Café Carabosse

Un budget viril

Irène KAUFER
Née en Pologne, psychologue de formation (mais non pratiquante), l’une des chevilles ouvrières de l’hebdomadaire POUR dans les années 70 puis reconvertie dans le commerce culturel et surtout le (...)

‘‘ Ce grand moment ne vous aura pas échappé : lors de la prestation de serment du nouveau gouvernement, Elio Di Rupo a eu ces mots historiques, à propos d’Olivier Chastel, nouveau ministre du Budget : « Je lui ai acheté une boîte de testostérone pour que sa virilité s’exprime dans le budget avec force et détermination ». Rire franc du roi. Qu’est-ce qu’on rigole bien, entre hommes !

- Mais là, il y avait aussi des femmes, aucune n’a réagi ? Joëlle, Laurette, Sabine, Maggie, Annemie, Monica… rien ?

- Et nos humoristes amateurs de cafés serrés, si prompts à relever les tics de langage, dérapages, bons et mauvais mots de nos politiques… rien ?

- Apparemment, rien. Quant aux médias, ils ont souligné l’atmosphère détendue, « bon enfant »… Ah, qu’il est comique, notre Elio ! Alors, je vous le demande : blague de potache, ou aveu inconscient ? C’est quoi, à votre avis, un budget « viril » ?

- Un budget qui ose faire mal, de la sueur, du sang mais pas de larmes ? Pas comme cette Elsa Fornero, ministre italienne des Affaires sociales, incapable de prononcer le mot « sacrifices » sans chialer ! C’est pas Chastel que le sort des chômeurs risque de faire sangloter, hein !

- Vous n’y êtes pas du tout : un budget viril, c’est un budget qui tape sur les hommes mais qui écrase carrément les femmes.

- Pourtant, l’accord gouvernemental fait explicitement référence au « mainstreaming », c’est-à- dire l’intégration de la dimension de genre dans les politiques fédérales, pour vérifier que les mesures prises n’ont pas d’effets négatifs sur les femmes. Le principe a été voté en 2007, mais cette fois, ça y est, on va vraiment l’appliquer…

- Dommage que le gouvernement ne commence pas déjà par son propre accord ! Ou alors, ses « lunettes de genre » doivent être très embuées !

- Des exemples [1] ?

- Eh bien, prenons le stage d’attente des jeunes, qui va passer de 9 à 12 mois. Apparemment, il va toucher de la même manière les filles et les garçons. Sauf que cela signifie que les jeunes, qui ne trouveront pas un emploi par magie, se retrouveront plus longtemps à la charge des parents. Et notamment de ces « familles monoparentales » qui sont, à une écrasante majorité, des mères avec des enfants : une des catégories de la population les plus touchées par la pauvreté…

- Ou prenons la notion d’« emploi convenable » : elle sera élargie à l’obligation d’accepter un travail dans un rayon de 60 km au lieu de 25 actuellement. On peut deviner les conséquences pour la vie des femmes, sachant qu’elles disposent moins souvent d’une voiture et qu’elles ont toujours en charge les courses, les enfants – avec des services d’accueil notoirement insuffisants !

- Et les fins de carrière ? Les prépensions deviennent encore plus inaccessibles aux femmes, qui en profitent déjà rarement, à cause de leurs parcours professionnels irréguliers…

- Et plus largement, on sait que les restrictions dans les services publics touchent triplement les femmes : en tant que bénéficiaires, en tant que travailleuses (en termes d’emploi mais aussi de conditions de travail, de stress…) et, plus subtilement, parce que les services qui ne sont plus assurés, ou moins, retombent sur elles. Comme les soins aux personnes âgées, malades, dépendantes…

- Eh bien en effet, ce budget est très viril ! Bien que ce ne soit pas très gentil pour nos amis hommes… Allez, barmaid, une tournée de testostérone pour toutes !

[1] Basé sur l’analyse de Vie féminine.