Café Carabosse

Les risques du métier

Irène KAUFER
Née en Pologne, psychologue de formation (mais non pratiquante), l’une des chevilles ouvrières de l’hebdomadaire POUR dans les années 70 puis reconvertie dans le commerce culturel et surtout le (...)

Alors, il avance, ce dossier prostitution ?

- Eh bien, je n’en sais rien. Plus j’avance, et moins j’arrive à me faire une opinion personnelle...

- A quel sujet ?

- Eh bien ! C’est sûr qu’il faut améliorer la vie de ces femmes, mais comment ? En légalisant comme en Hollande ? En pénalisant le client comme en Suède ?

- Moi, cette idée de parler enfin du client, ça me plaît plutôt bien. En général, celui-là on l’oublie. C’est comme si on condamnait celui qui fabrique ou vend une arme, en oubliant complètement celui qui va tirer.

- Ca me fait penser à cette histoire arrivée il y a quelques mois à Paris... Vous vous souvenez, ces deux jeunes femmes à qui on a interdit l’entrée d’une grande brasserie parisienne [1] sous prétexte qu’elles étaient "seules"- entendez : sans homme- et donc, qu’elles venaient peut-être racoler, ce qui allait indisposer les clients., tous honorables, bien entendu ! Tout le monde sais que c’est la femme qui provoque, l’homme ne fait que céder à la tentation...

- Heureusement, les deux femmes ont porté plainte, d’où grosse médiatisation, scandale... Et quelques jours plus tard, une journaliste est allé au même endroit, avec une caméra cachée, seule, et il n’a pas fallu cinq minutes pour que des types viennent à sa table lui proposer un verre... mais ça, ça n’est ni racoler, ni importuner, hein ?

- En tout cas, un endroit où le "métier" est florissant, c’est en Bosnie. Grâce à la présence de la communauté internationale ! Quand une responsable de l’ONU-et encore, une femme, les hommes ne s’en émeuvent pas ! - s’en inquiète, c’est pour demander aux soldats de s’assurer que les filles sont des volontaires, pas des esclaves... [2] Quand on sait que ces filles sont sous la surveillance constante de leurs "propriétaires" et qu’elles ne parlent pas la langue du brave "international", on imagine la scène de lit suivante : "Dis, chérie, tu es sûre que tu es majeure et consentante...? Euh...tu ne comprends pas la question ? Il n’y aurait pas un interprète dans la salle ? Peut-être ce charmant monsieur qui fume devant la maison, avec sa jolie mitraillette en main...?"

- Dans le genre hypocrite, voici une histoire vraie. Une prostituée est battue par un client ivre, je vous lis telle quelle la dépêche d’agence : "Incapable de parvenir à l’orgasme,le client avait violemment frappé la jeune femme avant de parvenir à ses fins. La péripatéticienne, qui a arrêté ces activités après cette expérience traumatisante, a déposé plainte et demandé réparation financière pour le préjudice subi."

- Ah, une pute qui se fait casser la gueule, ça devient une péripatéticienne qui subit un préjudice... Admirez, que ces mots sont polis, c’est pour mieux te cogner, mon enfant !

- "L’expert psychiatre convoqué par le tribunal correctionnel renvoie l’agresseur et l’agressé dos à dos, estimant que la prostitué n’a finalement qu’à s’en prendre à elle-même. Il eut sans doute été préférable que la plaignante qui fait commerce de son corps amène le prévenu de l’orgasme dans des conditions de tendresse..."

- ...De tendresse, elle est bonne, celle-là !

- "...Et il est dommage que cela soit la violence qui a amené l’orgasme. La plaignante, professionnelle de la sexualité, est directement responsable de la situation. Il n’y a aucune trace d’autocritique de la part de la plaignante" [3].

- Ben oui, c’est la logique du "métier" poussée jusqu’au bout : là où il y a métier il a compétence, et donc aussi incompétence et faute professionnelle.

- N’empêche, ton expert psychiatre se fait une drôle d’idée, non seulement de la tendresse, mais aussi des rapports professionnels en général ! Il ne se contente pas du "satisfait ou remboursé" il va jusqu’à "satisfait ou tabasseur" ! Ainsi, si tu frappes le garçon qui t’a apporté une bière tiède ou que tu mords ton dentiste parce qu’il t’a fait mal, tu pourras toujours plaider les "torts partagés". Pas mal comme conception.

- Dommage qu’on ne cite pas son nom ! Je me ferais un plaisir d’aller le consulter. Et si jamais je ne me sentais pas mieux après trois séances, je lui casserais la figure. Et avec un de ces plaisirs, croyez-moi !

[1] Histoire authentique, hélas, arrivée au Fouquet’s.

[2] Nouvel Observateur, 18/5/2000

[3] Dépêche tout à fait authentique de l’agence Belga, janvier 2000