choisissent une université ». Peu importe donc la validité du classement puisqu’on suppose que les meilleurs étudiants et les meilleurs enseignants viendront dans les établissements les mieux classés qui deviendront de ce fait les meilleurs. C’est ce que l’on appelle une prophétie auto-réalisatrice.

Améliorer leur score deviendra de ce fait la priorité des universités. Augmenter leur visibilité pour progresser dans le classement sera le principal critère de leur compétitivité. On ne s’interrogera pas sur le fait de savoir si la taille de l’établissement a des avantages ou des inconvénients pour l’enseignement et la recherche, mais on recherchera des regroupements pour augmenter sa « visibilité » [2].

« Ce mimétisme sur la base d’indicateurs de performance dont la pertinence n’est pas questionnée », conduit, selon les termes d’Annie Vinokur, à faire basculer les universités d’un modèle à un autre. L’instruction n’est plus considérée comme une obligation des adultes à l’égard des jeunes ni l’école comme un service public. L’instruction revêt désormais la forme d’un investissement individuel résultant de la libre décision d’agents supposés rationnels et l’institution universitaire doit fournir des services de recherche et de sélection de futurs cadres dans un marché compétitif. C’est pourquoi, si l’on est bien d’accord sur l’insignifiance des classements, chacun se trouve amené à s’y conformer. Quitte à perdre sa raison.

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[1] Le classement peut être consulté sur le site internet : http://ed.sjtu.edu.cn/ranking.htm.

[2] Voir Annie Vinokur, « Qui pilote l’éducation ? », Nouveaux regards, n°29, 2005, pp.11-15