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DÉCODAGE

La crise ? Le problème est bancaire

Erik RYDBERG
Membre du Gresea (Groupe de recherche pour une Stratégie économique alternative)

L’endettement exponentiel des États européens qu’on dit « affaiblis » par les marchés financiers trouve son origine, très largement, dans le mouvement de balancier décrit par la formule classique : privatisation des profits, socialisation des pertes. Là, c’est la phase « sociale ». Une dette privée s’est transformée en dette publique.

La faute aux marchés financiers ? C’est se tromper de cible…

« Dites-vous à chaque fois qu’il y a un piège ! » Venus en nombre écouter et débattre autour du problème de l’heure – la crise, quoi d’autre ? –, c’est véritablement à une séance de décodage des idées préconçues et lieux communs de la pseudoscience économique que les participants aux débats bimensuels du réseau Éconosphères auront assisté [1].

"En 2007, l’année qui précède la tempête, trois banques (Fortis, Dexia et KBC) dégageaient en Belgique un bilan cinq fois supérieur au produit intérieur brut du pays."

Les pièges ? Ils abondent, dira Nicolas Bardos. Ils sont tapis dans les mots qui nous droguent au quotidien. Professeur émérite de l’UCL, banquier dans une de ses vies antérieures, Bardos a le don de désarçonner. « Le mot marché ? Cela fait cinquante ans que je n’arrive pas à comprendre ce qu’on entend par là. » À ses côtés pour allumer des pétards conceptuels, Jean-François Tamellini des métallos de la FGTB, plus politique, ne sera pas en reste. « Vous avez peut-être entendu parler de Tomas Sankara, président du Burkina Faso. En 1987, il a dénoncé comme illégitime la dette de son pays. Trois mois plus tard, il était assassiné. » Les mots vont parfois jusqu’à tuer.

L’économie est une linguistique

Mais, donc, piège que le terme de « marché » qui orne cent fois par mois les manchettes des journaux pour faire trébucher l’entendement des lecteurs, ce sont à chaque fois des banques dont il est en réalité question, des banques ou des machins, fonds et autres montages, précise Bardos, « qui dépendent totalement, directement ou indirectement des banques. On a ici une manipulation du vocabulaire apparue avec le néolibéralisme qui signe sa victoire absolue ». Parler de marchés financiers ne fait, soit dit en passant, qu’ajouter à la confusion, cela rend l’affaire doublement fantomatique et insaisissable. Le réseau Éconosphères ne s’y est pas trompé en intitulant la problématique du jour non comme la crise financière mais bien la crise bancaire.

Piège encore que la crécelle faite pour envoûter qui passe sous le nom savant de « dette souveraine », de facture anglo-saxonne et inventée de toutes pièces voici quelques années pour remplacer, sans rien y apporter de neuf, celui de dette publique [2]. Pourquoi sinon pour voiler certaines réalités, les rendre plus opaques ? Le piège est plus sournois encore avec le terme de concurrence, seriné à tout bout de champ dans une entreprise aux allures de sanctification.

Ici, l’économiste Bardos déroute en quelques mots limpides : « J’ai bien compris qu’il existe une économie de profits, on est d’accord là-dessus, mais c’est bien parce qu’il n’existe pas de concurrence que les profits sont rendus possibles ». C’est l’évidence même. La concurrence, lorsqu’elle fait brièvement son apparition, tend à égaliser les profits, à les ramener à zéro, donc au prix de revient. Pour obtenir un profit – on parle alors souvent d’une rente –, il faut supprimer la concurrence.

Une rente odieuse ?

Le profit… On touche là au cœur du problème des dettes insupportables qui font ployer la plupart des gouvernements de la zone euro. Car l’intérêt est aux banques ce que le profit est aux entreprises : une rente qu’il faut à tout prix cadenasser. Retenir cela, ce parallélisme est essentiel.

Voilà qui suppose que les banques disposent d’un poids politique proportionnel à leur ambition. La démonstration est dans les chiffres. En 2007, l’année qui précède la tempête, trois banques (Fortis, Dexia et KBC) dégageaient en Belgique un bilan cinq fois supérieur au produit intérieur brut du pays. En France, à trois encore, leur bilan multipliait par deux et demi le PIB. Aux Pays-Bas, ce sont deux banques, cette fois : trois fois le PIB. Et ce n’est (forcément) pas mieux aux États-Unis : trois banques égalent trois fois le PIB, là aussi. (La Suisse ? Un peu spécial, on s’en doute : à elles seules, deux banques, Crédit suisse et UBS, écrasent le PIB par un multiple de 7,5) [3].

"Il est intéressant de constater que l’accumulation de dettes dues à l’augmentation des charges d’intérêt par rapport au niveau de 1980 atteint 80% du PIB en 2007, c’est-à-dire pratiquement le montant de la dette publique."

Le poids, elles l’ont. Le butin, aussi, il va avec. C’est Tamellini qui en apportera la démonstration – texte et image ! – la plus frappante. Le texte ? C’est un extrait tiré d’un exposé fait en juin 2010 par Henri Bogaert du Bureau du Plan, tout ce qu’il y a de plus sérieux, donc. Il vaut d’être cité en entier : « Lorsque l’on observe les charges d’intérêt sur la dette publique, celles-ci représentaient moins de 5% du PIB durant les années 1970 et à nouveau après 2000. Pendant la période qui couvre les décennies 80 et 90, les charges d’intérêt se sont accumulées et ont grevé les finances publiques en prenant la place de dépenses plus productives. Il est intéressant de constater que l’accumulation de dettes dues à l’augmentation des charges d’intérêt par rapport au niveau de 1980 atteint 80% du PIB en 2007, c’est-à-dire pratiquement le montant de la dette publique. Ceci illustre ce processus d’effet boule de neige où finalement, la dette se nourrit d’elle-même, c’est-à-dire de ses propres charges d’intérêt et uniquement de celles-ci. »

C’est un peu long mais, à un moment, impossible de ne pas retenir son souffle : en 2007 (et c’est avant que le déficit belge ne s’alourdisse de 340 milliards d’aides aux banques, quasi l’équivalent du PIB), en 2007, donc, l’augmentation de la dette publique est due à 80% aux seuls intérêts – versés aux banques, leur petite « rente ».

C’est tout vu

Il y a bien sûr eu, au hold-up bancaire, des étapes. Tamellini en donnera les grandes dates. 1973, dans la France de Giscard d’Estaing, la loi Rothschild qui confie aux banques l’exclusivité de la vente des titres de la dette publique (avec ponction au passage : les banques prêtent moins cher à l’État avant de revendre plus cher à leurs clients). Le Traité de Maastricht, ensuite, 1992, qui vient généraliser cela. L’article 123 du Traité de Lisbonne en 2007, enfin, qui interdit aux banques centrales nationales de prêter aux États dont elles dépendent désormais si peu. La Banque centrale européenne, elle, s’interdit de jouer son rôle de banque de dernier ressort – sinon par des contorsions d’ingénierie financière dont le spectacle a agrémenté les colonnes des médias. La boucle est bouclée.

On appellera cela, d’un mot facile, une sorte (plutôt monstrueuse) de financiarisation. Ce faisant, on passera à côté d’un des ressorts essentiels qu’on rendra transparent en le nommant « bancarisation ». C’est l’épargne, pour commencer, qui n’a plus guère d’autres voies. C’est l’endettement public, on l’a vu et on subit, mais aussi celui des entreprises. Ajouter le « crédit à la consommation » et les salaires qui transitent désormais presque tous par un compte en banque. La création monétaire, auparavant apanage des États, relève presque entièrement de calculs rentiers des banques (et elles calculent parfois fort mal). La boucle ressemble furieusement à un carcan.

Mais elle a un nom, la sphère bancaire. Lorsqu’on sait à qui on a affaire, on a déjà franchi un grand pas dans la résolution d’un problème.

Mots Clés : Economie

[1] Organisée le 25 novembre 2011, cette séance fera comme à l’ordinaire l’objet d’un compte-rendu intégral sur le site du réseau (www.econospheres.be), venant compléter le présent « analytique ».

[2] Et il n’est pas innocent qu’on concentre les feux sur celle-là : la dette (prêts et obligations) que doivent rembourser les entreprises européennes endéans quatre ans, informait le Financial Times du 3 novembre 2011, se chiffre à quelque 3000 milliards d’euros. En vue d’investir ce marché prometteur, poursuit le journal, les fonds vautours états-uniens ont déjà levé 5,4 milliards d’euros en 2010, et sans doute 6,5 milliards cette année : acheter, restructurer puis revendre avec profit. Cela promet quelques bains de sang sociaux…

[3] La Libre Belgique, 15 avril 2009 et calculs propres.