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Dexia (2) : Arco et le silence assourdissant du Mouvement ouvrier chrétien

Jérémie DETOBER , Isabelle PHILIPPON
journaliste
Licenciée en Journalisme et Communication de l’ULB, Isabelle Philippon a étén durant vingt ans, la femme-orchestre des pages politiques du Vif/L’Express. Sa plume acerbe et ses analyses fouillées lui (...)

La participation d’Arco, coopérative émanant du Mouvement Ouvrier Chrétien, dans Dexia et l’élargissement de la garantie d’Etat aux coopérateurs ne cessent de faire des remous. Le MOC reste, lui, fort discret.

L’affaire Dexia n’en finit pas de faire des vagues. Un procès est actuellement en cours aux États-Unis à l’encontre de la FSA (Financial Security Assurance), la filiale américaine de Dexia mise à mal par la crise des subprimes provoquant le cataclysme et les réactions en chaîne que l’on sait.

La FSA est accusée de fraude dans l’immobilier, secteur dans lequel elle aurait illégalement investi à perte. Pourtant, dès le début de la crise financière aux États-Unis, et jusqu’à l’automne 2008, les managers de Dexia Banque Belgique apaisaient invariablement les craintes des membres du conseil d’administration en leur assurant que les déboires de la filiale américaine n’auraient nulle répercussion en France ni en Belgique. Les directeurs grassement rémunérés de Dexia n’avaient, semble-t-il, rien vu venir : légèreté coupable ou rétention d’informations ? Le procès en cours outre-Atlantique pourrait bien déboucher, chez nous, sur une nouvelle affaire « Dexia-FSA ».

Cela dit, en Belgique, l’actualité Dexia est d’ores et déjà fort chargée. La commune de Schaerbeek a récemment ouvert un nouveau front, en décidant d’attaquer le Holding communal, grand actionnaire de Dexia duquel les communes ont, pendant de longues années, touché de plantureux dividendes, devant le tribunal de commerce de Bruxelles. Le holding avait participé à l’augmentation de capital du Groupe Dexia en 2008, et avait dû, en novembre 2009, augmenter son propre capital. Les communes et provinces actionnaires avaient alors été sollicitées à souscrire des actions censées rapporter un dividende de 13%. Schaerbeek, qui détenait 3,3% du holding et était son troisième actionnaire (derrière Anvers et Charleroi), fut partie prenante de l’opération qui, on le sait, se solda par la chute du groupe Dexia et la Schaerbeek veut donc faire annuler l’augmentation de capital de 2009 et entend se faire rembourser environ 11 millions d’euros correspondant au prix d’achat des actions du holding et de l’intérêt du prêt contracté pour les acheter. Son argument ? Cette augmentation de capital aurait dû faire l’objet d’un prospectus publié par le holding, contenant des informations pertinentes, objectives et fiables sur la situation financière de la société, ses résultats et ses perspectives. Pareil prospectus aurait éclairé les investisseurs sur la situation réelle de la société et leur aurait permis de se rendre compte qu’elle était incapable de rétribuer ses actionnaires comme elle l’avait promis.

Cette action s’ajoute aux recours déjà introduits, l’année passée, auprès du Conseil d’État, par diverses associations. L’année passée toujours, Schaerbeek, encore elle, une autre commune bruxelloise (Berchem-Sainte- Agathe) et le Fonds de pension Tecteo avaient introduit une requête en annulation au Conseil d’État contre l’arrêté royal de novembre 2011 étendant la garantie d’Etat aux coopérateurs d’Arco. Les plaignants, qui ont perdu leur mise à la suite du démantèlement de Dexia, s’estiment lésés par rapport aux coopérateurs d’Arco, le bras financier du Mouvement ouvrier chrétien, autre grand actionnaire de Dexia. Au Moc, on défend la thèse selon laquelle les coopérateurs d’Arco – dont les dividendes étaient limités à 6% et la mise limitée à 2000 euros – faisaient de l’« épargne sociale », ce qui est une démarche radicalement différente de celle d’un actionnaire d’une société cotée en bourse qui, lui, espère gagner beaucoup d’argent grâce aux dividendes et aux plus-values, mais qui sait, aussi, qu’il peut tout perdre.

L’économie sociale a bon dos

« Épargne sociale », vraiment ? L’argument semble un peu boiteux dès lors que, à la fin 2008, nul ne pouvait plus ignorer que Dexia s’était fourvoyé et avait investi dans des produits pourris. Ce qui n’a pas empêché les dirigeants d’Arco – et, à travers eux, les responsables du Mouvement ouvrier chrétien – de participer à la recapitalisation du Groupe Dexia. L’argument de l’ « épargne sociale » justifie-t-il encore que les dirigeants d’Arco – et, à travers eux toujours, les responsables du Moc – aient placé tous leurs oeufs dans le même panier, à savoir Dexia, au lieu de diversifier leurs placements financiers comme l’aurait fait tout bon père de famille ? Est-ce témoigner d’un esprit très « social » que de profiter, durant toute la décennie 2000, des dividendes importants distribués par le holding communal (entre 7 et 8% !), en faisant mine d’ignorer que le groupe Dexia se fourvoyait dans une course au gigantisme s’éloignant radicalement des valeurs et de la finalité sociale du Mouvement ouvrier chrétien ?

Certes, ces rendements offerts par Dexia permettaient de financer des projets d’éducation permanente, de solidarité internationale et de coopération au développement, et de soutenir des initiatives d’économie sociale menées par ou avec des coopératives de crédit alternatif (Credal, Hefboom) ou au sein de la banque éthique Triodos. Mais la fin justifie-t-elle les moyens ? N’aurait-il pas dû apparaître clairement, et depuis un bon bout de temps, que les valeurs de base du Mouvement ouvrier chrétien ne pouvaient qu’être balayées par un groupe devenu mégalomaniaque ? On comprendrait que les responsables du Moc s’en veuillent, rétrospectivement, de leur aveuglement. Et si son silence assourdissant, depuis le démantèlement du groupe Dexia, était finalement la meilleure preuve de son malaise, à défaut d’en être la manifestation la plus courageuse ?

Certes, certains, au Moc, rappellent que Thierry Jacques, l’actuel président, ainsi que les représentants de l’ACW et d’Arco ont exigé – sans l’obtenir – que Dexia arrête de financer le développement de colonies juives en Palestine. Que les mêmes ont également émis à plusieurs reprises des « réserves » au versement de bonus trop plantureux aux managers de Dexia. Dommage que personne, parmi ces personnalités du monde chrétien, ne se soit demandé si les rendements considérables dont elles-mêmes bénéficiaient, pouvaient vraiment être « éthiques »…

Mais d’autres, toujours au Moc, s’interrogent quand même. En mode doux, cela donne : le Moc n’est-il pas rentré dans le jeu du capitalisme ? Ou bien : qu’il semble loin le temps où l’on se contentait de collecter l’épargne des affiliés en bon père de famille. Des critiques qui ne se susurrent cependant qu’« entre quatre yeux », nous dit ce responsable. Et en version plus dure : le Moc s’est lancé dans un jeu auquel il ne comprenait pas grand-chose et a fait confiance à des soi-disant experts pour finalement se faire rouler par des requins de la finance. Dans pareil cas, « dans des entreprises privées, des têtes seraient tombées  », conclut même cet autre responsable.

Cela dit, quelles seront les répercussions, sur le Mouvement ouvrier chrétien, sa mutualité, ses syndicats, ses hôpitaux, ses pharmacies, ses projets d’économie sociale et ses centaines d’ASBL, du crash Dexia ? Côté Moc, on relativise. L’aile francophone du mouvement devrait être relativement épargnée : les pertes ne dépasseront pas 5% du budget global, soit quelques millions d’euros. Un coup dur, mais pas fatal. Du côté flamand, en revanche, la situation est nettement plus inquiétante. Et pour cause : l’immense majorité (90%) des coopérateurs d’Arco sont affiliés à l’ACW, la coupole des organisations de travailleurs chrétiens flamands.

Le mouvement ne devra-t-il pas recourir à des licenciements dans un proche avenir, notamment au sein des organisations d’éducation permanente, pour éponger les pertes ? D’où la tension extrême, et palpable, que l’on ressent dans les rangs des secrétaires régionaux de l’ACW. Lesquels s’interrogent aussi, évidemment, sur la responsabilité de leurs dirigeants dans l’affaire Dexia, bien plus écrasante encore, vu leur poids au conseil d’administration, que celle de leurs homologues francophones...

A propos de la "New Banque"

Le modèle coopératif est-il définitivement mort en Belgique ? Du côté du Moc, on nous assure qu’il reste plus que jamais porteur de sens, en Belgique et en Europe. On peut le constater avec le succès des coopératives citoyennes en matière d’énergie éolienne. Et quid de la « New Banque », ce projet de nouvelle banque coopérative encore peu défloré dans la presse, et sur lequel planchent notamment la CNE et son pendant flamand, la LBC, la FTGB et le Setca ? Intéressant, mais à la question de savoir si le Moc compte y souscrire concrètement, on reste évasif. On semblerait même peu débattre du projet en interne. Faut-il y voir un manque d’intérêt, un manque de confiance dans le projet ? Peut-être. À moins que les dirigeants du Moc ne craignent, tout simplement, que leur soutien concret à la « New Banque » n’envenime les relations, déjà très tendues, entre la Dexia Banque Belgique nationalisée et les organisations chrétiennes, qui en sont toujours d’importants clients et dépendent des lignes de crédit qui leur permettent de continuer à financer leurs projets et à payer leur personnel...