Fiction

"Des vagues et des enfants"

Pierrre LORQUET

Je m’appelle Fanta. Il paraît que ça fait sourire mais, chez nous, c’est un prénom très courant. Je l’aime bien, mon prénom. Il est joyeux, comme moi, et il me prémunit de la tentation d’émigrer : partout ailleurs, je me ferais traiter de limonade !

Mon frère n’avait pas cette barrière. Il en est mort.

Tout le monde ici, à Conakry, se souvient de la lettre que Fodé et son ami ont adressée aux Excellences, Messieurs les membres et responsables de l’Europe, avant de s’en aller mourir de froid dans le train d’atterrissage d’un avion censé les conduire vers le progrès. Certains ont prétendu que ce n’était pas eux qui avaient pu écrire un appel aussi poignant ; les autres ne leur ont pas pardonné les fautes d’orthographes qui font encore plus honte aux Guinéens que leur misère.

Le plus triste, c’est qu’on les ait ramenés au pays, dans un cercueil en zinc tout scellé à cause de l’odeur... Même morts, ils n’en ont pas voulu.

D’un autre côté, je crois que, riches ou pauvres, les gens peuvent faire parler d’eux longtemps encore après leur mort. Ils sont donc plus utiles ici et j’ai l’espoir que, grâce à eux, on accordera un peu d’attention aux enfants qui viennent de l’Afrique. Il faut dire que je suis née avec l’espoir.

Je suis née le 26 mars 1984, le jour de la mort du dictateur Sékou Touré. Au moment où je poussais mon premier cri, la Guinée redécouvrait ses richesses. Nous avons la mer, la montagne, les campagnes fertiles... Mais nous l’avions presque oublié. Ce jour-là, nous devions recouvrer l’usage de nos minerais, de nos sources, de nos forêts... Chaque Guinéen allait pouvoir bénéficier de l’ouverture.C’était du moins ce qui se disait.

Mon père n’était pas de cet avis. Il a pleuré le jour de ma naissance ; pas de la joie de recevoir une fille mais de tristesse, car il perdait son héros. Pour lui, Sékou Touré représentait toujours le premier, le seul qui ait refusé le marché de dupes qu’on proposait aux Africains. Une image édifiante orne encore ce que mon père appelle notre salon. On y voit Sékou dire tranquillement "non" à de Gaulle. Non au protectorat, non au paternalisme, non au pillage de nos ressources. Le dessin, au croyon noir, raconte ça : un beau jour, le modeste syndicaliste refusa la main tendue par le général aristocrate. Le petit Noir congédia le grand Blanc. Cet événement fondateur, mon père ne l’a pas connu, puisqu’il naissait à cette époque. Il le raconte avec d’autant plus de trémolos, oubliant que le fameux "non" de Sékou Touré isolerait la Guinée durant vingt-six ans. Dans ce que mon père s’obstine à appeler notre salon, le dessin perpétue l’affront infligé au Général, mais, depuis, le Général s’est bien vengé. et notre salon reste cette pièce de terre battue qui sert de cuisine, de lieu d’aisances et de dortoir à neuf personnes.

C’est ce que nous rétorquons à notre père lorsqu’il ressort l’histoire du fameux "non". Il répond que notre génération est celle de l’égoïsme, de la prostitution de nos valeurs et qu’en plus, depuis le retour des étrangers, la Guinée ne se porte pas mieux. Sur ce dernier point, il n’a pas tort. Pourtant, de la même manière que notre père reste fidèle à l’espoir qui l’a vu naître, nous nous sentons dépositaires du rêve apparu en même temps que nous. Il est un enfant de l’Indépendance ; nous sommes des enfants de l’Ouverture. Malgré cette différence, nous parvenons à nous comprendre. Les Africains ont le goût de se souvenir d’où viennent les choses. Nous savons qu’à toute vague succède une autre. Chacun demeure sur la sienne, mais il n’est possible d’expliquer la suivante que par le souvenir de celles qui précèdent.

Notre frère Fodé participait peu à nos débats. La plupart du temps, il se taisait, nous regardant avec une espèce de détachement buté. Je me souviens du jour où nous évoquions cette idée que chacun reste porté par la vague de naissance. Fodé avait lâché : "En Guinée, on naît mort.
- On est quoi ? avait sursauté mon père.
- Rien, justement. On naît , et puis rien".

Fodé n’était pas indifférent. Au contraire, il parvenait à s’émouvoir pour des vétilles, un feuilleton avec des filles en maillot sur la plage, cette chanteuse qui serine : "Tout le monde il est beau !"... Il reprenait le refrain avec conviction : " Tout le monde il est beau !""... Il partait regarder la télévision chez des amis, ces programmes qu’on voit dans le monde entier mais qui sont toujours conçus au même endroit. Fodé trouvait normal qu’on ne montre jamais l’Afrique à la télé, à part des safaris pour étrangers, ou la famine. "Il n’y a rien à rêver chez nous", disait-il. Je crois que, comme tant d’autres, les images du tube cathodique lui avaient miné la tête. Il ne supportait plus notre mode de vie. Il rêvait de s’instruire, de quitter le pays au plus vite, à tout prix. Il était bon élève, meilleur que moi sans aucun doute, à cette différence que moi, je suis capable de reconnaître l’espoir, puisque j’en suis le fruit.

Je reste donc convaincue que des vagues d’espoir continueront à nous porter. Tant pis si la nôtre échoue ! La suivante est déjà là, qui ne demande qu’à espérer.

Vous avez vu ? Je la porte, la vie. Je veux dire : une autre vie, en plus de la mienne. Bien entendu, tout le monde répète que je suis trop jeune-en plus d’être seule. Mais je suis heureuse. Et puis, ma mère n’avait qu’à m’avertir. C’est ce que je racontais à l’infirmière qui s’étonnait de mon inconscience : la seule chose dont ma mère m’ait parlée, c’est que, si par malheur, j’ôtais ma culotte, le pire arriverait. Tout le reste était réputé sans conséquence, donc permis. Moi, ce genre de règle me convient parfaitement. J’ai transmis le tuyau à toutes mes copines et je jure que nous gardons notre culotte en toute circonstance ! Mais la petite graine est quand même passée. Elle devait en avoir vraiment envie... L’infirmière a souri à mon récit, puis aussitôt elle s’est mise en colère contre l’obscurantisme des Africains. "Comment voulez-vous qu’on s’en sorte ?" soufflait elle en battant des bras. Ensuite, voyant mon désarroi, elle m’a prise contre elle et m’a demandé si je voulais le garder. J’ai dit : oui, bien sûr. Elle m’a à nouveau serrée dans ses bras et m’a dit que je pouvais revenir quand je voulais.

Fodé ne connaîtra pas mon enfant. Qui sait ? Peut-être que l’idée de devenir tonton l’aurait retenu.. Mon frère était le benjamin de la famille ; il n’ a donc vu grandir personne. Je suis sûre qu’en voyant mon ventre s’arrondir, il aurait compris que nous ne vivions pas dans un néant, que nous avons des choses à perdre, donc à protéger ; qu’avant de penser aux richesses, nous devons perpétuer la vie sur notre terre. Une vague prépare l’autre. Tant que nous ferons des enfants, il subsistera des vagues et l’espoir renaîtra.

A propos de vagues on vient d’inaugurer un nouveau barrage. Il paraît que sous peu, Conakry sera approvisionnée en électricité sans interruption. Même la nuit ! Il y aura bientôt des vitrines lumineuses et des enseignes multicolores, comme dans les villes de la télé. Cela signifie la possibilité de créer des industries, de correspondre avec l’étranger... A quoi servira-t-il de migrer si le monde arrive à notre portée ? Mon enfant naîtra sous le signe de l’électricité.

Un enfant de fée !

En attendant, être enceinte après un deuil n’est pas facile : nourrir la vie et digérer la mort tout en même temps... Un calcul simple voudrait que "un égale un", mais je refuse de déplacer vers mon enfant l’affection abandonnée par mon petit frère. Pourtant, mes parents auraient-ils accepté ma grossesse en d’autres circonstances ? En Guinée, nous sommes plutôt accommodants avec la religion, mais j’aurais dû quitter le foyer, trouver un mari pas trop regardant... La mort de Fodé laisse un vide tel qu’ils n’ont pas osé prétendre manquer de place pour mon enfant. Ma mère l’élèvera comme son propre rejeton, cadeau d’une fée électricité venue sur le tard, et les voisins feront semblant d’être dupes.

Dans ce but, Maman me conseille de porter des vêtements amples et de me tenir un peu voûtée, le ventre rentré. C’est plus fort que moi, je n’y arrive pas. J’aurais l’impressions de vouloir étouffer mon enfant, et mon chagrin.

Je n’ai pas cessé de travailler, malgré mes larmes et mon ventre rond. J’ai la chance d’avoir un travail pas trop pénible. Je vends des cartes de téléphone près d’une cabine, en face de l’hôtel international. Le plus fatigant, c’est d’y aller : une heure et demi de marche très tôt le matin, la même chose pour rentrer le soir... J’ai une petite chaise pliante et un plateau, sur lequel je dispose ma marchandise. La plupart du temps, j’attends le client en écoutant les commérages de mes collègues vendeuses de mangues, de cigarettes ou de billets de loterie... Parfois, les communications restent en dérangement toute la journée, alors je ne gagne rien. Certains clients réclament que je leur rembourse des unités qu’ils prétendent avoir perdues. Je ne me laisse pas faire- je n’en aurais pas les moyens. Les usagers de la cabine sont des touristes et des hommes d’affaires européens, quelques Américains. Ils ne ressemblent pas vraiment aux personnages des séries télévisées. On dirait qu’ils ont toujours peur de se faire rouler. Ca doit être marqué dans leurs guides : ne vous fiez pas aux Africains ! Du coup, ils discutent tout, même le prix des cartes de téléphone ! Alors j’augmente les tarifs, pour qu’ils puissent marchander et raconter à leurs amis les bonnes affaires de la journée.

En Afrique, nous ne fonctionnons pas comme eux. Lorsque nous fixons un prix, nous prenons en compte la valeur de la marchandise et les besoins du marchand, un point c’est tout. On dirait que les Occidentaux ne comprennent pas ce genre de choses.

Je ne voudrais pas, comme mon père, reporter tous nos malheurs sur le dos des étrangers. Dans ma cabine, il n’y a que des étrangers qui téléphonent ! Moi-même, je ne me suis jamais servie. Souvent, je pense que si mon frère avait réussi à me rejoindre l’Europe, j’aurais pu l’appeler, de temps en temps. J’imagine des conversations : "Allô, Fodé, c’est Fanta ! Comment ça va ? Quel temps fait-il chez toi là-bas ?" Je me dis alors que j’aurais été tellement contente qu’il réussisse, que j’aurais pu raconter à mon enfant l’histoire de son oncle parti faire fortune en France, ou en Belgique...

A d’autres moments, je lui en veux. Qu’avaient-ils besoins de jouer les héros, lui et son complice ? "Nous souffrons énormément en Afrique..." ont-ils écrit. Nous souffrons d’avantage depuis ta mort, petit frère !

Je ne comprends pas. Nos malheurs sont réels, tels que décrits dans leur lettre. Nous avons la guerre à notre portes, les écoles surpeuplées, l’approvisionnement difficile. Mais si tout le monde quitte la Guinée, est-ce que les Guinéens s’en porteront mieux ? Il y à beaucoup à faire chez nous. Je ne suis qu’une vendeuse de cartes de téléphones, mais je sais bien qu’ils existent ici des tas de richesses inexploitées, ou exploitées par d’autres. Si nous avons besoin d’aide, ce serait qu’on nous aide à mieux développer nos richesses. Mais les étrangers arrivent et marchandent tout. Ils fixent le prix des denrées sans tenir compte de nos besoins.

Mon frère Fodé possédait une belle pépite d’or, grosse comme le poing, qu’il avait ramené de la montagne. Un jour, nous l’avons vu arriver avec un vieux blouson tout élimé. "Une authentique veste d’aviateur en mouton retourné !" annonça-t-il. Il l’avait reçue d’un touriste, en échange de sa pépite. Pendant que ma mère levait les bras au ciel en criant au malheur, mon père regardait le vêtement d’un oeil suspicieux. Aux coudes et aux coutures, on distinguait clairement la trame d’un vulgaire tissu de coton... Et cette doublure toute rabougrie ! Mon frère n’a rien voulu entendre. Pour lui, c’était un véritable blouson d’aviateur, un cuir capable de le protéger des intempéries en toute circonstance...

Fodé refusait de croire que ceux qui chantent "Tout le monde il est beau" et qu’on voit défiler contre le racisme dans leurs villes, le dimanche après-midi, puissent s’approprier nos vraies pépites, en échange de pacotilles.

Ils ont bien transformé mon prénom en limonade !

Je sais, après l’histoire de la culotte, je suis mal placée pour accuser quiconque de naïveté...

Mais c’est précisément parce que je suis moi-même très naïve que la candeur de mon frère me fait souffrir. Depuis la mort de Fodé, je pense sans arrêt à toutes ces choses et j’ai peur. Moi qui suis née sous le signe de l’ouverture, je découvre que peu de gens au monde se soucient des Africains. En même temps, je suis sûre que le pire serait d’arrêter de croire en un bonheur possible pour mon enfant. Fodé et moi étions les deux faces d’une même médaille. Avec sa mort, je me retrouve héritière du côté sombre qui lui revenait. Il me faudra faire la synthèse, mais surtout laisser, quoiqu’il arrive, la prochaine vague prendre mon enfant.

Il faudra que je lui raconte...

Je m’appelle Fanta Tounkara. Mon frère Fodé est mort ; mort de froid dans sa fausse veste d’aviateur, planqué dans le train d’atterrissage d’un vrai avion censé le conduire vers le progrès. Je m’appelle Fanta et je pleure, comme mon père a pleuré le jour de ma naissance : parce qu’au moment où il s’apprêtait à acceuillir la vie, on venait lui ôter ce qui soutenait la sienne.

Mais je ne le dirai pas comme ça.

A mon enfant, je raconterai l’histoire des vagues. Je lui dirai comment, lorsque mon frère s’est éteint, la fée électricité a allumé tous ses feux, un bref instant, dévoilant au monde le visage des enfants africains.