Le dictionnaire du prêt-à-penser

Travailler plus longtemps

Mateo ALALUF
Sociologue

Au vieillissement de la population devrait correspondre l’augmentation de la durée d’activité. Pourtant, des manifestants et des grévistes s’opposent, partout en Europe, à cette proposition de bon sens. Aurions-nous d’un côté les personnes raisonnables confrontées à l’ignorance et à l’égoïsme des autres ?

L’équation paraît simple. Si le nombre d’actifs (de cotisants) diminue et celui des bénéficiaires (les pensionnés) augmente, il faudra soit diminuer les retraites, soit augmenter la durée d’activité pour rétablir l’équilibre. Cette équation appelle deux objections rarement formulées. D’abord si la période de référence pour prolonger la durée d’activité augmente, il sera d’autant plus difficile de remplir les conditions pour bénéficier d’une retraite à temps plein et le montant des pensions diminuera. Ensuite, on peut aussi rétablir l’équilibre sans augmenter la durée d’activité par un accroissement des recettes. Mais l’essentiel est ailleurs.

L’argumentation des tenants de l’allongement de la durée d’activité repose sur des projections de population à long terme, « toutes choses égales par ailleurs ». Or, ce ne sont pas les jeunes qui financent la pension des vieux, mais les emplois qui financent les retraites. Les projections d’emploi tendent même vers une augmentation. Ensuite, « toutes choses n’étant pas égales par ailleurs », dans le passé, les prévisions de population ce sont toutes révélées erronées. Rappelons-nous au début des années 1960, la population wallonne était une des plus vieilles au monde tandis que la population flamande était jeune. La situation s’est à présent inversée.

Le vieillissement résulte d’une diminution de la natalité et d’un allongement de la vie. On assiste déjà à présent à une augmentation des taux de fécondité en Europe. On considère qu’un taux de 2,1 par femme permet d’assurer le renouvellement de la population. En outre, les taux de fécondité ont entamé une lente ascension au cours des dernières années, passant de 1,47 en 2003 à 1,6 en 2009 pour l’ensemble des 27 pays de l’UE. Notons qu’en France, au Royaume-Uni et en Suède, le taux de renouvellement est pratiquement atteint et largement dépassé en Irlande. En Belgique nous sommes passés d’un taux de fécondité de 1,66 en 2003 à 1,84 en 2009.

Grâce aux progrès de la médecine, mais surtout à l’amélioration des conditions de vie et de travail, nous vivons plus longtemps et surtout en meilleure santé. Si l’espérance de vie des hommes s’élève à présent à 76 ans et celle des femmes à 82, elle reste cependant très inégale suivant les catégories sociales. On estime que l’espérance de vie des hommes cadres après 35 ans dépasse de 7 ans celle des ouvriers. De plus, avec la crise, le chômage et la détérioration des conditions de travail, l’espérance de vie des catégories les plus vulnérables tend à diminuer. Ainsi, en Allemagne, l’espérance de vie des personnes aux revenus les plus faibles est passée de 77,5 ans en 2001 à 75,5 en 2010.

TRAVAILLER PLUS LONGTEMPS est non seulement une atteinte aux droits à la retraite de tous et en particulier des jeunes, mais surtout une agression sans précédent pour les catégories les plus vulnérables. Les mesures actuelles concernant les prépensions et les retraites anticipées pèseront déjà sans doute dans le sens d’une diminution de l’espérance de vie des salariés les plus vulnérables – ceux précisément qui ont connu précocement le travail pénible et qui terminent leur vie professionnelle dans la précarité. La formule fait consensus : puisque l’espérance de vie augmente, il faut TRAVAILLER PLUS LONGTEMPS. Pourtant, cette recette est non seulement inefficace, elle est aussi la plus cynique et la plus violente parmi celles fabriquées par le prêt-à-penser néolibéral.