Accueil du site  >Archives  >(n°74) : Paradis fiscal, (...)  >Avec ou sans Dieu (mais contre les femmes)
Café Carabosse

Avec ou sans Dieu (mais contre les femmes)

Irène KAUFER
Née en Pologne, psychologue de formation (mais non pratiquante), l’une des chevilles ouvrières de l’hebdomadaire POUR dans les années 70 puis reconvertie dans le commerce culturel et surtout le (...)

Au Café Carabosse, tout le monde est le bienvenu. Mais allez savoir pourquoi, il n’y vient que des femmes...

Pour les uns, tous les matins, l’homme doit remercier Dieu de ne pas l’avoir créé femme. Pour d’autres, le témoignage d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme. D’autres encore, prétendus prophètes de l’égalité, n’ont pas trouvé la moindre femme digne de faire partie de leur équipe d’apôtres. Alors les filles, vous ne croyez pas qu’on devrait une bonne fois virer les dieux et tous leurs saints, qui rivalisent de foi – surtout la mauvaise ! – pour nous empêcher d’accéder au rang d’êtres humains à part entière ?

– Tu peux ajouter le grand Dalaï Lama, ce saint homme tant vénéré en Occident, qui compare le corps d’une femme à « un vase décoré rempli d’ordures » [1]. Dans le bouddhisme, ce qui peut arriver de mieux à une femme méritante, c’est de se réincarner en homme.

- Bon d’accord, j’ajoute le Dalaï Lama à la liste.

- Euh, et les francs-maçons, qui ont si longtemps résisté à la mixité de leurs loges parce que la seule présence d’une femme détournerait les frères de leurs hautes missions spirituelles ? Le Grand Orient de Gand, par exemple, en est encore à se demander s’il va accepter la louve dans sa bergerie... [2]

- Va pour les francs-maçons, j’ajoute ! Soit dit entre nous, ce n’est pas très flatteur pour les hommes : une touche de féminité et hop ! ils ne seraient plus bons à rien.

- Le sexisme est l’une des choses les plus équitablement partagées au monde. Tenez : à la même époque du XIXe siècle où le pape Léon XIII déclare que « l’homme est à la tête de la femme comme le Christ est à la tête de l’Église », un anthropologue reconnu, Paul Topinard, écrit que « la femme est à l’homme ce que l’Africain est à l’Européen et le singe à l’humain ». Racisme et sexisme allaient déjà bien ensemble, notons-le.

- Et l’auteur du projet de loi de 1801 visant à interdire d’apprendre à lire aux femmes ? Sylvain Maréchal, grand révolutionnaire et militant athée... [3]

- Mais Topinard ou Maréchal sont de sombres inconnus... un peu facile d’aller fouiller dans le fond des poubelles de l’histoire !

- Tu en veux de plus célèbres ? « J’ai souvent envie de demander aux femmes par quoi elles remplacent l’intelligence » : le philosophe Alain. Les femmes « sont une propriété, un bien qu’il faut mettre sous clé, des êtres faits pour la domesticité et qui n’atteignent leur perfection que dans la situation subalterne. » Le grand Friedrich Nietzsche. On peut rajouter Aristote, Rousseau, Proudhon... à volonté.

- Mais tout ça, c’est du passé. Aucun athée, aucun laïque d’aujourd’hui ne défendrait de telles positions, tandis que les curés de tout poil, eux, n’ont pas fondamentalement changé de discours, même s’ils ont appris la politesse. Et aujourd’hui, qui remet en question nos libertés ? Qui organise des manifs contre le droit à l’avortement ? Qui veut nous renvoyer à notre rôle d’épouse et de mère, à notre rôle « complémentaire » ?

Ah bon, je ne savais pas que toutes les théories sur les hommes qui viennent de Mars et les femmes de Vénus et seraient donc radicalement différents [4], étaient des œuvres religieuses...

- Je ne prétends pas que les religions sont les alliées des femmes. Je dis simplement que, dans Dieu le père, le problème ce n’est pas Dieu, mais le père.

[1] Dans son ouvrage Comme la lumière avec la flamme, Rocher, 1997.

[2] De Standaard, 30 janvier 2012.

[3] S. Maréchal, Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, Mille et Une nuits, 2007.

[4] Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, bestseller de John Gray, adapté aussi au théâtre.