Le dictionnaire du prêt-à-penser

Science politique

Mateo ALALUF
Sociologue

Discipline qui domine le débat académique sur l’Union européenne. Certes, la science économique après avoir imposé le marché comme seul critère de rationalité et de gestion reste la discipline première des formes actuelles de gouvernement. La science politique a cependant imprimé sa marque, à côté de l’économie, sur les « décideurs ». Elle s’est affirmée de son côté comme la « science » de la nouvelle gouvernance. En évitant le dangereux écueil que constitue la politique, la science politique s’est légitimée comme discipline académique à l’université et, dans la société, comme « science » d’accompagnement des gouvernants. À telle enseigne que dans les médias, si les journalistes rapportent les faits, il revient aux experts économistes et politologues de les commenter.

Pour s’imposer à l’université comme dans l’espace public, il suffisait à la science politique d’emprunter le chemin déjà tracé par la science économique. Les références classiques, rangées dans le décor, servent à mettre en valeur des nouveaux énoncés désincarnés. Les méthodes quantitatives sont systématiquement mobilisées pour servir, comme en économie, les outils pragmatiques du choix rationnel.

La construction européenne, envisagée que comme une forme d’intergouvernementalisme libéral, a été vidée de sa dimension politique. Les problèmes, dans une Union européenne ainsi conçue, sont mieux traités par des experts que par des politiques soumis au verdict des électeurs et donc à la tentation du populisme. Comme le souligne Andrew Moravcsik, théoricien de la « gouvernance libérale », la démocratisation de l’Union européenne « va à l’encontre de notre compréhension consensuelle venue des sciences sociales, de la façon dont les démocraties avancées fonctionnent  ». Car, ajoute Moravcsik, « la connaissance, la mobilisation, la délibération et la participation politiques ont un coût très élevé pour les citoyens rationnels ». D’ailleurs, conclut l’auteur, « L’Union sert d’abord et avant tout à la promotion des marchés » [1].

Après l’autorégulation des marchés, présentée par la science économique comme seul modèle de rationalité, la science politique, en jetant l’opprobre sur le populisme et en insistant sur la versatilité des électeurs, délégitimise les formes de consultation et de délibération populaire et les processus électoraux.

Il existe bien sûr des économistes comme des politistes hétérodoxes. Ceux-ci parviennent à déjouer les évaluations qui séparent dans les universités le bon grain de l’ivraie. D’autres exercent en dehors du monde académique, dans les syndicats ou certaines institutions publiques, associatives voire privées.

La double crise du capitalisme se manifeste à présent par l’échec des mesures d’austérité et la paralysie des institutions européennes. La doxa libérale, sans cesse martelée, sonne de plus en plus faux. Les voix hétérodoxes accompagnent désormais les manifestations des indignés et les grèves des syndicats. Lorsqu’elle s’accompagne d’une ambition sociale, la recherche en sciences politiques peut se libérer des pouvoirs, pour éclairer les rapports politiques qui contribuent à structurer la société. « Une fenêtre d’opportunité », comme disent les politologues, s’ouvre pour ceux qui n’ont toujours pas compris pourquoi il serait rationnel de livrer aux marchés l’avenir des sociétés humaines. Alors seulement la science politique réhabiliterait la politique.

[1] Cité par Perry Anderson, Le nouveau vieux monde, Paris, Agone, p. 142. Les italiques sont de Moravcsik.